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SES REGRETS QUAND IL SE SENT VIEILLIR

chose à laquelle il tient, nous fait oublier Œdipe. Nous pensons à sa parenthèse. Dans leurs gémissements les infortunés n’en font pas.

Le vieillard des Phéniciennes porte donc le nom d’un autre : c’est presque tout ce qu’il a de commun avec le divin héros de Golone. Au lieu de l’être auguste, nimbé de cheveux blancs comme d’une couronne, il est devenu un homme presque ordinaire, accablé d’âge, d'infortunes, ruine d’un passé sans grandeur et sans lointain. Il a presque le ton larmoyant des pauvres gens, leurs récriminations souvent un peu longues, leur humeur quinteuse. Et ceci nous met sur la voie que nous cherchons. Euripide nous présente moins l’être légendaire, autour duquel les pensées et les rêves des poètes ont mis une auréole, qu’un malheureux quelconque, issu d’une lignée qui a fait parler d’elle, presque un mendiant rencontré sur les routes. Mais il y a des êtres que l’on trahit en les rapprochant de la réalité. Œdipe est de ceux-là i .

Si même en peignant les vieillards les plus idéalisés des légendes il mêle inconsciemment à leurs traits un peu de la vulgarité quotidienne, quelles seront ses pensées quand il se sentira vieillir luimême? Regrettera-t-il la vie qui s’en va, les illusions qui se perdent, et la force divine de la jeunesse en sa fleur? Ou bien saura-t-il approcher de la mort et se taire, puisque toute plainte est vaine?

Ce silence, Sophocle ne l’a pas observé. Si, dans un développement mélancolique de sa dernière œuvre, les vieillards de Golone s’apitoient sur le grand âge d’Œdipe, leur voix est trop pénétrante pour qu’on n’y discerne pas celle même du poète. Il avait alors environ quatrevingt-dix ans. Sa carrière avait été longue, incroyablement féconde et fortunée. Mais des chagrins domestiques semblent en avoir assombri le déclin. Il a donc presque hâte de mourir, et il se souvient à son tour des vers de Théognis.

« Gelui qui désire prolonger sa vie au delà de la mesure ordinaire, me semble vraiment un insensé. Les longs jours n’apportent que chagrins. Pour qui a dépassé le terme suffisant, le plaisir n’existe

I. ïl faut dire toutefois pour excuser Euripide que V Œdipe à Colone est postérieur aux Phéniciennes, et que l’auteTir de ce dernier drame mourut sans avoir jamais vu jouer celui de Sophocle; mais il counaissait VŒdipe-Roi.

plus. Le sauveur, qui nous attend tous, quand apparaît la Parque, qui ne connaît ni les chants, ni les lyres, ni les choeurs, c’est, à la fin, le trépas. »

« Ne pas naître, voilà le premier bonheur. Le second, c’est, quand on est né, de retourner au plus vite à l’endroit d’où l’on vient. Dès que l’on a dépassé la jeunesse, qui apporte avec soi tant de folies, quel est l’homme qui ne souffre pas? Jalousie, querelles, dispute, luttes et meurtres. Puis vient enfin, infortune dernière, la vieillesse, l’odieuse, la débile, l’inabordable vieillesse. Plus d’amis. Avec elle habitent tous les mauxi. »

Quand on chanta ces vers sur le théâtre d’Athènes, Sophocle était mort. Sa dernière parole est donc une plainte, presque une malédiction. Et cependant, plus qu’à tout autre, la vie lui avait été indulgente.

Euripide qui n’avait pas de raisons particulières de se féliciter d’être né, surtout parce qu’il aimait à prendre l’existence au sérieux, et que pour les caractères réfléchis, celle-ci n’est le plus souvent que douleurs, n’a cependant pas la tristesse de son rival. Sans doute, la jeunesse lui paraît charmante, et la vieillesse s’appesantit sur sa tête plus lourde que les rochers de l’Etna. Comme un voile, elle étend devant ses yeux une lumière assombrie. Ce n’est pas lui qui échangerait les trésors des rois d’Asie contre la jeunesse, si belle dans l’opulence, si belle encore dans la pauvreté 3. Mais il lui reste son art, et son art le console. Il écrit ces choses inattendues :

« Je ne cesserai pas de mêler les Charités aux Muses. Puissé-je ne jamais vivre sans poésie, sans couronnes! Le poète a beau vieillir, il célèbre encore Mnémosyne. Oui, je chante l’hymne triomphal d’Héraclès, près de Bromios, qui donne le vin. La lyre à sept cordes soutient ma voix et la flûte libyenne. Car je ne déserterai jamais les Muses qui m’ont admis dans leurs chœurs V »

11 ajoute que si les jeunes Déliennes célèbrent Apollon, en déroulant la grâce de leurs danses autour de son autel, de son côté, malgré ses cheveux blanchis, il ne cessera jamais de chanter, comme un cygne,

1. OEiipe à Colone, v. 1211 sqq. Texte de Schneidewin-Nauck, En plusieurs endroits, surtout aux vers 1281, 2, ce texte n’est rien moins que sûr.

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