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LES RÉGIMES HYDROGRAPHIQUES

RÉGIME DES PLAINES DU NoRD. — L'cau cst partout à la surface de ces plaines sans relief, au sol souvent imperméable, au climat humide, aux étés tardifs et courts. Elle forme des lacs innombrables sur les hauteurs morainiques de la Poméranie et de la Prusse orientale, imbibe tous les fonds de vallée, dont les prairies sont presque toujours inondées au printemps, gonfle les immenses tourbières qui s'étendent sur des surfaces aussi grandes qu'un département français près de la frontière hollandaise, s'écoule lentement par les larges chenaux des grands fleuves, Elbe, Oder ou Vistule, s'attarde en détours capricieux au milieu des étangs du Spreewald oîi est née la capitale de l'Allemagne. Cette richesse apparente de l'hydrographie ne signifie pas cependant que l'écoulement des pluies tombées sur le sol soit parfaitement organisé. La tranche moyenne d'eau qu'évacuent les rivières (indice d'écoulement) n'atteint pas de beaucoup celle des régions hercyniennes ; elle est généralement inférieure à 200 millimètres et représente rarement plus du quart des précipitations (indice d'écoulement variant de 20 à 30). En l'absence de fortes pentes, les sables boivent immédiatement la pluie, mais l'argile tertiaire est généralement si prés de la surface que l'éponge reste souvent toute gorgée d'humidité. Des dépôts glaciaires argileux affleurent sur d'immenses étendues ou ne sont recouverts que par une pellicule de limons. Aussi les sources, très nombreuses, ne sont-elles pas abondantes ; l'eau qui imbibe la surface ou s'y écoule très lentement subit, pendant la saison chaude, une évaporation telle que les petits ruisseaux peuvent être à sec, surtout en Pologne, où le climat continental a des étés plus accusés.

Les rivières importantes ne manquent jamais d'eau, mais ignorent généralement les crues vigoureuses. Il est rare, en dehors de celles qui prennent leur source dans un massif hercynien, qu'on les voie débiter en crue plus du quadruple de leur débit d'étiage. Cependant, le régime varie de l'Ouest à l'Est, et l'on saisit, avec le passage graduel au climat continental, des indices d'un tempérament de plus en plus accusé.

L'Ems et les affluents de plaine de la Weser sont les rivières les plus tranquilles. Les tourbières y égouttent lentement, jusqu'au cœur de l'été, des eaux noires que l'évaporation affecte assez peu, mais elles absorbent aussi les pluies, qui gonflent rarement le débit. Même les petits affluents torrentiels descendant du Harz arrivent à peine à émouvoir l'Aller. C'est en hiver que les eaux montent lentement, affleurant au bord des berges plates, pour atteindre le plus haut niveau en février.

Les rivières du Brandebourg sont aussi calmes. La Sprée, la Havel ont toute une étendue d'expansions lacustres, pour amortir les crues que pourrait provoquer la fonte des neiges sous des pluies cycloniques à la fin de l'hiver, ou les

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averses d'orage de l'été. Mais cette lenteur d'écoulement entraîne une perte par évaporation déjà plus forte, et, tandis que l'Ems évacue près du tiers des pluies tombées sur son bassin, la Havel n'en débite pas le cinquième (coefficient d'écoulement, 19,4 p. 100). La rigueur de l'hiver continental amène, d'autre part, le gel des eaux stagnantes. Sur les croupes morainiques de la Poméranie, tous les lacs sont pris pendant plusieurs mois, et la fonte des neiges fait monter sensiblement les moins profonds.

En Prusse et en Pologne, le tempérament continental de l'hydrographie s'accentue. Les affluents de droite de l'Oder, dont le plus considérable est la

Wartha ; la Narew, qui apporte à la Vistule les eaux du plateau lacustre masoure, et la Pregel, qui les déverse directement dans la mer Baltique, n'écoulent pas plus d'eau par unité de surface que la Havel ; mais leur débit représente une proportion un peu plus forte de la tranche d'eau tombée sur le sol (un quart pour la Wartha). C'est que la fonte des

neiges joue un rôle plus important dans leur alimentation. Les lacs de Masourie sont gelés jusqu'en mars ; la Narew charrie à la Vistule des glaçons, et son gonflement est encore sensible au début de l'été ; c'est à l'automne qu'elle a le débit le plus faible. Des rivières moins importantes peuvent paraître très amaigries à la fin de la saison chaude, car c'est à peine si 16 p. 100 des pluies tombées échappent à l'évaporation.

