BERLIN
La capitale de la Prusse, devenue celle de l'Empire allemand, est une des plus fortes agglomérations urbaines du monde. Ses 4 millions d'habitants l'égalent à Londres, à New York et à Paris. Bourgeonnant d'année en année et annexant les villes-satellites voisines, le Gross Berlin s'étend sur 15 kilomètres de l'Est à l'Ouest, depuis Treptow jusqu'au Westend de Charlottenburg, et sur 18 kilomètres du Nord au Sud, ^depuis Pankow jusqu'à Gross-Lichterfelde. Rien n'y manque de ce qui fait la grande ville mondiale oîi toutes les formes d'activité, industrie, commerce, arts, politique, sont exaltées au suprême degré, où le développement des constructions et des moyens de transport ne suffit pas à l'afïlux des hommes et à leur besoin de circulation, où les grandes fortunes côtoient l'indigence, où les grandes usines coexistent avec le travail à domicile, les plus vastes magasins avec le petit négoce ; organisme complexe qu'on ne peut comprendre sans une étude détaillée, facteur essentiel de la vie de toute une nation, dont le nom retentit bien au delà des frontières comme un symbole de la puissance de l'État.
Cependant Berlin n'est qu'une de ces villes de la grande plaine glaciaire du Nord de l'Allemagne, née dans un milieu singulièrement moins favorable à la vie urbaine que les bords du Rhin ou la zone subhercynienne, et non la mieux placée, semble-t-il. Ce n'est même pas une de ces places fondées, comme Magdebourg ou Francfort-sur-l'Oder, dés le début de la période de colonisation germanique du haut moyen âge. La forêt ou les marécages couvraient encore l'emplacement des quartiers centraux de Berlin, quand Francfort était déjà une place forte solidement établie au bord de la vallée humide de l'Oder et un marché de l'Orient, dont les foires étaient connues avant celles de Leipzig. Magdebourg est encore plus ancien et mieux situé.
Sans doute, la grande plaine du Nord est une de ces régions où les voies de communication peuvent se nouer indifféremment en bien des endroits. Seule semble exclue du champ des possibilités la zone des croupes morainiques, où la colonisation a multiplié les petites villes, sans qu'aucune se soit élevée au-dessus des destinées d'un marché local. Dans la zone des grandes vallées longitudinales, le Brandebourg central (Mark), où se trouve Berlin, présente certains avantages, développés au xix^ siècle, à côté d'inconvénients, surtout sensibles autrefois. Les immenses forêts de pins, les marécages et les chapelets de lacs, que rejoignent des rivières au cours paresseux, ne pouvaient gêner le développement d'une grande ville moderne, une fois fixé définitivement son emplacement ; le réseau des vallées diluviales anastomosées qui caractérise cette
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région a permis une jonction facile par canal entre l'Elbe et l'Oder, les deux grandes voies navigables de la plaine du Nord, et l'organisation de tout un système de circulation par eau des matières premières pondéreuses. La vieille ville de Brandebourg toutefois était aussi bien, sinon même mieux placée que Berlin pour profiter de ces circonstances, plus près de l'Elbe et dans un site plus sain. Il faut voir dans la fortune de Berlin un phénomène que l'histoire seule peut expliquer. Comme dans le cas de Munich, c'est la faveur du souverain qui en est l'origine. La capitale de la Prusse devait nécessairement l'emporter sur celle de la Bavière. Devenue la tète d'un Empire de 60 millions d'habitants, qui compte parmi les plus grands États industriels, dont le com.merce pénètre partout et dont la politique visait à l'hégémonie européenne, Berlin ne pouvait pas ne pas devenir une cité mondiale.
Le site et le développement de l'étendue bâtie. — Pour comprendre la physionomie d'une agglomération de 4 millions d'hommes, étalée sur une surface de plus de 200 kilomètres carrés, il est nécessaire d'en retrouver le germe et d'en saisir le développement au moins dans ses étapes principales. C'est dans une île de la Sprée qu'on place le petit village slave d'où est née la grande ville (fig. 74). L'occupation germanique n'y a trouvé que des cabanes de pêcheurs wendes. Le site avait l'avantage d'un passage facile par deux ponts sur les deux bras de la rivière, plus large en amont et en aval. Un barrage a donné la force motrice (Muhlendamm) et fixé la double agglomération de Berlin et de Kôln, la première sur la rive droite, enveloppée par la Neue Friedrichstrasse qui suit une des premières enceintes, la seconde dans l'île même. La position n'est pas sans analogie avec celle de la Cité de Paris. Pendant longtemps, la ville est restée cantonnée autour du noyau primitif. La fortune des Électeurs de Brandebourg, qui y avaient établi leur résidence, n'a commencé à y faire sentir son influence qu'au xvii« siècle. En 1650, Berlin ne dépassait pas le bras Sud de la Sprée et le boulevard de la Dirkenstrasse au Nord. Palais, cathédrale, hôtel de ville étaient déjà fixés là, et les monuments publics se pressent encore dans l'île de Kôln ou au voisinage, surtout sur la rive gauche où la ville a commencé à déborder à la fin du xvii^ siècle. C'est là qu'il faut aller pour trouver le Berlin monumental, avec des édifices, souvent plus imposants qu'originaux, datant pour la plupart, dans leur forme actuelle, du xvine et du début du xix^ siècle (pl. LXIll).
