‹ Euripide et ses idéesChapitre 164 sur 388 · Héraclès, v · texte numérisé non relu

Héraclès, v

LE DESTIN l8l

Hécube, ce qui est grave, insinue qu’ils n’existent que parce que nous le voulons bien, et que c’est la coutume seule qui les a créés i.

Ce qui pour un Grec, plus peut-être que pour un moderne, rendait difficile la conception de l’idée divine, c’est qu’à côté de cette idée il en existait une autre, qui tantôt se fondait avec la première, tantôt lui était opposée, celle de la Fatalité : la Grèce est proche de l’Orient. Mais les dieux étaient créés d’après le type humain et la Fatalité était impersonnelle S’ils avaient des noms variés, elle en avait aussi beaucoup, ce qui prouve qu’elle tint une grande place dans la pensée antique. Qu’on l’appelle la Fortune, le Temps, la Fatalité, le Hasard, la Nécessité, le Destin ou la Destinée, qu’elle ait encore d’autres noms que notre langue ne peut rendre 2, il s’agit toujours d’une force supérieure, contre laquelle rien ne prévaut. Gomme, d’un autre côté, le principal attribut des dieux était la toute-puissance, on avait du mal à concilier cette toute-puissance avec celle du Destin. L’univers si étroit du monde grec n’était pas assez grand pour les contenir toutes deux, et en le rendant infini, nous n’avons pu nous -mêmes accorder Dieu et la Fatalité, qu’en les confondant.

Homère ne savait trop comment s’y prendre. Gomme le raisonnement est toujours un peu lâche en ses vers, tantôt les dieux ne faisaient qu’exécuter les ordres du Destin, et Zeus, en donnant l’ordre à Galypso, par l’entremise d’Hermès, de laisser partir Ulysse, déclare formellement accomplir ses décisions 3; tantôt, au contraire, ils paraissent pouvoir les modifier et les hommes eux-mêmes ne sont pas moins

1. Hécube, v. 798 sqq. Voir la note de Weil et comparer ce que dit Decharme sur ce passage dans La critique des traditions religieuses chez les Grecs, p. 128.

2. Voici quelques-uns de ceux que lui donne Euripide, car je n’affirme pas que la liste soit complète: ai'bi'j, Héraclides, v. 900; àvâyxo? Alceste, v. 966; Saifxwv, Médée, V. 1847; (J-oîpot, Héraclides, v. 899; ^.oîpac, Alceste, v. 12; (xopoç, Hélene, v. 1077; TÔ [JLopaifjLov, Alceste, v. 989; xà piôptnpLa, Héraclides, v. 6i5; xb TceTrpwfxIvov, Andromaque, v. 1268; xj'/r], Electre, v. 892. Cf. Nestle, op. cit., p. 54 sq. Sur les différents sens du mot xo/y), voir un curieux passage de Dion Glirysostome, cité par Nauck, I. F. F., 1022.

8. Odyssée, VI, v. 4i sq. Cf. Iliade, XX, v. 802 sqq., où Poséidon dit la même chose.

4. Iliade, XVI, v. 483 sqq. Le Destin a fixé que Patrocle tuera Sarpédon. Zeus le sait et se demande s’il ne sauvera pas son fils. Héra, toujours jalouse, l’engage à n’en rien faire. Zeus cède aux raisons de son épouse. Mais, s’il n’avait pas le pouvoir de clianger le Destin, ou du moins de ne pas le laisser s’accomplir, son hésitation ne se comprendrait pas. — La meilleure explication que j’aie trouvée de cette contradiction

puissants qu’eux, puisqu’ils sont capables de ne pas s’y conformer, ou même d’agir contre la Destinée i.

Eschyle laissait subsister côte à côte ces deux puissances. Chez lui le Destin existe, mais il ne détruit pas la liberté divine, ni la liberté des hommes. Dans son théâtre, il n’y a que des cas particuliers, et la Fatalité, sur laquelle on a tant déraisonné, n’est pas maîtresse souveraine. C’est le spectateur, s’il a la fantaisie de généraliser ces idées, qui devra aussi concilier, s’il le peut, les contradictions qu’elles soulèvent. Pour le poète qui n’a écrit que des drames, ces contradictions n’existaient guère, et il n’est pas certain qu’il les ait remarquées.

Sophocle, qui est le poète des conciliations, a fait de la volonté humaine le principe même de l’action de ses pièces, sans détruire la puissance du Destin ni celle des Dieux a. La catastrophe prévue dès les premières scènes, n’est fatale pour OEdipe et pour Créon, qu’à cause de leur obstination. Ils marchent d’un pas sûr à leur perte, mais ils pourraient s’en détourner, et rien ne les contraint à poursuivre leur chemin. Pour eux, la Nécessité n’est pas une force étrangère à leur conscience, et les dieux n’interviennent et ne les abattent que parce qu’ils les y contraignent.

Euripide est assez indécis. Chez lui, le plus souvent, la Nécessité impose sa loi aussi rigoureusement aux dieux qu’aux hommes 3. Rien ne prévaut contre sa force immuable^. Elle est la seule divinité qui n’ait ni autel, ni statue, ni sacrifice, parce qu’elle est inflexible et qu’il ne servirait de rien de la supplier. Ce que Zeus ordonne, il ne l’accomplit qu’autant qu’elle le veut. Il faut se soumettre à son pouvoir

est la suivante : Les dieux sont les agents du Destin. Celui-ci est une puissance mal définie, analogue à celle que nous appelons la loi, la coutume. Cette [jLotpa est empruntée à la société humaine, d’où on l’a transportée dans la société divine. Les dieux doivent s’y conformer s’ils ne veulent pas risquer une sorte de coup d’État, qui amènerait un désordre général. Cf. A. Berthelet, L’idée de la Moîpa dans les épopées homériques (Biblioth. des Hautes Études, section des sciences religieuses, vol. VII), Paris, Leroux, 1896, p. 3o3-3i3.

1. Odyssée^ I, v.32 sqq. ; Iliade, XX, v 29 sq.; XXI, v. 5i5 sqq. On connaît le sens de l’adA^erbe homérique uTclp[xopov, qui n’est employé qu’en parlant des hommes.

2. Sur ce sujet lire le livre d’ Allègre, Sophocle, Étude sur les ressorts dramatiques de son théâtre et la composition de ses tragédies. (Annales de l’Université de Lyon, nouvelle série. II, Droit, Lettres. Fascicule XV.) Lyon, Rey, et Paris, Fontemoing, igoS. Y ajouter les remarques de M. Croiset, La Fatalité chez Sophocle (Journal des Savants, 1906, cahiers de juin, p. 289 sqq., et de juillet, p. 352 sqq.).

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