Ibid., V. 25i sqq
le souhaiteraient ceux qui le lisent aujourd’hui. 11 conseille même d’aller apprendre cet art périlleux auprès de ceux qui l’enseignent: «La persuasion est la seule reine des hommes : ne craignez pas de donner votre argent à ceux qui en savent les secrets.» N’est-cepas Hécube qui fait pour les sophistes i cette surprenante réclame?
Or, avant d’engager le public à suivre les leçons des nouveaux maîtres, Euripide les avait suivies lui-même. Examinons quelquesuns des discours où il montre le mieux qu’il en a profité. Ce n’est pas, il faut l’avouer, la partie la plus attachante de notre étude, car on préfère toujours mettre en lumière les qualités d’un auteur, plutôt que ses défauts. De plus, la sophistique est une des choses qui nous déplaisent particulièrement chez les Grecs. Avant tout, nous aimons la franchise. Dans l’art, elle nous paraît aussi indispensable que la bonne foi dans la croyance. Cette sorte d’hypocrisie par laquelle on cherche à nous tromper, en offrant à notre esprit non pas la vérité, mais ce qui y ressemble, nous donne de l’humeur. On a trop l’air de nous prendre pour des sots. Et, comme nous avons conscience, d’autre part, que nous sommes faibles et faciles à abuser, nous appréhendons de mordre à l’appât, et nous nous irritons contre celui qui nous le tend. Mais si nous sommes prévenus qu’il faut faire moins attention aux idées qu’à la manière dont elles sont présentées, et que, dans ces feintes prolongées, nous devons non pas demander le vrai, mais nous contenter du vraisemblable, ne pouvons-nous pas nous intéresser au jeu de la sophistique, comme on le fait au spectacle d’une escrime adroite? Puis, ne sommes-nous pas au théâtre, où la convention seule donne une vie aux êtres qui parlent?
D’ailleurs, les choses sont-elles aussi simples qu’on le dit? Ce qui semble à l’un paradoxal, est-il toujours jugé tel par un autre? La vérité, sans doute, est une, du moins on le croit, mais l’intelligence humaine ne l’est guère. Ainsi s’explique la prodigieuse diversité de nos opinions. Sans compter que le temps lui-même les modifie sans cesse, et qu’une affirmation paraît un jour risquée, qui le lendemain sera jugée indiscutable. Et je laisse de côté les passions, les intérêts, les préjugés, les traditions, toute cette masse épaisse de nuages qui s’interpose entre nos yeux et la lumière, pour nous empêcher d’en apercevoir les rayons.