Ibid., V. 2^8 sqq
3. Pourtant Thésée dit une lois à l’égard des dieux des choses qui ressemblent singulièrement à des blasphémés, Héraclès, v. i3ii sqq., mais son langage est motivé par h' plus noble des sentiments : la pitié. Voir cliap. §TT.
Elle est empruntée comme le langage qu’il lui prête. Euripide a si peu dit ce qu’il pensait, qu’il a pris ailleurs, sans trop y regarder, les raisons qu’il donne de notre bonheur. Pouvait-il avouer plus ingénument qu’il se sentait incapable de les trouver lui-même ?
Ainsi il est toujours prudent avec lui de regarder entre les lignes, et de chercher l’intention véritable qui l’anime. Il n’avoue pas toujours ce qu’il pense. Une idée étrangère peut se substituer à la sienne et nous induire en erreur. Car, sans être un poète savant, il a déjà beaucoup de lecture i. Des souvenirs, des réminiscences se glissent nombreuses dans le tissu de ses vers. C’est un délicat travail de les y démêler.
Ces quelques remarques étaient nécessaires, avant d’étudier l’esprit dans lequel il traite les légendes qu’il met en scène.
Souvent l’imagination d’un poète entre en lutte avec sa raison. Chez lui, ce désacord n’est peut-être pas plus fréquent que chez les modernes, mais il aboutit à des dissonances plus fortes. Quelle en est la cause? C’est que les conceptions mythologiques dont son esprit d’homme de théâtre était pénétré, répugnaient plus que nos légendes à tout examen critique. La matière si flexible dont il était obligé de se servir ne résistait que sur un point: elle était pittoresque et belle, mais elle ne se pliait pas aux exigences de la raison. Or, la raison d’Euripide était exigeante en ce qui concerne la divinité, dont il avait une idée très pure.
On prévoit dès lors à quelles difficultés il se heurtait. Les personnages imparfaits mais héroïques des poèmes antérieurs le séduisaient encore par quelques côtés, mais les dieux de ces poèmes, qui n’avaient pas été créés sur un autre modèle que les hommes, ne lui faisaient plus illusion. Devait-il les rejeter? Mais mêlés à la trame même des légendes, il la détruisait entière, s’il essayait de les en arracher. Devait-il les
I. Ainsi, dans les Troyennes, v. 43 1 sqq., Gassandre, en prédisant tous les maux qui sont réserA'^és à Ulysse, fait en trimètres un court résumé de l’Odyssée.
EXAMEN DE ÎUPPOLYTE
garder? Cela lui était impossible. Devait-il essayer de les corriger? La chose était périlleuse. Le peuple, habitué à retrouver dans ses dieux les passions et les vices qui lui étaient propres, pouvait juger que toute retouche était un sacrilège et pousser les hauts cris. De plus, les légendes, créations successives de générations ingénues, formaient un ensemble harmonieux et fragile, dont il n’était prudent de déranger sur aucun point l’équilibre. Enfin pour effa'cer du visage des Immortels les taches que d’autres y avaient mises, il n’était pas inutile d’avoir la ferveur jalouse d’un croyant. Elle manquait totalement à notre poète. Sa situation était embarrassante. Il était obligé de condamner comme inacceptables les sujets mêmes de ses œuvres. De là, on le comprend, des hésitations, des obscurités, des critiques, des épigrammes, et surtout des incohérences, dont il est très intéressant de suivre le détail.
Quelquefois il n’avoue pas sa pensée. Il semble ne pas avoir osé prendre un parti. Le drame le pousse dans un sens, sa raison dans un autre. Il reste lui-même dans l’incertitude et nous y laisse à notre tour.
VHippolyte a-t-il une signification? Cette pièce se termine-t-elle par une conclusion qui satisfasse notre conscience? En aucune manière. Cependant Euripide s’est abstenu, sauf en un vers unique, de nous faire connaître son opinion. Dans tout le reste du drame, contrairement à ses habitudes, il se borne par les cris douloureux de ses personnages, leurs regrets, leurs reproches, à nous la faire deviner. Approuve-t-il, blâme-t-il la conduite des déesses, qui président à l’action qu’il met en scène? Sans doute, il la blâme et toutes les parties de sa pièce sont orientées en ce sens. Mais il semble presque vouloir que nous tirions la conclusion des faits, sans qu’il nous la formule expressément.
Admettons que les dieux se plaisent comme les hommes aux honneurs qu’on leur rendi. C’est assigner à la rivalité d’Aphrodite et d’Artémis une cause bien mesquine, mais Euripide reste dans la tradition homérique. Admettons aussi que sans être jalouse, puisqu’elle