SOPHOCLE, EURIPIDE ET LES DIEUX IO
ne lui était fermé. Il était presque un philosophe lui-même i. La variété de ses connaissances, au lieu d’émousser sa sensibilité, l’avait, au contraire, étendue et avivée. Il avait un don merveilleux de se passionner, de se mettre à la place des autres, d’imaginer ce qu’ils éprouvaient, particulièrement leurs douleurs, ou les injustices qu’ils subissaient. Sa liberté d’esprit était absolue. Il détestait toute contrainte, surtout celle qui venait des dieux. Celle-là lui paraissait intolérable et il employait à le marquer une ingéniosité qui est presque infinie.
Il faut dire aussi que la beauté de ces dieux ne le ravissait plus. Pour Sophocle, elle était l’enchantement de sa pensée. Il vivait dans ce monde surnaturel comme au milieu d’êtres familiers plus grands que lui, dont son mâle génie portait la ressemblance. C’était la même facilité d’allure, la même force tempérée et douce, la même sérénité de l’intelligence. L’ondoyante diversité des légendes, dont il discernait le sens mystérieux et profond, les grandes actions des Immortels, qui satisfaisaient son besoin d’activité réfléchie, et même la liberté de leurs mœurs, qui n’effarouchait pas sa virilité, entraînée, nous le savons a, dans plus d’une aventure, tout en eux devait séduire cet Athénien amoureux des formes harmonieuses, de leurs nobles lignes, de leurs reflets. La beauté des dieux de l’Olympe antique causera toujours une sorte d’éblouissement à ceux des modernes qui, comme Gœthe, sauront la comprendre : c’est l’exaltation de la nature humaine, de la vigueur du corps et de l’esprit, du libre jeu de cette double force, de sa souplesse, de sa grâce. Elle cause à l’esprit une impression de joie reposée, une plénitude de contentement, qu’aucune religion n’a jamais su depuis atteindre.
Il convient d’ajouter que cette beauté, quelque véritable et grande qu’elle soit, a cependant un caractère contingent^ comme tout ce qui est humain. Ceux pour lesquels la vie se concentre, pour ainsi dire, dans le cerveau, sont mal disposés pour la goûter. Ils risquent de la dédaigner, de la trouver un peu grossière. Elle a été l’expression très parfaite de l’idéal chez un peuple unique, mais particulier. Dans les
1. On l’appelait le philosophe de la scène. Cf. Athénée, IV, i58 e; Clément d’Alexandrie, Strom., V, p. 688, et d’autres. L’expression, un peu ambitieuse, ne manque pas d’une certaine justesse. Sans doute, Euripide n’a en philosophie aucune espèce d’originalité, mais il se sert assez souvent de ses drames pour exprimer la pensée des autres : ce ne sont pas ses anachronismes les plus plaisants.
2. Athénée, Xlll, 692 a b, 698 n, 6o3 e sqq Cf. Platon, République, 1, 3.
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temples qu’il éleva pour réaliser cet idéal, on voit les corps des dieux autant que leur âme. N’oublions pas les honneurs vraiment excessifs que la Grèce rendit aux athlètes , et cette sorte de culte dont elle honora toujours la perfection corporelle. C’est à peine si dans sa langue elle distingua la bonté de la beauté. Sans doute la confusion est ingénieuse, mais est-elle vraiment équitable? Quand vint le temps où la pensée grandit, où ses luttes inquiètes et ses angoisses prirent dans la vie humaine une importance décisive, la mythologie grecque ne répondit plus aux aspirations des hommes. On put être laid et boni et Socrate en fournit la preuve. Il est vrai qu’elle lui coûta cher.
C’est en ce temps-là que commença une révolution où l’esprit affranchi se détourna de plus en plus des légendes divines. Elles étaient belles, mais elles n’avaient pour elles que leur beauté, et cette sauvegarde n’était déjà plus suffisante. Euripide ne la goûta guère. Ses yeux regardaient ailleurs. Dans l’infinie diversité des choses, il prend plaisir à découvrir celles qui se dérobent et qui se cachent. Le spectacle de la souffrance l’attire. Même il a de l’attention pour la laideur et la décrépitude. On croirait qu’il veut les venger de l’oubli où jusqu’ici on les a tenues dans le drame. L’impassibilité divine ne fait aucune impression favorable sur lui, parce qu’il est sensible à tous les frémissements de la vie, qu’il les éprouve, qu’il les recherche.
Cette sensibilité aiguë, qui était déjà pour l’équilibre de son œuvre une menace, fut douloureusement affectée par le spectacle du temps où il vécut. Les événements qui se déroulèrent sous ses yeux lui causèrent un malaise indéfini, qui ne fit jamais que grandir. Dans le développement intellectuel de l’homme, l’adolescence est le temps des recherches incertaines, et l’âge mûr celui des œuvres puissantes, jusqu’au temps où elles déclinent dans la vieillesse, avec les forces qui s’évanouissent. Et il est souhaitable que l’atmosphère qui entoure l’écrivain convienne à son développement, que celle de ses premières années ne soit pas trop lumineuse, qu’au milieu de sa vie elle devienne éclatante et qu’elle ait encore quelques consolantes clartés à son
I, Se rappeler le vers 918 de l’Oreste, qui a presque une valeur symbolique.