L'Électeur de Brandebourg, devenu roi de Prusse, ne tarde pas à se sentir à l'étroit dans les murs de la Cité, et toute une ville neuve surgit sur la route de Potsdam. C'est la Dorotheenstadt, aux rues en damier, étalées de part et d'autre d'une belle avenue plantée de tilleuls (Unter den Linden). Voilà le début de cette poussée vers l'Ouest, qui va désormais caractériser le développement de Berlin jusqu'à l'heure actuelle. Frédéric-Guillaume I^'" avait cependant prévu un développement concentrique et tracé la nouvelle enceinte en forme d'ovale, allongé plutôt vers l'Est jusqu'à l'emplacement actuel du Schlesischer Bahnhof. On la reconnaît au cercle de boulevards qui a pris sa place au xix^ siècle. Les 1 300 hectares qu'elle enveloppait ont suffi pendant près de deux siècles à l'accroissement lent de la population. Les protestants français réfugiés y avaient apporté, avec l'orfèvrerie, la soierie, et avaient changé en jardins potagers les landes de Moabit. L'industrie et le commerce étaient cepen-
FiG. 74. — Plan de Berlin. — Échelle, 1 : 120 000
1, Jardins et parcs ; 2, Forêts. — Sont indiqués en noir dans le plan les bâtiments industriels les plus importants. Le plan schématique dans le carton montre les stades successifs du développement de la ville : 1, Le centre primitif ; 2, La Dorotlieenstadt ; 3, Tracé de l'enceinte du xviii= siècle, remplacée au xix^ par des boulevards. — Échelle, 1 : 120 000.
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danl bien moins développés que dans les cités rhénanes. Berlin grandit comme ville de garnison et d'employés, atteignant 100 000 habitants à la mort de Frédéric II. Au delà de la Porte de Brandebourg commençait, à l'Ouest, la forêt, devenue plus tard le beau parc du Tiergarten. Au Sud, le champ d'exercice des troupes, établi à Tempelhof, subsistera aussi comme un vide jusqu'au xx^ siècle. Les voies ferrées convergeant vers la capitale prussienne ont établi leurs gares, dont les faisceaux de voies interrompent encore l'étendue des constructions au voisinage de l'enceinte tracée par Frédéric- Guillaume pr, et qui, même déclassée, est restée la limite de la ville et la ligne d'octroi jusqu'en 1868.
La grande poussée urbaine commence avec la fondation de l'Empire, dont la capitale de la Prusse devient la tête. En 1865, Berlin n'avait qu'un demi-million d'habitants. Il en compte déjà 1 300 000 vingt ans plus tard, 1 680 000 en 1890, et dépasse 2 millions au début du xx^ siècle. Les limites de l'agglomération semblent fixées par le chemin de fer circulaire (Ringbahn), qui trace une ellipse à grand axe Est-Ouest de 10 kilomètres de longueur, reliant sept grandes gares ; et l'on remarque que le développement s'oriente décidément vers l'Ouest, débordant le Tiergarten au Nord avec Moabit, au Sud avec Schôneberg et Wilmersdorf, à l'Ouest avec Charlottenburg. Mais déjà au delà de la Ringbahn apparaissent des noyaux d'agglomérations qui vont tendre à se réunir. L'industrie, établie d'abord le long de la Sprée, se porte au Nord, le long des voies ferrées, où Gesundbrunnen rejoint Moabit et le quartier de Wedding. Au Sud-Ouest, en bordure de la forêt de Spandau, se développent surtout les quartiers de résidence, bien aérés, recherchés par la bourgeoisie : Lichterfelde se soude à Steglitz et, par Friedenau, va bientôt rejoindre Schôneberg.
