Bacchantes, v. 248 sqq
fi. Ibid., V. 255 sqq.
7. Voir le chapitre 111, et ce qui est dit notamment sur VIon, V Électre et les Bacchantes.
LES VIEILLARDS CHEVROTANTS d’eüRIPIDE
Ainsi, quand il met en scène des vieillards, Euripide a coutume d’insister sur leur faiblesse, alors que cette insistance ne semble pas toujours justifiée I. Car enfin, on peut être vieux, sans être infirme. Chez lui, un vieillard est souvent un être diminué, je dirais presque une ombre falote, qui n’est pas toujours ennemie, autant qu’on le souhaiterait, des radotages.
Rappelons un fait significatif d’un de ses drames. Un vieil esclave a promis à Créuse d’empoisonner Ion. Cet esclave rentre dans la tente où le jeune homme et Xouthos offrent un banquet aux gens de Delphes. Il va, vient, s’empresse, circule, s’arrête, se hâte au milieu des convives, leur verse de l’eau sur les mains, brûle la myrrhe dans les cassolettes, distribue les coupes d’or, ne ménage pas les petits discours. Son empressement et sa loquacité sont si comiques que tous les convives, un instant amusés, éclatent de rires. Pourquoi ce rire ? Est-il indispensable? Et parce que ce vieillard était destiné dans le drame à une œuvre de mort, était-il nécessaire de faire de lui un bonhomme ridicule?
Même dans les endroits où visiblement il veut garder à la vieillesse la majesté que lui donnent les années et la souffrance, il n’y parvient pas toujours. Comparons l’OEdipe qu’il nous montre à la fin des Phéniciennes et celui de son rival. Polynice et Étéocle viennent de se tuer. De désespoir, leur mère s’est suicidée sur leurs cadavres. Le vieil aveugle, qui vit enfermé dans son palais, sort de sa retraite aux cris d’Antigone. Il s’avance appuyé sur un bâton. Il cherche les corps de ses enfants, de la reine. Antigone guide ses pas incertains, ses mains errantes. A tâtons, il reconnaît les êtres chers qu’il a perdus.
Certes, la situation est dramatique. Sophocle, à la fin de ÏOEdipe- Roi, nous avait montré le tragique vieillard partant en exil sous la
I. Pourquoi le vieillard de VÉlectre, qui a de la peine à gravir le sentier qui mène à la cabane du Laboureur, v. 489 S(|q., nous dit-il, quand il traversait les prés où il a rencontré t’gisthc, non ([u’il y marcbait, mais qu'il s’y traînait? {Élcctrc, \. (Pielle nécessité y avait-il à insister sur cette allure sénile?
•2. ion, V. 11-72.
conduite incertaine de son enfant. Euripide a fait mieux encore. C’est au milieu des cadavres des siens que l’aveugle s’avance et se traîne à genoux.
Cependant, malgré le pathétique de son geste, il ne nous émeut point, parce qu’il n’a aucune majesté, aucune grandeur, ni même aucune douleur véritable. Nous avons devant nous un personnage de théâtre, c’est-à-dire un être de convention, qui, telle situation étant imaginée, récite le rôle qu’on lui a composé. Et on le sent trop. Ce qu’il dit, nous l’avons entendu ailleurs. Il n’y a rien d’original dans ses vers, puisqu’en les écoutant nous avons l’esprit assez libre pour nous rappeler ceux de ses pareils.
Et, naturellement, comme s’il récitait un prologue, sachant sans doute que ce qu’il dit nous le savons aussi bien que lui, il nous raconte sur un ton pressé toute son histoire. Les prédictions d’Apollon, sa naissance malheureuse, les craintes de Laïos, le Cithéron, tout sera évoqué en hâte. Il dit ensuite, car il ne nous fait grâce de rien, — comme ces conteurs tenaces qui ne lâchent pas ceux qu’ils ennuient, — comment il a tué son père, épousé sa mère, engendré des fils qui sont ses frères, et comment il les a maudits. Il fit retomber sur leur tête les imprécations dont Laïos avait chargé la sienne; « car, je n’aurais pas été assez fou, ajoute-t-il, pour m’être crevé les yeux et pour avoir causé la perte de mes enfants si quelque dieu ne m’y avait poussé I. » Que veut-il dire? Contre qui cette remarque est-elle dirigée? Reproche-t-il à Sophocle d’avoir supposé sans nécessité qu’QEdipe se crevait les yeux de ses propres mains 2? Veut-il, en admettant cette innovation, en fournir lui-même une explication plus plausible, puisque,' d’après Euripide, les dieux sont les principaux auteurs de nos souffrances ? La seconde hypothèse est peut-être préférable, parce qu’elle s’accorde avec les idées générales du poète sur la divinité. Mais il suffît que la question se pose en notre esprit, pour que toute illusion soit détruite. Nous aurions été peut-être émus à la longue par les infortunes du vieillard. Sa plainte monotone, s’animant peu à peu, se serait insinuée en notre cœur et l’aurait fait tressaillir. Cette observation malencontreuse, où justement Euripide dit une