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I. Sophocle et Euripide. Différence de leur esprit

II. Quelques critiques de la mythologie antérieures à Euripide : Xénophane. Inconvénients, avantages de l’anthropomorphisme.

III. Ce qu’Euripide pense des dieux traditionnels. Ses souA^enirs littéraires. Ses aA^eux détournés. Son art à soutenir des idées qui ne sont pas les siennes : les Suppliantes. Désaccord entre sa raison et la légende. Examen de VHippolyte, de VIon, de VHéracVes, de VIphigénie en Tauride, de VÉlectre, de VOreste, des Bacchantes, àeV Iphigénie à Auh’s. Comment il faut comprendre ce dernier drame.

Conclusion. — Quand Euripide paraît accepter la foi traditionnelle, il est prudent de se défier de ses déclarations, parce que le persiflage ne lui est pas inconnu.

Que pouvait penser de la mythologie, dans la seconde moitié du V® siècle, un Athénien intelligent et libre de préjugés ? Devait-il la rejeter comme un ramassis de mensonges? Pouvait-il y croire? Sans doute, avec nos habitudes d’esprit et notre sens du réel, nous y découvrons du premier coup d’œil une suite de fables qui n’ont juste que la valeur d’un symbole. Mais quand un poète comme Sophocle, dont la pensée était aussi perspicace que peut l’être celle des modernes, ne risque pas, en mettant ces légendes au théâtre, le plus léger sourire, nous sommes obligés d’être circonspects dans notre jugement et de reconnaître que les dieux de l’Antiquité grecque, qui ont longtemps satisfait des gens difficiles, n’ont pas toujours été aussi inférieurs qu’ils nous le paraissent aujourd’hui.

Car Sophocle et Euripide ont été contemporains. Tous deux sont de très grands esprits. L’un est un croyant, l’autre un sceptique. Voilà ce qu’il faut d’abord expliquer. Or, si l’on ne perd pas de vue certaines circonstances extérieures, en définissant la nature particulière de la foi du premier, on comprend aisément les raisons qui ont poussé le second dans une direction tout opposée

Il y a des esprits nés calmes. (Ce ne sont pas ceux-là qui font progresser le monde.) S’ils sont d’une essence supérieure, ils peuvent donner des fruits admirables, où l’on trouve toute la saveur de leur pays et de leur temps. Ils incarnent le caractère de leur siècle, sa beauté, sa splendeur. Ils sont comme des foyers lumineux, où se concentrent tous les rayons qui les entourent. Ils n’accroissent pas le nombre de ces rayons, mais ils en avivent l’éclat. Leur sérénité est immuable. Ils offrent le spectacle d’un labeur incessant, et leurs forces diverses sont en équilibre. Les passions ne leur sont pas toujours étrangères, mais au lieu de les troubler, elles donnent à leur pensée plus de prise sur notre esprit, qu’elles mettent en contact avec la réalité vivante. Les événements malheureux qui consternent les autres hommes n’ont pas une grande action sur leur sensibilité. Ils les voient, les regardent, mais leur vie intérieure est trop forte pour qu’ils en souffrent beaucoup. Tel chez nous fut Bossuet. Tel aussi fut Sophocle au V® siècle. Mais dans ce dernier la solennité un peu impérieuse de l’époque de Louis XIV était remplacée, sans qu’il y perdît, parla souplesse du génie athénien et par un incomparable tempérament d’artiste.

Tout autre était Euripide. Sa pensée n’a presque jamais été sereine. Il avait un esprit passionné de vérité, une nature où la sensibilité était maîtresse, une intelligence frondeuse que le raisonnement dominait tout entière. Beaucoup de détails le choquaient dans la mythologie, que d’autres remarquaient à peine. La naïveté des dieux, qui était la charmante excuse de leurs fantaisies, il ne la comprenait point, parce qu’il était le moins naïf des hommes. Il avait beaucoup réfléchi, soit seul, soit aidé de la pensée des autres. Il avait lu les philosophes i, les historiens 2, écouté les sophistes. Aucun domaine de l’intelligence

1. Cf. W. Nestle, Untersachungen über die philosophischen Quellen des Euripides. Philologus, Supplementband VIII, p. Sôg sqq.

2. Chez les Trauses, peuplade de Thrace, dit Hérodote, V, iv, quand naît un enfant, ses parents gémissent sur le triste sort qui l’attend ; à la mort d’un des leurs, ils plaisantent et se réjouissent : c’est exactement ce que dit Euripide dans le Cresphonte, fragm. kkg, comme le fait observer Nestle, qui croit à un emprunt du poète. Cela n’est pas certain. Il est cependant hors de doute qu’Euripide avait lu ce qu’Hérodote dit (II, 1 12 sqq.) du séjour de la femme de Ménélas en Égypte, avant d’écrire son Hélene. Les autres preuves d’imitation alléguées par Nestle sont loin d’ètre indiscutables.

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