CHAPITRE III
LES CARPATES
Alpes et Carpates. — Un coup d'œil jeté sur une carte d'ensemble de l'Europe suffit pour montrer que les Carpates sont la continuation des Alpes. Même forme d'arc bandé vers le Nord ; même apparence de plis parallèles, suivant la courbure de l'arc. Le géologue retrouve dans les Carpates les mêmes terrains que dans les Alpes, avec les mêmes faciès et des faunes analogues ; les dislocations tectoniques y affectent aussi les couches tertiaires ; depuis les travaux de Lugeon, Uhlig, Murgoci, Mrazec, il n'est plus permis de douter que ces dislocations aient été poussées, comme dans les Alpes, jusqu'à la formation de nappes de charriage. Mais il semble aussi évident que la topographie actuelle est due surtout à des mouvements d'ensemble et aux érosions qui en ont été la conséquence. L'influence de l'altitude et des formes de relief sur le climat et la vie se traduit par des particularités semblables à celles que nous avons reconnues dans les Alpes : refroidissement et pluviosité croissant vers les hauteurs, contrastes de chaleur et d'humidité suivant les versants, variations thermiques plus fortes dans les bassins et les vallées encaissées, inversions de température en hiver. Le même étagement de zones se suit d'un bout à l'autre de la chaîne : étage des cultures, étage forestier subalpin, étage alpin.
Les Carpates diffèrent pourtant des Alpes à maints égards. Une bonne carte d'atlas suffît à noter des contrastes d'altitude, d'orientation, de disposition des reliefs. L'analyse de la structure les précise et les explique, en révélant une hétérogénéité remarquable et en donnant les principes d'une division géographique très nette.
Aussi longue et aussi étendue que la chaîne alpine, la chaîne carpatique n'est pourtant pas un trait aussi essentiel dans l'Europe centrale. Centre de dispersion des eaux, comme les Alpes, elle donne naissance à des rivières importantes sans doute ; mais les noms de la Tisza, de la Vistule, du Dniestr ou de l'Oltu sont, à juste titre, moins connus que ceux du Rhin, du Rhône, de l'Inn et de la Drave.
L'élévation des Carpates est très inférieure à celle des Alpes. Le point culminant (pic de Gerlsdorf, dans la Tatra) n'atteint pas 2 700 mètres ; la plus grande partie des sommets reste au-dessous de 2 000 mètres, et plus de la moitié de la montagne est inférieure à 1 000. La pluviosité moyenne est, par suite, moins grande que dans les Alpes. I^es glaciers manquent, et l'alimentation nivale fait défaut en été aux cours d'eau carpatiques. Les Carpates n'ont même connu qu'une glaciation quaternaire très modeste ; au lieu de vastes glaciers débordant
l'europe centrale.
sur l'avant-pays, c'est à peine si les plus hauts sommets ont donné naissance à des glaciers locaux, n'atteignant nulle part le bord de la montagne.
Le faible développement des hautes altitudes a encore comme conséquence une extension réduite des étages climatiques supérieurs, si caractéristiques dans les Alpes. L'étage nival est presque inconnu, et l'étage alpin très limité. L'érosion des sommets est moins active que dans les Alpes ; les crêtes déchiquetées, où la désagrégation due aux gels entasse les gros blocs, sont assez rares. Leur formation remonte à la période glaciaire, qui a sculpté, dans les massifs les plus élevés, des cirques, actuellement encombrés d'éboulis. Les formes alpines sont strictement limitées à ces massifs. Partout ailleurs, on trouve des croupes arrondies par les glissements du sol forestier ou gazonné.
La structure interne de l'édifice carpatique offre elle-même des particularités remarquables. Les matériaux de l'édifice alpin s'y retrouvent bien, mais certains prennent une importance toute nouvelle. Ainsi les formations détritiques du flysch, où alternent, comme dans les Alpes, conglomérats, grès plus ou moins cimentés, schistes ou marnes, affleurent sur plus d'un tiers de la surface des Carpates. Dans la Galicie, entre le Dunajec et le Prut sur 300 kilomètres, et dans la plus grande partie de la Moldavie, la chaîne n'est formée que de flysch. Cette extension de roches détritiques souvent peu résistantes entraîne celle des formes molles et sans caractère : les arêtes sont émoussées et arrondies, les escarpements sont rares, toujours formés par quelque conglomérat ou grès plus compact. Le calcaire, qui fait le pittoresque et la parure des Préalpes, est salué presque comme une curiosité dans les Carpates.
Par contre, le volcanisme tertiaire, à peu près inconnu dans les Alpes, joue dans les Carpates un rôle capital. La chaîne des Hargitta aligne ses cônes andésitiques sur 150 kilomètres de longueur ; le Caliman moldave, jadis aussi puissant que l'Etna, les petits cônes du Bihor, le Vihorlat, la Matra, le Hegyalia, tous ces centres éruptifs, dont plusieurs ont été actifs jusqu'au Pliocène, sont situés à l'intérieur de la courbure de l'arc. On y voit l'indice de mouvements de disjonction inconnus dans les Alpes, dont un examen plus attentif confirme la réalité.
Hétérogénéité et morcellement. — L'édifice alpin a gardé son unité et sa continuité grandioses ; pas de lacune dans sa masse, ses zones géologiques vont d'un bout à l'autre. Il en est tout autrement des Carpates. Seule la zone du flysch se suit sans interruption du côté externe, s'évanouissant seulement en Valachie. Des deux zones calcaires si bien marquées dans les Alpes, on ne trouve que des traces incohérentes, petits massifs ou crêtes surgissant au bord du bassin de Transylvanie ou au Sud des Beskides. La zone cristalline centrale, qui forme tout l'axe des Alpes, n'est représentée ici que par des massifs isolés, dont le seul assez étendu est celui des Alpes de Transylvanie au Sud. On a parlé d'une « zone volcanique » des Carpates : en réalité, nous ne voyons que des massifs, la plupart alignés près du bord interne de la zone du flysch, mais quelques-uns situés plus loin, comme ceux du Bihor. Une division zonale est absolument inapplicable aux Carpates. La carte géologique semble révéler un édifice hétérogène et morcelé.
Plus vive encore est l'impression de morcellement que donne l'examen attentif du relief. Les Carpates semblent s'émietter sous l'influence de tassements
A. CLUSE DU VAH, A STRECNO (CARPATES SLOVAQUES).
Méandres encaissés coupant un des massifs calcaires de la zone des Klippes. (Carrière et fabrique de ciment au pied de la ruine).
l'iiol. liinni. dt' Muiiomic.
C. — VUE SUR LE BASSIN DE TURCIANSKI (CARPATES SLOVAQUES). Au fond, la Fatra; au premier plan, gorge épigénique dans un bloc calcaire de la bordure Sud. G. U., t. IV, l'I. VII.
Phot. hmni. ck* Mjirtoiinc
A. LE BORESCO (2.200 m.).
Type des platcs-l'ormes des hauts sommets des Carpates roumaines.
Fhot. lùiini. tie Martonne