‹ Euripide et ses idéesChapitre 51 sur 388 · Œdipe à Colone, v. 668 sqq · texte numérisé non relu

Œdipe à Colone, v. 668 sqq

la divinité qu’il place au centre de son tableau : elle en est le personnage principal. La nature devient un accessoire. C’est elle qui forme le fond sur lequel se détache dans la lumière l’être surnaturel.

Que nous avons modifié notre vision des choses ! Les dieux, nous ne saurions aujourd’hui où les placer. Nous les avons renfermés dans notre cœur, leur dernier refuge. La nature, seule, nous paraît si belle, que nos peintres n’ont pas besoin pour nous plaire d’y mettre des hommes. Un arbre, une herbe suffit à nous enchanter. Peut-être ce changement provient-il de notre moins grande ignorance de l’univers. La vue de la mer nous ravit, même si elle est déserte. Nous ne la connaissons pas encore, mais nous en soupçonnons les secrets. Les Grecs la disaient inféconde i. Nous savons aujourd’hui qu’elle est une source prodigieuse de vie, où la matière se transforme et s’élabore. Et en réfléchissant à son immensité, en nous disant que ce que nous en voyons n’est qu’un atome en comparaison de ce qui nous échappe, nous sentons notre pensée presque défaillir.

Ainsi, les plus grands artistes du v® siècle n’ont que très rarement parlé des objets familiers qui auraient dù attirer leurs yeux, et, s’ils l’ont fait, ils n’ont pas eu le souci de la vérité simple. Ils ne connaissaient pas encore le plaisir émouvant que nous procure une description exacte, celle d’un Flaubert ou d’un Fromentin, qui, avec des mots, nous donnent la sensation du relief, de la couleur, de la lumière. Cependant, quand Ajax ou Philoctète étaient sur le point de succomber, Sophocle savait leur faire pousser des cris retentissants, où ils prenaient à témoin la nature de leur infortune. Mais ils avaient soin de

I. La terre ferme est TcoXuçopooç, Iliade, XIV, v. 200, c’est-à-dire qu’elle nourrit une multitude d’êtres vivants sur sa surface : elle est souriante, animée. Au contraire, la mer est morne, inféconde, arpoyero; (à - Tpuyâco), parce que si l’on contemple la ligne immense de son horizon désert, le regard ne peut s’arrêter sur aucun objet. De là, cette impression de solitude accablante qui fait pleurer Ulysse, quand il regarde la mer et qu’il pense à son pays. Odyssée, V, v. i58. La même épithète, où s’accuse si nettement l’habitude grecque de ramener tout à l’être humain, a été employée pour désigner le vide infini de l’air : Iliade, XVII, v. 426, et Hymne à Démêler, v. 67.

LA ÎMÉLANCOLIE ET l’aMOUR DE LA NATURE 63

dire qu’ils ne se tournaient vers elle que parce que les hommes restaient sourds à leur plainte Prométliée, dans son invocation surhumaine, ne faisait pas autre chose. La nature était alors une consolatrice à laquelle on n’avait recours que parce qu’on était seul, malheureux, oublié.

Avec Euripide, cela commence à changer. 11 est, je crois, le premier qui ait regardé avec attention les manifestations de la vie extérieure, et qui les ait décrites pour les décrire, parce qu’il y goûtait du plaisir. Il cherche à les comprendre et,- ce qui est mieux, à les sentir. Il compare mentalement cette vie avec celle de l’homme, et il trouve dans cette comparaison un contraste apaisant. Il s’attarde à des rapprochements que d’autres jugeraient déplacés : ce sont au contraire les plus pittoresques et les plus neufs de son œuvre.

Qui ne se souvient de cette strophe de VHélène, où les jeunes Grecques du chœur, captives en Égypte, voudraient, comme les oiseaux migrateurs qui passent à grands coups d’aile au-dessus de leur tête, s’envoler du côté du nord, vers la patrie lointaine :

« Au travers des airs que ne pouvons -nous prendre l’essor comme ces bandes d’oiseaux de la Libye, quand, fuyant la saison pluvieuse, ils s’en vont, dociles au chant du plus âgé, qui les guide vers les plaines chaudes et fécondes, par son vol et par sa voix. O troupe ailée, oiseaux qui passez le cou tendu, rivaux légers des nuages, allez au lever des Pléiades et d’Orion qui brille dans la nuit, allez porter vers l’Euro tas la nouvelle que Ménélas a pris la ville de Dardanos et qu’il revient chez lui 2. »

Il y a là autre chose que de la fantaisie poétique. L’observation n’y est pas étrangère. Euripide avait souvent vu, au printemps et à l’automne, dans le ciel de son pays, les bandes de grues et de cigognes, qui passent encore en longs triangles aux mêmes endroits que de son temps et avec les mêmes cris. Il avait peut-être remarqué autre chose. Le chœur est semblable à une troupe d’oiseaux prisonniers. Ceux-ci, quand volent au-dessus d’eux dans les airs leurs frères libres, font des efforts désespérés pour les rejoindre. Tous les chasseurs le

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