La poussée urbaine a gagné en intensité, en même temps que montait la puissance industrielle et commerciale de l'Empire. Et voici qu'elle reprend vers l'Ouest, forçant la barrière de forêts. Charlottenburg développe son Westend élégant, et, le long de la chaussée de Spandau, se multiplient les villas ; on ne perd plus de vue les maisons jusqu'à la vieille forteresse qui barrait la dépression des lacs de la Havel, et toute une série d'usines naissent au bord du Tegelersee. En pleine foret surgit une véritable ville manufacturière, la cité de l'électricité : Siemensstadt. Cependant, au Sud-Ouest, jardins et villas couvrent toute la surface libre entre Steglitz, Lichterfelde et la forêt ; Dahlem devient une retraite studieuse, avec ses parcs semés de laboratoires. La Grande guerre et la crise économique qui l'a suivie n'ont pas arrêté ce développement. On construit partout autour de Berlin : énormes blocs de maisons à appartements pour employés, coquettes villas entourées de jardins, usines et entrepôts de tous genres. De 1910 à 1925, l'augmentation de la population est de 200 000 âmes.
Depuis longtemps déjà, le dépeuplement du vieux centre a commencé. Il s'accélère d'année en année. La ville des débuts du xvii^ siècle se vide, dès que se sont fermés musées, palais, églises, tribunaux et grandes banques. Les industries sont à 5 ou 6 kilomètres de là, les quartiers de résidence, plus loin encore. Le commerce même et la vie élégante tendent à déserter la Dorotheenstadt pour Charlottenburg, où le Kurfùrstendam voit s'ouvrir des succursales des grandes maisons d'Unter den Linden et de la Friedrichstrasse.
PORTS ET GRANDES VILLES DE LA PLAINE DU NORD
La fonction industrielle. — L'énorme agglomération d'hommes exerce dans leur plénitude toutes les fonctions des plus grands centres urbains. Si la fonction politique et administrative a primé d'abord les autres et joue encore un rôle important, la fonction commerciale a pris la première place et entraîne un développement extraordinaire de la fonction industrielle. Les temps sont loin où la capitale de la Prusse n'était qu'une ville de garnison et d'administration. Plus de la moitié des 4 millions d'habitants de Berlin est comptée par le recensement de 1925 comme population active, exactement 2 184 000. La Bavière tout entière, ou le Wurtemberg et le duché de Bade réunis, arrivent à peine au même chiffre. Comme toutes les grandes villes mondiales, Berlin peut bien donner au voyageur qui passe l'impression d'une ville de plaisir et de luxe, mais est surtout un grand atelier. La comparaison avec le recensement professionnel de 1907 montre que ce caractère n'a fait que s'accentuer. La crise économique d'après-guerre, en ruinant la bourgeoisie, a forcé à peu près tout le monde à se mettre au travail. L'augmentation de la population de la ville représente à peine la moitié de celle des ouvriers et employés : on estime le nombre des entreprises à 280 000 et les capitaux soumis à rimpôt sur le revenu à 11 milliards de marks.
C'est de beaucoup l'industrie qui réclame le plus de personnel, car on compte deux ouvriers pour un employé de commerce, et l'on sera peut-être surpris de savoir que c'est la métallurgie qui tient la première place. Elle accapare la moitié de la force motrice, 420 000 CV, et les deux cinquièmes des ouvriers. Ses usines forment une ceinture continue tout autour de la ville interne, sauf du côté du Sud-Ouest où les quartiers de résidence accolés à la forêt de Spandau se défendent. Seule la métallurgie lourde est à peu près exclue, quoiqu'il existe des fonderies, employant plus de 20 000 ouvriers. Tous les genres de machines, pompes, compresseurs, machines-outtis, tracteurs et machines agricoles variées, sont usinés ici ; la fabrication des automobiles et des motocycles occupe à elle seule 16 000 ouvriers sur 119 000 engagés dans l'industrie métallique.
