‹ Euripide et ses idéesChapitre 27 sur 388 · Lucien, Comment il faut écrire l’histoire, i · texte numérisé non relu

Lucien, Comment il faut écrire l’histoire, i

SON OEUVRE ET GE QU’lL NOUS EN RESTE

En ces temps lointains où les auteurs tragiques étaient si féconds, on attachait une faible importance à leurs écrits, puisqu’on n’a rien fait pour en assurer la durée. La poésie coulait à pleins bords. On ne pouvait imaginer qu’un jour viendrait où elle tarirait. On était si riche qu’on ne faisait aucun cas de la richesse. Les poètes eux-mêmes agissaient en prodigues. Les nôtres attachent aujourd’hui plus de prix à un sonnet qu’ils n’en attachaient à une tragédie. Il est vrai qu’elle leur coûtait peut-être moins de peine. Et le public, qui n’avait guère l’habitude de lire, n’en sentait pas non plus le besoin. Il se contentait chaque année de la représentation des drames nouveaux et ne se souciait guère de ceux des années antérieures. Quand on y songea, il était trop tard, le mal était fait, un grand nombre d’entre eux avaient péri.

Ces pièces pourtant étaient belles. Nous pouvons en juger par celles qui ont été épargnées et qui pour Euripide ne proviennent certes pas d’un choix unique et réfléchi. En tout cas, elles étaient précieuses. Elles auraient dû subsister, car elles ont été une des plus surprenantes créations de l’esprit humain, à une époque décisive de son développement. Qu’on songe à la multitude des drames qui furent joués au V® et au iv® siècles. Eschyle, Sophocle, Euripide en ont fait seuls représenter près de trois cents. En toutes ces pièces s’incarnaient les personnages inconsistants des légendes. Ce que l’homme plus jeune, plus enfant avait imaginé, d’autres à cet instant précis l’avaient réalisé sur la scène. On y voyait le merveilleux défilé des rêves du monde, depuis qu’il avait pris conscience de lui-même. Ces rêves avaient un corps, une âme. Ils devenaient des dieux, des hommes. Ils naissaient du cerveau des poètes sous les yeux mêmes des spectateurs, mais ils avaient été enfantés avec amour par des générations entières. Ils étaient jeunes, mais ils avaient des siècles d’existence. Ils étaient agités de toutes les passions; ils connaissaient toutes les joies ; ils éprouvaient toutes les souffrances ; ils palpitaient de tous les désirs. Surtout, aux aspirations hésitantes vers le bien, qui avaient longtemps animé l’inquiétude d’un des peuples les mieux doués de l’univers, ils prêtaient une voix claire qui s’est tue et que nous n’entendons plus. En un mot, l’expérience entière du monde antérieur se résumait en ces personnages évanouis. La perte presque totale de ce théâtre est désolante. 11 est même difficile d’en imaginer l’impor-

tance. Comme ces prodigues qui, gaspillant leur jeunesse et leurs forces, se réveillent en vieillissant, et mesurent avec désespoir au peu qui leur reste tout ce qu’ils ont perdu, l’humanité, en perdant presque tout le théâtre grec, a été dépouillée de son enfance et de ses rêves. Elle en a gardé quelque souvenir qui ne fait qu’accroître ses regrets. Et Homère ne suffit pas à la consoler.

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