V. MASQUE HA Y
séparée I. Dans Homère, être presque inconscient, force même de la nature aveugle, elle n’avait ni cette réserve ni cette ardeur réfléchie de Famé.
Sa conscience morale est très développée. Nous n’avons plus l’Asiatique passive, presque inerte. Elle a changé de milieu. Des siècles de culture l’ont affinée. Elle sait ce qui est bien, ce qui est mal, qu’une fâcheuse renommée suit la faute, que l’honneur est attaché à la vertu. Et comme sa réputation ne lui a jamais attiré que des injures, elle remarque qu’on souffre plus des accusations mensongères que des reproches mérités 2. Si nous la savions moins chaste, ces paroles seraient peut-être inquiétantes, puisqu’elles pourraient trahir sinon un regret, du moins une lassitude. Car si un reproche justifié est moins douloureux, comme elle le dit, que celui contre lequel on ne peut se défendre, n’est-ce pas quelquefois parce que le souvenir émouvant de la faute tempère l’âcreté même du blâme que l’on subit? Mais elle n’a pas ces perversités. Son front est pur comme sa pensée.
Disons, cependant, que cette remarque où l’on sent déjà l’expérience d’un moraliste, est bien étrange dans la bouche d’Hélène. Elle n’avait pas à ce degré l’habitude de la réflexion, la femme la plus légère, la plus futile, la plus étourdie de l’Antiquité! Mais Euripide tient à nous surprendre. Il lui fera donc invectiver Cypris et ses œuvres, et ce ne sera pas sa moins piquante idée: «Pourquoi, déesse, es-tu insatiable de maux et te plais-tu aux amours, aux tromperies, aux inventions rusées, aux séductions qui ensanglantent les cités 3? Si tu gardais une sage mesure, tu serais pour les mortels, j’en conviens, la plus aimable déesse^. ))
Voilà Hélène descendue du piédestal éclatant où l’avaient élevée ses erreurs amoureuses. Déesse, elle l’était par le charme irrésistible qu’elle répandait autour d’elle. Qu’importaient les morts qu’elle laissait sur sa route, la prise de Troie, la ruine des Achéens et les ruisseaux de larmes versés par les yeux des mères? Tout cela ne valait pas un de ses sourires. Mais maintenant, lasse des trophées qu’a entassés à