Mais c'est surtout l'électro-technique qui domine de plus en plus. Prenant la tête du mouvement qui pousse à substituer dans presque toutes les industries l'énergie électrique à l'usage direct de l'énergie thermique, Berlin tend à devenir une capitale mondiale de l'électricité. Depuis 1907, le nombre des ouvriers engagés dans l'électro-technique y a presque quadruplé, passant de 55 000 à 181 000. Le régime de concentration des entreprises a joué ici avec le même succès que dans la Ruhr, et des communautés d'intérêts ont même été liées avec les grands Konzern rhénans. Actuellement on peut dire que toute l'industrie électrique est aux mains de deux grandes firmes l'A. E. G. {AUgemeine Elektricitàisgesellschaft) et les deux sociétés Siemens réunies. Plus ancienne et moins concentrée, VA. E. G., qui emploie environ 40 000 ouvriers, a sa plus grande usine dans le vieux quartier de Gesundbrunnen, où elle fabrique les moteurs de tous genres (pl. LXIV, B) ; à Schôneweide, elle produit des câbles ou des transformateurs, à Hennigsdorf, les locomotives électriques et les isolateurs, à Moabit, les turbines ; elle a construit de grandes colonies ouvrières à Schôneweide et Hennigsdorf.
Les deux sociétés Siemens ont concentré presque toute leur fabrication sur un terrain neuf, entre Charlottenburg et Spandau. C'est la Siemensstadt,
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véritable ville d'usines, taillée en pleine forêt, où travaillent plus de 100 000 ouvriers. Seul l'avion permet d'embrasser d'un coup d'œil l'ensemble des blocs de briques aux mille fenêtres étincelantes, le port spécial où les péniches déchargent le charbon et le cuivre, les dépôts de matériel et la fonderie, le quartier de la Direction, qui tient du ministère, du musée et du laboratoire, celui des habitations pour les ingénieurs et employés, enfin la grande centrale thermique dont la cheminée a pris l'aspect d'une tour babylonienne. Les deux tiers du cuivre importé en Allemagne sont employés ici, la moitié par la Société Siemens-Halske, spécialisée dans les appareils employant des courants à faible tension (téléphone spécialement) et les appareils de mesure les plus délicats ; la moitié par la- Siemens- Schiichert, qui fabrique les dynamos, les machines motrices de tous genres, jusqu'aux locomotives électriques. Encore faut-il compter que toutes les forces ne sont pas réunies sur ce terrain. Siemens possède à Nuremberg deux fabriques de transformateurs et de moteurs, deux fabriques de porcelaines en Thuringe et en Silésie, une fabrique de charbon artificiel à Lichtenberg.
Le rayonnement de l'industrie électrique berlinoise se sent, non seulement dans toute l'Allemagne, mais dans tous les pays neufs, où la vie urbaine et industrielle commence à s'organiser et où l'électricité éclaire, met en marche les tramways et les machines de tout genre, aussi bien dans l'Europe Sud-orientale qu'au delà des mers, dans l'Amérique latine et en Extrême-Orient.
Après la métallurgie, c'est l'industrie du vêtement qui tient la plus grande place à Berlin. Mais son caractère est tout différent. Plus de cette concentration poussée jusqu'au monopole, ni de ces énormes usines couvrant des kilomètres carrés. Comme toute grande ville mondiale, Berlin ne file ni ne tisse, il confectionne. Tout le prix de cette production est dans la main-d'œuvre, très nombreuse (208 000 personnes) et qui travaille surtout à domicile ou dans de petits ateliers situés pour la plupart dans lé centre. Les femmes y dominent (65 p. 100), particulièrement dans la lingerie, qui emploie 27 000 personnes. Mais c'est la confection qui accapare le plus de mains actives : 114 000 en 1925. Toutes les grandes villes allemandes ont naturellement leur industrie du vêtement ; la Saxe et la Ruhr, où l'on produit les tissus eux-mêmes, travaillent pour Berlin, mais la capitale garde la clientèle de toute la grande plaine du Nord et se flatte de donner à certains de ses produits un cachet d'élégance qui peut les faire rechercher partout.
L'industrie du bâtiment joue naturellement un grand rôle dans l'énorme agglomération toujours en voie d'expansion. Elle occupe 104 000 ouvriers. L'alimentation est presque aussi importante (85 000) et, comme le vêtement, est concentrée plutôt dans la région centrale, à l'inverse de la métallurgie. De grandes minoteries transforment les grains. Les brasseries, employant 6 000 ouvriers, versent la bière aux Berlinois. On fabrique des beurres et graisses artificielles ; les sucreries et chocolateries emploient près de 10 000 personnes. Une masse énorme de bois est débitée et transformée pour les besoins divers de la grande ville par 58 000 ouvriers. Notons enfin l'importance de plus en plus grande prise par l'imprimerie, qui emploie plus de 40 000 ouvriers hautement qualifiés, fondeurs, imprimeurs, graveurs et photographes.
On n'exagère pas en disant que Berlin est la plus grande ville industrielle de l'Allemagne. C'est aussi la plus grande place de commerce.
Phot. Hansu Luftbikl.