XENOPHANE ET LA MYTHOLOGTE
crépuscule. Pour Euripide, ce fut presque le contraire qui se produisit. Sa naissance coïncide avec Salamine, et sa jeunesse avec l’époque la plus glorieuse de l’histoire hellénique. A cinquante ans, au moment où sa vigueur intellectuelle avait le plus besoin de lumière^ la guerre du Péloponnèse éclate et obscurcit le ciel. Quand il touche à la fin de sa vie, les ténèbres sont impénétrables. Il est dangereux d’avoir une jeunesse trop heureuse. On s’habitue d’abord au bonheur. Lorsqu’il cesse, on croit à une trahison.
Puis, quelle destinée, pour un poète aussi original que lui, d’être obligé à suivre des sentiers battus, de ne pouvoir poser le pied que sur l’empreinte d’autrui, d’être condamné perpétuellement à refaire ce qui avait été déjà fait! Car le drame grec, qui n’a jamais été vraiment historique, était presque usé vers 43o par les chefs-d’œuvre antérieurs, malgré le nombre et la variété des légendes. Gomme Euripide ne pouvait en changer le fond, il en modifia l’eprit. Il en fit une œuvre de libre examen, où il disait tout ce qu’il jugeait utile. Quelquefois il s’attaqua directement à ses prédécesseurs, s’il trouvait leurs inventions contestables. Plus souvent il critiqua la divinité, car elle semblait avoir pris plaisir à multiplier les occasions de le révolter.
Il ne fut pas le premier à juger les dieux insuffisants. Depuis longtemps on s’était aperçu qu’il ne leur convenait guère de tant ressembler aux hommes. L’anthropomorphisme que f esprit grec avait créé dans sa première jeunesse, lui parut une insulte à leur perfection, aussitôt qu’il eut acquis l’habitude de comparer et de réfléchir. Dès le VI* siècle, les dieux d’Homère répugnaient à la raison de quelques sages. Xénophane fut le premier d’entre eux. Il est aussi le plus connu. Dans les nombreux voyages de sa vie errante i, il avait remarqué que les hommes ont de la perfection corporelle une idée très incertaine, que chaque peuple en imagine un type particulier, que ce qui est admiré chez l’un est méprisé par l’autre. C’était à ses
I. Ces voyages durèrent au moins soixante-sept ans d’apres son propre témoignage. Voir le fragment a/t de Xénophane (Müllach), et Diels, Poetarum philosophorum fragmenta, p. 38, fragm. 8.
yeux une constatation inquiétante pour la beauté des dieux de l’Olympe. Il est vrai que, de son temps, elle n’était pas aussi parfaite qu’elle le devint un siècle plus tard.
En façonnant la divinité d’après un idéal que nous n’avons pourtant pas dépassé, Xénophane craignait que ses compatriotes ne la rendissent ridicule chez leurs voisins. Il avait vu que les dieux d’Éthiopie étaient noirs et qu’ils avaient le nez écrasé, comme les nègres camus qui les avaient faits; ailleurs, en Thrace, on leur donnait des cheveux roux et des yeux bleus I. Ces types divers d’humanité, qui nous sont depuis longtemps devenus familiers, puisque nous avons su démêler pour chacun d’eux une beauté propre, déplaisaient à cet ancien. Il refusait de s’incliner devant des idoles qu’il jugeait grotesques, mais, après réflexion, il n’était pas très sûr que les divinités de son pays fussent à l’abri de tout reproche.
Car il avait l’esprit trop lucide, pour ne pas découvrir que, sur un point au moins, les Grecs étaient certainement tombés dans une erreur aussi grossière que les barbares. Même en admettant que la manière dont les artistes, ses compatriotes, représentaient la divinité, ne fût pas indigne d’elle, Homère, Hésiode en donnant aux dieux de leurs poèmes les sens, la voix et le corps de l’homme, n’avaient -ils pas supposé que, comme l’homme aussi, ces mêmes dieux pratiquaient le vol, l’adultère, la tromperie 2 ? Xénophane ne pouvait admettre une confusion aussi sacrilège. Bien avant Platon, il blâmait ces poètes d’y être tombés. Il disait, avec une grande force : « Si les bœufs et les lions avaient des mains, s’ils savaient dessiner et sculpter, comme les hommes, ils feraient des dieux à leur image. Les chevaux les représenteraient pareils à des chevaux, les bœufs à des bœufs, avec une forme et un corps semblable au leur 3. »
Pour lui, la divinité était une; elle n’avait ni le corps, ni la pensée de l’homme^. Elle n’avait pas été engendrée 5. Elle était immobile et immuable 6. Elle voyait, elle pensait, elle entendait tout entière 7. Mais comme cette conception ne peut pas se démontrer, parce que
1. Clément d’Alexandrie, Strom.,VII, 22, p. 84i. Cf. Diels, op. cit., p. 4o, fragm. 16.