‹ Euripide et ses idéesChapitre 150 sur 388 · Cf. Acharniens, v, 4^0 sqq · texte numérisé non relu

Cf. Acharniens, v, 4^0 sqq

en ces doutes grandissants, la conscience d’Euripide, sans encore émettre des négations aussi catégoriques, était déjà bien inquiète. Relisons le douloureux stasimon de VHippolyte. « Certes, la pensée des dieux dissipe mes soucis, quand elle me vient à l’esprit, dit le poète i. Y a-t-il une intelligence qui dirige le monde? Je la pressens. Je l’espère. Mais lorsque je considère le sort des hommes et leurs actions, je ne sais plus que dire. Tout n’est que vicissitudes : la vie humaine est le jouet perpétuel du hasarda. )>

C’est qu’en effet rien n’est plus immoral que le malheur du juste. Avant de monter sur son char, Hippolyte, les mains étendues, s’était écrié : « Zeus, fais -moi périr, si je suis coupable 3 ! » Il était innocent, et il a succombé. Quand il revient couvert de sang, les os brisés, il n’oublie pas de dire en un dernier souffle : uZeus, Zeus, me vois-tu ? J’étais austère, j’étais religieux, j’étais le plus chaste des hommes, et je m’en vais vers l’Hadès et ses ténèbres, tué par les imprécations de mon père. Les devoirs de la vertu, je les ai donc accomplis en vain^. » Que répondre à ce déchirant reproche ? Comment étouffer le cri de l’innocent ? N’oublions pas qu’il va être anéanti tout entier, puisque la mort dans laquelle il se perd, est pour lui sans lumière. Comment justifier la divinité qui l’écrase 5 ? On dira que tout cela n’est que du théâtre et que ces malheurs sont imaginaires. Mais la réalité était-elle plus acceptable? Différait-elle beaucoup du spectacle qu’Euripide mettait sous les yeux des Athéniens ?

Puisqu’il s’en inspire directement, à chaque instant il pense au mal, si peu niable. Il est passé le temps où les poètes vivaient en un pays lumineux^ dont les objets s’embellissaient de la beauté éparse dans leurs rêves, a Souvent cette question a traversé mon esprit, dit-il; est-ce le hasard, est-ce un dieu qui gouverne les choses humaines 6?»

1. Remarquez que, dans toute la strophe (il n’en est pas de même dans l’antistrophe), Euripide parle en son nom propre, comme l’indique le genre des participes. Cf. ihid., V. 1120.

2. Hippolyte, v. 1102 sqq. J’ai suivi le texte et les observations de Weil.

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