Quoi qu'il en soit, le caractère général de l'hydrographie de la grande plaine du Nord est la constance de l'écoulement, d'ailleurs moins abondant qu'on ne le croirait à la vue des eaux partout répandues à la surface. Plus vigoureuses, les rivières hercyniennes sont aussi plus capricieuses.

Régime des moyennes montagnes. — Il n'est pas besoin de très forts reliefs pour augmenter notablement les pluies et, surtout sous un climat continental, permettre un enneigement assez prolongé. Les massifs hercyniens dépassant 800 mètres reçoivent presque tous de 75 à 100 centimètres de précipitation, dont les rivières écoulent au moins le tiers, parfois même jusqu'à 45 p. 100 (coefficient d'écoulement de la Weser supérieure, 34 p. 100 ; de la Saale supérieure, 45 ; du Chemnitzbach, 48). Cette abondance est favorisée par la capitalisation des précipitations, mises en réserves pendant l'hiver sous forme de neige, et qui sont rendues à la circulation dans une période assez courte au printemps. La

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rapidité de l'écoulement est augmentée par les fortes pentes des versants dans les vallées rajeunies, souvent creusées en gorge, par l'imperméabilité des roches anciennes, granité et schistes plus ou moins métamorphisés. Si cette imperméabilité est défavorable aux sources, on sait que la zone hercynienne offre, à côté des massifs primaires, des bassins où s'est conservée une couverture de terrains secondaires, modelés par l'érosion en collines parfois assez accidentées. L'alternance de calcaires ou grès perméables avec des terrains marneux ou argileux y a permis la formation de nappes souterraines semblables à celles du Bassin Parisien, avec des sources qui souvent déterminent le site des villages à flanc de coteau, notamment dans la Souabe et la Franconie. Les bancs calcaires assez épais du Jura Souabe, les assises de craie de la Westphalie donnent même de grosses sources vauclusiennes.

Ajoutons que les hauteurs sont généralement couvertes de vastes forêts, jadis beaucoup plus étendues encore, mais rarement défrichées sur les pentes assez fortes où le ravinement serait à craindre. Il semble que toutes les conditions soient ici réalisées pour donner une hydrographie riche et vivante. Plus de tourbières, sauf sur quelques sommets plats où la pénéplaine a encore échappé au rajeunissement : plus de ces plaines mal égouttées, de ces chapelets de lacs. Partout des eaux vives, courant au fond de vallées bien dessinées, renforcées par le tribut de petits ruisseaux ou de sources qui restituent ce que les plateaux secs ont absorbé.

Les variations du débit sont assez accusées, soit dans le temps pour un même bassin, soit dans l'espace si l'on compare des bassins différents.

En généra], l'été est la saison des basses eaux, interrompues par des crues courtes et parfois assez brusques, quand de gros orages crèvent sur les sommets. C'est en automne et surtout au printemps qu'on voit les hautes eaux, formées par une série de vagues de crues très rapprochées et assez étalées pour se rejoindre. La baisse de la température en automne réduit en effet l'évaporation, qui était très forte, et arrête l'absorption par la végétation, très notable dans les forêts ; d'où un écoulement beaucoup plus complet des eaux, dont le coefficient s'élève de 20 à .50 p. 100. Au printemps, le relèvement de la température produit le même effet, en restituant aux rivières, dans un laps de temps assez bref, les précipitations dont le bénéfice leur avait été enlevé par l'accumulation des neiges.

Jv'écoulement moyen et son régime annuel dépendent de la vigueur plus

FiG. 17. — • Coefficient d'écoulement dans l'Europe centrale.

Importance du coefTicient d'écoulement : 1, INfoins de 30 p. 100 ; 2, De 30 à 45 p. 100 ; 3, De 45 à 60 p. 100 ; 4, Plus de 60 p. 100. — Échelle, 1 : 20 000 000.

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ou moins grande des reliefs et de leur orientation, mais aussi, dans une forte mesure, de la nature du sol. Les rivières descendant de la Forêt Noire ou du Massif Schisteux Rhénan, des monts de Thuringe et de Bohême sont les plus abondantes naturellement. Elles apportent au Rhin, à la Weser, au Danube, à l'Elbe ou à l'Oder l'équivalent d'une tranche de 30 centimètres d'eau répartie sur tout leur bassin, représentant de 30 à 45 p. 100 des précipitations. Mais leur débit ne se maintient pas toujours, soit en été, soit en hiver, car il n'est guère soutenu par les sources. La Weser supérieure est favorisée à ce point de vue par le fait qu'elle coule au milieu de plateaux gréseux ; le tribut des eaux suintant partout au pied des versants lui assure un volume plus constant que celui de la Neisse silésienne, par exemple, ou de la haute Elbe, de la Lahn ou de la Sieg.

