CHAPITRE VIII
Contrastes de densité et de genre de vie. — L'image du peuplement de l'Europe centrale est riche en contrastes ; c'est un des caractères essentiels de cette partie de l'Europe, moins évoluée au point de vue humain que l'Europe péninsulaire, plus directement soumise aux remous partis des confins de l'Asie. Sans doute sont-ils déjà bien diminués depuis les débuts de l'ère chrétienne, oîi les Romains, installés sur les bords du Rhin et du Danube, y faisaient fleurir les villes, alors que le Nord de la Germanie et les régions de la Vistule étaient encore couverts d'immenses forêts et de marécages, au milieu desquels vivaient des tribus entièrement étrangères aux raffinements de la civilisation méditerranéenne.
Deux mille ans d'une histoire singulièrement mouvementée ont brassé les peuples, mis en contact intime deux mondes presque aussi différents que semblent l'être actuellement les colons européens et les indigènes du Nord de l'Afrique, fait, de ceux qui étaient les maîtres, des esclaves, et accumulé les ruines, d'où ont jailli de nouvelles sources de richesses. L'uniformité tend à s'établir dans les genres de vie, et l'on peut espérer voir s'apaiser les hostilités de races ou nationalités si longtemps groupées dans des combinaisons politiques plus ou moins instables.
De grandes différences dans la densité du peuplement subsistent, car les régions où elle correspond à la moyenne ne couvrent pas plus du quart de la surface, et plus du tiers de la population totale vit groupée sur deux bandes relativement étroites, dont l'une, orientée du Nord au Sud, suit le Rhin, tandis que l'autre, allongée de l'Est à l'Ouest, suit le bord septentrional de la zone des massifs hercyniens, de la Westphalie à la Silésie, par la Saxe et la Bohême (fig. 28, p. 113).
Les modes de groupement de l'habitat ne diffèrent pas moins que sa densité. Tantôt les maisons se serrent en villages compacts, occupant le centre du territoire agricole de la commune, comme dans les campagnes du Sud de l'Allemagne ; tantôt c'est un semis de fermes isolées, comme dans la plaine de Westphalie ; tantôt l'agglomération s'étire en une longue rue suivant les sinuosités du thalweg, comme dans les vallées des massifs hercyniens encore boisés au début du moyen âge; tantôt les maisons, entourées de jardins, s'égrènent sans ordre sur les versants, comme dans les collines de Valachie ; tantôt elles s'alignent le long des rues tracées en damier, indiquant une colonisation récente, comme dans
Géogbapbie universelle. — Europe centrale, I. 13
l'europe centrale.
les plaines danubiennes et même certaines parties de la plaine germano-polonaise (fig. 27, p. 109).
La vie industrielle, jadis répandue dans les campagnes, s'est de plus en plus concentrée dans les villes. C'est elle qui donne les densités massives le long des deux axes de fort peuplement, avec le pullulement des cités de plusieurs centaines de milliers d'habitants. Cependant 24 heures d'express transportent le Rhénan dans les grandes forêts humides de la Pologne, sur ces terres primitives de la Polésie où le paysan porte des sandales d'écorce de bouleau tressée ; ou au bord de la Baltique, parmi ces pêcheurs kachoubes, qui dressent les carènes des vieux bateaux en tête de leurs maisons de bois, à la lisière des pinèdes infinies; ou encore dans les campagnes roumaines où surgit, au coin du champ de maïs, la silhouette de la petite maison au toit pointu couvert de chaume, avec le char traîné par les bœufs à grandes cornes, que conduit le paysan coilïé du lourd bonnet de fourrure. De vastes régions de l'Europe centrale mènent une vie purement rurale et agricole. La grande propriété s'y est maintenue jusqu'à l'aurore du xx^ siècle, avec des formes presque féodales, persistant encore dans le Nord-Est de l'Allemagne, dans la plaine hongroise et dans une partie de la Bohême, disloquée en Roumanie, par les suites de la Grande guerre, au profit d'une démocratie rurale qui cherche sa voie.
Races ou nationalités. — Ces contrastes économiques joueront sans doute dans l'avenir le principal rôle. Le xix^ siècle et les débuts du xx^ ont vu surtout s'accentuer l'influence des contrastes de races ou de nationalités, qui ont conduit à un sanglant conflit et amené un profond remaniement de la carte politique. Tous les groupes connus en Europe se trouvent représentés dans ce champ clos qui va des mers du Nord aux Balkans et à l'Adriatique : non seulement les Indo- Germains, différenciés en Germains, Slaves et Latins, qui ont oublié leur origine commune pour devenir des frères ennemis, mais des Mongols, comme les Magyars, apparentés aux Turcs. Les Slaves eux-mêmes sont divisés en deux groupes : Slaves du Nord et Slaves du Sud, que séparent territorialement les Allemands, les Magyars et les Roumains et qui se subdivisent eux-mêmes en différentes nationalités : Tchèques, Slovaques, Polonais, Ruthènes au Nord ; Serbes, Croates, Slovènes au Sud (fig. 28, p. 113).
C'est bien de nationalités qu'il s'agit, non de races, malgré l'abus de ce dernier mot pour servir les passions et les ambitions politiques. On ne saurait dénombrer tous les éléments ethniques que les remous des invasions barbares et les émigrations antérieures ont amenés sur le sol de l'Europe centrale, ni apprécier ce qui en est resté. Pas un pays où l'anthropologue ne trouve plusieurs types physiques, bien distincts par la taille, la couleur de la peau, les dimensions du crâne, les cheveux et les yeux. Presque aucun de ces types n'est d'ailleurs limité à une région. La race dite « alpine » ou « alpo-carpatienne », caractérisée par la taille moyenne, la peau jaunâtre, les cheveux châtains ou noirs, le crâne très brachycéphale, la face large et les yeux gris, se retrouve non seulement dans les Alpes et les Carpates, mais dans le Massif Central français, dans les Balkans et même en Bohême. Celle qu'on a appelée « illyrienne », caractérisée par la taille élevée, la peau plutôt basanée, le crâne brachycéphale, la face allongée et le nez étroit, est connue dans les Carpates et jusqu'en Saxe. La race « nordique », si nette en Scandinavie, avec sa taille élevée, ses cheveux blonds, ses yeux bleus et sa car-
LE PEUPLEMENT. ORIGINES ET ÉVOLUTION
nation fraîche, a laissé des traces très loin vers le Sud. D'ailleurs, plus l'analyse se précise, plus on reconnaît la rareté de ces types théoriques et la prédominance des types mixtes.
La seule réalité que la géographie puisse vraiment saisir est la nationalité ; c'est la seule, en tout cas, qui ait une conscience et joue un rôle politique. Il s'agit de collectivités unies par une cohabitation assez longue dans une région déterminée, par une communauté de vie sociale, religieuse ou économique, et généralement par une communauté de langue, en tout cas par de certaines tendances que la diffusion de l'instruction a affirmées et répandues dans les temps modernes.
Expliquer le groupement des populations de l'Europe centrale suppose une anah'se des origines du peuplement et un aperçu de la période troublée qui a mis en contact, dans la première partie du moyen âge, les divers éléments formant les nationalités d'aujourd'hui.