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LE RHIN

Une série de circonstances géologiques, dont la description régionale donnera une idée précise, ont imposé au bassin du Rhin sa forme actuelle, avec son singulier étranglement, vers Bâle, entre le bassin du Rhône et celui du Danube. Ce point critique dans l'histoire du fleuve sépare le bassin supérieur, qui plonge au cœur des Hautes Alpes suisses par toute une ramure d'affluents, du bassin moyen et infèi'ieur, étalé presque symétriquement de part et d'autre de l'artère principale, avec ses deux faisceaux d'affluents de rive droite et de rive gauche drainant presque tous les massifs hercyniens de l'Europe centrale. C'est à cette disposition du bassin qu'est dû le régime original du grand fleuve historique, le plus riche en souvenirs, le plus animé par la circulation commerciale, le mieux étudié aussi certainement de tous les cours d'eau européens. En entrant dans le détail, on peut se rendre compte, non seulement des variations du débit moyen au cours de l'année, mais des crises qui donnent au tempérament du fleuve son caractère, crues et maigres, périodes de gel et de débâcle (fig. 18).

Jusqu'à Bâle et même jusqu'à Kehl, le lit du Rhin ne roule guère que des eaux alpines. C'est un torrent alpin typique qui déverse dans le lac de Constance

LES EAUX

des eaux abondantes et troubles en été, amaigries et clarifiées en hiver, descendues à toute vitesse des plus hauts sommets des Grisons. Ces eaux dévalent encore à bonne allure, depuis le confluent des deux Rhin, sur les alluvions où elles s'infiltrent par endroits, jusqu'au véritable delta qui s'avance dans le lac. Le débit moyen, de 181 mètres cubes, indique un écoulement des trois quarts des eaux tombées. La pulsation annuelle est régulière et puissante : le rapport entre les basses eaux moyennes et les hautes eaux est de 1 à 10. Si les premières sont toujours en janvier-février, la date des secondes, qui est en juillet sur les deux branches du haut Rhin avant leur réunion, passe à juin près du lac, à Oberriet. Mais les soubresauts des crues d'été, provoquées toujours par de grandes pluies d'orages, se poursuivent jusqu'en août et septembre. Ils sont parfois terribles : on a vu le Rhin déverser dans le lac de Constance 1 800 mètres cubes à la seconde (juillet 1914). Ces énormes masses sont facilement absorbées par le vaste et profond bassin et n'y provoquent qu'une montée de 3 à 4 mètres au plus. Mais le flot, retardé de un à deux jours, doit être rendu à l'émissaire, et le régime moyen du Rhin est le même à sa sortie qu'à son entrée dans le lac, avec une oscillation bien moins forte if est vrai (1 à 4, au lieu de 1 à 10) et un retard dans la période des hautes eaux, qui s'étale sur juin et juillet.

La fougue du fleuve alpin, un instant atténuée, va bientôt reparaître. La pente est encore très forte et très irrégulière. Jusqu'à Bâle, le thalweg s'abaisse de 150 mètres sur ^170 kilomètres, soit près d'un mètre par kilomètre; butant sur les calcaires du Jura, le fleuve étrangle son lit et se précipite en rapides ou même en chutes près de Schaffouse. De tous côtés arrivent des afiluents de montagne, dont le plus puissant, l'Aar, est un nouveau Rhin, alimenté par les neiges et les glaces des Alpes Bernoises et du Saint-Gothard autant que par les neiges et les pluies du Jura. Le faisceau de rivières réunies à Brugg, à quelque 10 ou 12 kilomètres avant le confluent, est plus ramifié encore que celui du haut Rhin lui-même. Il comprend de vrais torrents alpins à régime presque purement glaciaire, comme la haute Aar, dont le bassin supérieur est occupé pour un quart de sa surface par les glaciers, et qui roule quatorze fois plus d'eau en juillet qu'en février. La Reuss, aussi alpine à ses débuts, est quelque p.eu domptée par le lac des Quatre Cantons, qui réduit au tiers le rapport entre les hauts débits et les bas débits moyens. La Limmat, moins glaciaire, a son maximum en juin et voit ses variations encore plus atténuées par le lac de Zurich. Les afiluents jurassiens et surtout le déversoir des lacs de Neuchâtel et de Bienne apportent des eaux abondantes surtout au printemps, moment de la fonte des neiges, mais soutenues encore pendant la saison froide. Le résultat de cette combinaison est un fleuve plus puissant que le Rhin lui-même (552 m'^ contre 424) et qui lui imposerait un tempérament alpin, s'il ne l'avait déjà par ses origines. La plus grande masse de ses eaux vient en effet de la fonte des neiges au-dessus de 2 000 mètres; aussi le maximum moyen de juin dépasse-t-il de peu celui de juillet. Les crues d'hiver, presque inconnues sur le haut Rhin, ne font pas complètement défaut, vu l'étendue du drainage dans les collines suisses et le Jura, mais elles ne comptent guère à côté des crues d'été, où se confondent les flots de la haute Aar, de la Reuss et même de la Limmat.