Les conditions sont un peu différentes dans les bassins de la zone hercynienne, surtout en Franconie et dans la Bohême intérieure. Les pentes y sont généralement moins fortes, et, par suite, le ruissellement moins rapide. La présence de terrains perméables (calcaires, grès) permet l'absorption des eaux, restituées lentement et sans arrêt par les sources. Il en résulte des variations moins fortes, au cours de l'année, dans le débit des petits cours d'eau surtout. Mais les précipitations sont moins abondantes, à cause de l'altitude plus faible et de l'abri des vents d'Ouest ; aussi l'alimentation réduite entraîne-t-elle un écoulement luimême réduit. Le Main, l'Elbe bohémienne n'écoulent pas une tranche d'eau de 20 centimètres (18 et 19), représentant seulement 28 p. 100 des pluies. Leurs maigres d'été sont sensibles malgré les sources; leurs maigres d'hiver sont seulement moins accusés que ceux des rivières montagnardes.

Il faut étendre à la grande majorité des Carpates elles-mêmes le régime de l'hydrographie hercynienne. Les altitudes (sauf dans la Tatra et quelques parties des Carpates méridionales) ne dépassent pas 2 000 mètres, et la durée de l'enneigement des sommets n'est guère plus longue que dans les Sudètes. La haute Tisza seule est connue pour débiter la moitié des eaux tombées sur son bassin, ce qui est probablement le cas aussi du Vah (Waag), descendant de la Tatra, du haut Oltu et du haut Jiu lui-même. La haute Vistule est à tous égards comparable au Main ou à l'Elbe, avec une forte poussée des eaux en mars et seulement une pulsation en août, déterminée par les orages d'été.

Régime alpin. — La masse puissante des Alpes arrête et condense l'humidité de tous les vents ; sur les versants abrupts, les pluies ruissellent avec une rapidité extrême. Sur les hauts sommets, les neiges s'accumulent pendant de longs mois, fondant progressivement au fur et à mesure de la montée de la température, sans arriver à épuiser les réserves de la zone où naissent les glaciers. Il y a là un ensemble de conditions originales d'où résulte un régime hydrographique vraiment singulier. L'abondance de l'écoulement dépasse tout ce qui est connu, même dans la zone hercynienne : c'est une tranche d'eau de 60 centimètres au moins, presque le triple de ce qu'on enregistre dans la plaine du Nord, représentant de 50 à 80 p. 100 des précipitations (coefficient d'écoulement de l'Isar, 59 p. 100 ; de l'Iller, 71 ; de l'Inn à Innsbruck, 80 p. 100). La rapidité du ruissellement n'est pas seule à considérer pour expliquer ce taux énorme, mais surtout l'enneigement, qui représente une sorte de politique de capitalisation judicieuse.

Cet écoulement si abondant n'est pas moins irrégulier ; les rivières descen-

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dent par des gradins, bondissant au fond de gorges qui alternent avec des plaines ; un certain nombre débouchent, au sortir de la montagne, dans de vastes lacs, profonds de plus de 100 mètres, qui remplissent des cuvettes dues à l'érosion glaciaire, mais dont le plan d'eau est relevé par des barrages morainiques. Malgré leur capacité d'emmagasinement des crues, ces lacs ne tempèrent guère la fougue des rivières alpines. Le Léman, comme le lac de Constance, enregistrent des oscillations de niveau, de même rythme que celles de leurs affluents. A peine en sont-ils sortis, le Rhône comme le Rhin rencontrent des barres rocheuses et reçoivent des affluents torrentiels, dont l'influence détruit le peu d'effet produit par le réservoir lacustre.

Les bonds du régime des rivières alpines ne sont pourtant pas sans obéir à une certaine loi. C'est à la saison chaude que sont très nettement limitées les crues. La saison froide est celle des basses eaux, l'enneigement réduisant l'alimentation sur les hautes cimes. Il faut une circonstance météorologique exceptionnelle, un coup de vent chaud comme le fœhn, pour déterminer une crue d'hiver, généralement vite écoulée. Réciproquement, il est très rare de voir les eaux se rapprocher de l'étiage pendant l'été, et le débit monte régulièrement avec la température : un coup de froid peut faire baisser le haut Rhin ou l'Aar, en réduisant la fonte; les pluies tièdes, survenant après, les gonfleront de nouveau. La date des plus hauts débits moyens dépend de l'étendue plus ou moins grande des glaciers, plus exactement de la zone des neiges éternelles ; elle se place en juillet, dans le cas où cette zone offre des réserves réellement inépuisables (régime glaciaire) ; elle ne dépasse guère la première quinzaine de juin, quand les réserves de neige sont susceptibles d'épuisement, les pluies ne pouvant contre-balancer l'évaporation estivale (régime nival).

