I. Iphigénie en Taaride, v. 42 sqq
EXAMEN DE h IPHIGÉNIE ES TAURIDE
Ce reflet du ciel d’Argolide, qu’Euripide jette sur la face de son héroïne, la transfigure si noblement, que nous ne remarquons pas d’abord à quel horrible ministère elle est vouée, ni de quel temple elle est la prêtresse. Il faut qu’Oreste et que Pylade, par un procédé familier à la tragédie i, nous décrivent ce temple, à mesure qu’ils en approchent, pour que nous comprenions quel fétiche monstrueux était l’Artémis Tauropole. Les sauvages d’Océanie n’en ont pas de plus répugnant. L’autel dégouttait de sang. On y avait cloué une rangée de têtes humaines. Elles y pendaient en guirlande 2. C’est en frémissant que les Grecs découvrent ces horreurs.
Jamais le contraste entre les idées du poète et le sujet qu’il traite n’a été plus saisissant. Iphigénie, figure idéale, a déjà toute la douceur et l’amour tendre des siens, qui nous tireront des larmes, quelques années plus tard, au moment de son sacrifice 3. C’est une candide vierge du v® siècle, jetée par la volonté incompréhensible des dieux en une étrange aventure. Elle est la contemporaine d’Euripide par son intelligence réfléchie. Ou plutôt, car les Athéniennes de ce temps ne réfléchissaient guère, elle est la fille de l’esprit qui l’a créée, et même un peu l’être ingénu où s’est complu son rêve. Comment, ainsi conçue, pourrait-elle, dans un ministère aussi barbare et au milieu de ce sang versé, réprimer la révolte de son intelligence, adorer, se taire?
Elle ne se taira pas. Aucune prêtresse n’a eu moins de respect pour la divinité qu’elle sert. Elle connaît trop l’Artémis des Grecs et sa pureté, pour vénérer celle des Tauriens et ses souillures. Celle-ci était pourtant Faïeule de celle-là. En Attique, la vieille déesse de Brauron avait été honorée par des sacrifices humains. Mais des siècles moins cruels l’avaient peu à peu adoucie et transfigurée. De l’idole informe et rouge de sang était sorti l’être jeune et même un peu farouche, qui fuyait dans les clairières des forêts, où l’on apercevait quelquefois la blancheur de son voile. C’était l’incarnation presque immatérielle, imaginée par un peuple artiste, du charme des jeunes filles, charme à peine entrevu, qui se dérobe et se défend. Dans les jeux incertains de la lumière et de l’ombre, Artémis au sein des chastes solitudes s’élançait à la poursuite des cerfs. C’est là qu’Hip-