ESSAI DE FIDÉLITÉ AUX GROAAXCES RELIGIEUSES
avec attention tout ce qui nous reste du tragique, comment, dégagée des contes qui la déformaient, il concevait l’idée divine. Nous avons déjà, dans le chapitre qui précède, orienté notre marche. Sûrs de la pensée d’Euripide, parce que nous l’avons suivie dans des tragédies où on peut l’étudier à l’aise, nous prévoyons dans quel sens il faut nous diriger. Examinons maintenant quel était en cet homme religieux le sens du divin. C’est là une recherche aussi délicate que passionnante, parce que l’intelligence où nous voulons pénétrer, très ardente et très pure, est aussi une des plus complexes qu’il y ait eu. Puis, les anciens ne pensaient pas comme nous en toute chose, ou plutôt ils traduisaient différemment leurs conceptions. Enfin, s’il n’est pas très facile de se rendre un compte exact des idées qu’ont eues sur Dieu un Goethe ou un Renan, qui sont, pour ainsi dire, des contemporains, la lumière nous abandonne presque tout à fait , quand il faut remonter si haut dans le passé. Mais on ne se lasse pas d’aborder certains sujets, même si l’on est persuadé d’avance qu’ils ne nous conduiront pas au but qu’on veut atteindre : il suffit qu’ils nous mettent sur la voie et qu’ils nous permettent d’en entrevoir les étapes et le terme.
Critiquer, détruire est chose facile. C’est en somme ce qu’Euripide, comme nous l’avons vu, a fait mieux que personne dans la plupart de ses pièces. Mais ne savait-il pas aussi édifier? Après tout, si les dieux helléniques ne le satisfaisaient plus, il avait toute liberté de les refaire, puisqu’ils n’étaient eux-mêmes qu’une création des siècles antérieurs. Ce que ceux-ci avaient imaginé d’après leurs aspirations et leur conscience, le v'’ siècle n’était-il plus capable de le reprendre à son tour et de le retoucher, en obéissant aux exigences d’une raison plus épurée ?
Mais il semble que la faculté de créer des dieux appartienne surtout aux époques primitives. 11 faut presque la naïveté audacieuse des enfants pour faire parler et faire agir la divinité. Chez nous, nous ne l’avons aperçue au théâtre et nous n’avons entendu sa voix que pendant le Moyen-Age. Plus tard, — car il en est de la vie des peuples comme de celle des individus, — l’intelligence humaine, plus consciente de sa faiblesse, se refuse à la concevoir. Elle relève malicieusement les
imperfections, les erreurs qu’on lui a imputées, mais elle ne va pas plus loin. Sa critique, comme celle de Protagoras, est toute négative. Elle se sent si faible et elle comprend que Dieu lui est si prodigieusement supérieur, qu’elle évite même de parler de lui, de peur de déraisonner.
Ce silence peut être mal interprété. Euripide, qui a plus souvent expliqué ce que les Immortels n’étaient pas, que ce qu’ils étaient, a été quelquefois regardé par les ignorants ou les gens mal intentionnés, qui n’ont jamais manqué, même à Athènes,- comme une sorte d’athée. La sincérité de son sentiment religieux a été calomniée. On a pris son abstention pour du mépris, sa réserve pour une négation. La confusion, fréquente dans l’esprit des foules, a été favorisée par ceux qui avaient intérêt à la propager : « Je vivais tant bien que mal, en tressant aux dieux des couronnes, » fait dire Aristophane à une pauvre veuve, mère de cinq enfants en bas -âge, «mais voilà que cet individu a persuadé dans ses pièces aux spectateurs qu’il n’y a pas de dieux : depuis ce jour, je ne vends même plus la moitié de mes couronnes i. » Voilà le malentendu populaire toujours aussi navrant. L’un peut bien dire ce qu’il pense : c’est même son devoir. Mais si l’autre pâtit de cette franchise, s’il en souffre, n’a-t-il pas le droit de se plaindre?
Il faut dire, pour ne rien forcer, qu’Euripide n’a pas exprimé ses doutes d’un seul coup. Pendant quelque temps même, il paraît avoir conservé la foi traditionnelle et s’en être accommodé, du moins tacitements. Tout est pieux dans VAlcesle, depuis les cérémonies accomplies aux autels du foyer, jusqu’aux dernières paroles échangées avec les serviteurs. Les larmes et les baisers des époux ne les poussent pas au blasphème 3. Le chœur est persuadé, du moins il le paraît, qu’en priant les dieux tout-puissants, Alceste pourra être sauvée^. Sa