Régime oriental ou danubien. — L'Europe centrale ne connaît pas Je régime hydrographique méditerranéen qui, par son indigence allant jusqu'à la sécheresse absolue en été, s'oppose trait pour trait au régime alpin. Mais les grandes plaines parcourues par le Danube moyen et inférieur offrent des conditions qui se rapprochent de celles des steppes du Sud de la Russie, exagérant celles des bassins de la zone hercynienne, en raison d'un climat plus continental et plus sec encore.

Les pluies sont en général peu abondantes, l'écoulement l'est encore moins. Des sols perméables, sables ou limons, absorbent l'eau tombée, qui s'évapore presque immédiatement pendant les étés brûlants. Il y a des dunes mouvantes en Hongrie et en Roumanie. Les populations habitant la Puszta ou le Raragan demandent l'eau aux réserves du sous-sol, et la silhouette des puits à balancier est une des images familières de la steppe ; elle rappelle l'existence de nappes souterraines, sans lesquelles la vie serait impossible. Ces nappes seraient certainement moins abondantes, si une partie des eaux tombées sur le bord des montagnes ne s'infiltrait dans le glacis de cailloutis et de sable qui plonge vers la plaine. L'étude détaillée de ces réserves d'eau souterraines a montré, aussi bien en Roumanie qu'en Hongrie, qu'elles sont localisées dans les lentilles sableuses, dont l'alternance avec des argiles reflète les variations du régime des lacs et des rivières qui s'y déversaient à la fin de l'époque tertiaire, quand la plaine actuellement parcourue par le Danube hongrois était probablement encore un bassin fermé. Parfois les puits forés assez profondément amènent la montée

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d'eaux artésiennes sous pression, jusque près de la surface. Ainsi ont pu être alimentées de grandes villes comme Ploiesti, Debreczin, Bucarest même.

Les eaux coulant à la surface du sol dans ces plaines doivent elles-mêmes beaucoup aux montagnes qui les entourent. A y regarder de près, on s'aperçoit qu'il n'existe presque aucune rivière née dans la plaine qui parvienne au Danube pendant un été normal. L'évaporation absorbe à peu près complètement les eaux tombées. Seules des rivières nées dans les collines de Valachie traversent la steppe du Baragan ; la Jalomitza elle-même est, le plus souvent, réduite à un chapelet de mares à l'automne ; il est douteux qu'elle évacue même un cinquième des eaux tombées sur son bassin. On sait positivement que le débit du Danube va en diminuant de Budapest au confluent de la Drave, que la Tisza inférieure n'écoule qu'une couche de 14 centimètres d'eau, c'est-à-dire à peine 22 p. 100 des pluies. Une foule de mares sans écoulement parsèment l'Alfœld au Sud-Est de Budapest, comme le Nyireg au Nord de Debreczin, comme la plaine de Buzeu en Roumanie (pl. XIII, B, C).

Cet écoulement indigent a pourtant ses caprices. Presque tous Jes thalwegs ont de l'eau au printemps, et les rivières régulières entrent en crue, non seulement à cause de la fonte des neiges qui persistent dans la plaine, vu la rigueur de l'hiver, mais parce que les pluies les plus abondantes se produisent vers l'équinoxe dans les régions de climat danubien. L'automne est une saison sèche, car les pluies commencent à baisser. L'évaporation est encore très forte, et les sources nées de la nappe superficielle sont taries. C'est à ce moment que les steppes, avec les chaumes jaunes des moissons enlevées, font presque l'effet d'un désert.

Tels sont les différents aspects de l'hydrographie dans l'Europe continentale. Ils caractérisent suffisamment les rivières de bassins assez réduits. Mais la plupart des grands fleuves traversent plusieurs des régions que nous venons d'étudier et voient se transformer leur régime, parfois d'une façon favorable, comme le Rhin, d'autres fois d'une façon plutôt fâcheuse, comme le Danube. Examinons quelques exemples choisis de ces régimes complexes.

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