A Bâle, le Rhin est définitivement formé. C'est un fleuve très abondant, dont le débit moyen, dépassant 1 000 mètres cubes, correspond à une tranche d'eau de 90 centimètres, étalée sur tout le bassin, et représente encore près des

l'europe centrale.

trois quarts des précipitations qui y sont tombées. C'est un fleuve alpin dont le débit moyen double ou triple pendant la saison chaude ; si le maximum est en juillet plutôt qu'en juin, c'est surtout par suite du retard de la vague, dont les lacs sont en grande partie responsables. Les basses eaux d'hiver sont déjà atténuées par l'influence du Jura, mais encore sensibles. Les crues sont encore torrentielles ; on a vu le fleuve monter de 3 mètres en une journée.

Le flot, lancé dans la grande plaine entre les Vosges et la Forêt Noire, y dévale sur un glacis de cailloutis avec une pente d'un mètre par kilomètre jusqu'à Brisach, et, si les crues couvrent tout le lit, large de 2 à 3 kilomètres, on y voit en hiver les eaux bouillonner dans des chenaux ramifiés, entre les bancs de cailloux et de sable grossier. Cependant le fleuve a encore plus de 1 000 kilomètres à parcourir avant d'atteindre la mer ; mais tout ce que les Alpes peuvent lui donner, elles l'ont largement dispensé ; plus une goutte d'eau due à la fonte des glaciers n'atteindra le thalweg. C'est des montagnes hercyniennes et des collines étalées sur leurs bords que les rivières vont descendre vers le grand fleuve, et l'on doit s'attendre à voir son tempérament profondément modifié par l'influence d'affluents drainant une surface deux ou trois fois plus étendue que celle du bassin supérieur alpin. Cependant le volume des eaux débouchant à Bâle est tel que la pulsation de leur régime se fera sentir jusqu'au bout.

Un coup d'œil jeté sur la carte montre que le bassin du Rhin s'élargit progressivement depuis Bâle. Des Vosges et de la Forêt Noire, il ne recueille directement que de courtes rivières ; mais le Neckar lui apporte les eaux du revers oriental de la Forêt Noire et du Jura Souabe, le Main étend son périmètre d'alimentation sur toute la Franconie et jusqu'au massif de Bohême ; avec la Moselle, c'est presque toute la Lorraine et une bonne partie du Massif Schisteux Rhénan qui viennent concourir à l'alimentation, tandis que la Lahn, la Sieg et la Ruhr apportent les eaux de toute l'aile orientale de ce grand plateau de roches anciennes.

Ce sont de vrais torrents qui descendent du versant occidental de la Forêt Noire. Le rapport entre les basses eaux et les hautes eaux dépasse 1 à 100 pour la Wiese, l'Elz, la Kinzig, la Murg même. C'est au printemps, avec la fonte des neiges, que se précipitent surtout les crues, mais on en a vu de foudroyantes au cœur de l'hiver, quand les pluies tièdes viennent ruisseler sur le sol gelé. Les bancs de cailloux du lit du Rhin peuvent alors être recouverts d'eau pour quelques jours. Il faut attendre l'arrivée du Neckar et du Main pour voir des changements durables. A Mannheim, la pente du grand fleuve a diminué (40 cm. par kilomètre de Kehl à Spire), et il a pu rassembler ses eaux dans un seul chenal qui décrit de larges méandres.

Le Neckar descend de régions encore assez élevées pour que la neige y persiste plusieurs mois. C'est la fonte de cette neige qui gonfle ses eaux en mars et avril, mais son débit est encore soutenu en hiver par les sources des terrains jurassiques et par les pluies qui ruissellent sur les collines au-dessous de 500 mètres. C'est en été que les eaux baissent le plus, l'évaporation et la végétation absorbant la plus grande part des pluies ; les plus faibles débits moyens sont en août (fîg. 18). Il en est de même pour le Main, dont le bassin s'étend pourtant davantage en pays calcaire et au-dessous des altitudes de 400 à 500 mètres, mais qui est sensible à un climat continental déjà assez accusé. Ces rivières sont loin d'apporter au Rhin un volume d'eau comparable à celui qui viendrait des mêmes

LES EAUX

JFMAMJJ ASOND

surfaces dans la région alpine. Le Main débite à peine l'équivalent d'une tranche d'eau de 19 centimètres, répartie sur son bassin, ce qui correspond à 28 p. 100 seulement des pluies tombées. Cette proportion s'élève à 60 p. 100 de janvier à mars, ce qui explique surtout la montée des eaux, mais elle tombe à 20 p. 100 de mai à octobre. Les crues ne manquent en aucune saison, mais c'est en hiver qu'elles sont naturellement le plus sensibles. Le Neckar est, à ce point de vue, plus irrégulier que le Main.

L'influence de ces deux fleuves est déjà bien évidente sur le régime du Rhin au moment où il quitte la plaine pour s'engager dans un défilé étroit à travers le Massif Schisteux Rhénan. C'est encore des Alpes que vient l'impulsion principale, car les hautes eaux moyennes sont pendant la saison chaude. A Bingen, le maximum de juin est dû à la combinaison de la poussée alpine et des hautes eaux de printemps des affluents. L'évaporation estivale absorbe une bonne partie du tribut de la haute montagne et presque tout ce qu'apportent Main et Neckar ; aussi le niveau baisse-t-il, et atteint son minimum en octobre et novembre. La courbe générale est encore alpine, mais tous les mouvements rapides, spécialement les inondations, viennent des affluents. C'est pendant l'été que le niveau du fleuve varie le moins, soutenu par les eaux des Alpes ; c'est en hiver que se produisent toutes les variations brusques, car le Rhin est alors livré à ses affluents. Amorties par le long parcours qu'elles ont effectué, par l'inffltration et l'épandage dans la plaine badoise et hessoise, les crues alpines ne parviennent que très atténuées à l'entrée du Massif Schisteux Rhénan et ne deviennent dangereuses que si elles coïncident avec des crues du Neckar et du Main. La variation des débits reste comprise dans des limites relativement étroites, de 800 mètres cubes à un peu plus de 2 000, à Mayence.

La traversée du Massif Schisteux Rhénan ne va pas modifier sensiblement ces caractères. S'il bouillonne par endroits sur les bancs de quartzite traversant son lit, où l'on a dû frayer à la mine un chenal pour la navigation, le Rhin garde une pente moyenne de 20 centimètres par kilomètre. Les eaux

que lui apportent ses affluents ont à peu près le même régime que celles du Neckar et du Main. L'étendue plus grande des roches imperméables est compensée par les altitudes plus faibles. La Moselle est presque une rivière de type séquanien, atteignant ses plus forts débits moyens en hiver (de décembre à février), ses plus faibles en août, avec une proportion de 3 à 1 entre les hautes

DIEDERSHEIM

FiG. 18. — Régime du Rhin et de ses principaux affluents.

Niveaux moyens au-dessus de Tctiage (en mètres). — Fiffure extraite de Emm. DE Marton.ne, Traité de Géographie jihysùiue, 1.

GtooBAPniE LNivEBSELiE. — Europe centrale, I.

et les basses eaux (fig. 18). Même rythme sur la Lahn, la Sieg et la Ruhr, mais avec des variations plus brusques, des crues de caractère presque aussi torrentiel que celles des rivières de la Forêt Noire.

A Coblence, le Rhin a le régime le plus soutenu qu'on puisse imaginer. La courbe des débits mensuels moyens fléchit deux fois, légèrement au printemps, entre les hautes eaux hercyniennes de l'hiver et l'arrivée des eaux alpines, un peu plus à l'automne (octobre), quand le flot originaire des hautes montagnes a épuisé sa force.

L'arrivée dans la grande plaine et la disparition des derniers affluents hercyniens ne changent pas encore le rythme. On remarque seulement un creusement des minima de la courbe des débits moyens, l'évaporation et l'infiltration dans les alluvions réduisant de plus en plus l'influence de la poussée régulière des eaux alpines, qui tendent à maintenir le niveau pendant la saison chaude. Le maximum principal est décidément en hiver (janvier-février) à Emmerich, mais la pulsation de juin n'a pas disparu au moment où le grand fleuve entre en Hollande et va voir son lit envahi par les marées. Malgré l'étendue drainée par les affluents qui rejoignent le Rhin depuis Bâle, le débit moyen n'a guère augmenté que d'un cinquième. Mais les maigres sont moins accusés, et les profondeurs d'étiage sont toujours suffisantes pour la navigation.

La combinaison des influences alpines et hercyniennes a donné au Rhin un tempérament remarquablement équilibré, et ce n'est pas un paradoxe de dire que le fougueux torrent débouchant à Bâle joue le rôle de régulateur. Alimenté seulement par les montagnes hercyniennes, le Rhin verrait son débit très réduit en été et ne serait pas l'admirable voie d'eau si bien utilisée par le commerce moderne. Le seul point noir est la possibilité de prises et de débâcles qui se produisent presque chaque hiver, partout où le courant est ralenti, dans la plaine alluviale badoise, aux confluents du Neckar et du Main qui amènent des glaçons, aux coudes les plus accentués des méandres, dans la traversée du Massif Schisteux, en amont des seuils rocheux qui ralentissent le courant, comme entre Oberwesel et Sankt Goar. On a vu plusieurs fois le fleuve pris sur de grandes étendues. De ce chef, la navigation est interrompue en moyenne pendant un mois au moins ; il n'y a guère d'exemple de baisse des eaux donnant le même résultat.

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