LES ORIGINES ET L'INFLUENCE DU MILIEU
Le tapis VÉGÉTAL ET LE PEUPLEMENT NÉOLITHIQUE. — Cc u'est Certainement pas au hasard que les hommes se sont agglomérés suivant certaines zones ; l'influence du relief et du climat a joué ici son rôle, comme partout ailleurs et dès les temps les plus reculés, mais principalement par l'intermédiaire du tapis végétal. Nous avons noté déjà le rôle joué dans le peuplement préhistorique par les espaces naturellement découverts (p. 95-96). II s'agit, bien entendu, du Néolithique particulièrement, tout au plus des derniers temps du Paléolithique (Aurignacien), car les conditions du climat et de la végétation étaient trop différentes des conditions actuelles au Paléolithique ancien pour que la géographie humaine de cette époque présente quelque intérêt pour nous.
On distingue au contraire nettement des lieux où se sont tout de suite groupés les hommes, dès que les traces de la dernière glaciation ont commencé à s'effacer et que le peuplement végétal et animal s'est organisé en se rapprochant de sa physionomie actuelle. Ce sont les plateaux calcaires au relief karstique, au sol sec et poreux, même aussi élevés que le Jura Souabe, où la forêt n'a pu s'implanter dès le début, mais surtout les sols de lœss, où la terre noire indique l'absence du boisement. Les dunes continentales ont été aussi très recherchées ; au miheu des marécages de la plaine glaciaire du Nord, c'étaient les seuls lieux de sol sûr et sec; en Pologne notamment, les trouvailles préhistoriques se multiplient parmi les dunes de Polésie.
Le voisinage des eaux a attiré aussi le peuplement néolithique, en partie pour le profit de la pêche, en partie à cause de l'absence de forêts sur les alluvions récemment abandonnées par la mer ou par les lacs. La zone des polders, au bord de la mer du Nord, a été très vite occupée. On reconnaît sur les rives de presque tous les grands lacs subalpins des traces de villages bâtis sur pilotis et habités par une population qui cultivait déjà les céréales, connaissait le lin et avait des animaux domestiques ; on en trouve sur l'emplacement des lacs disparus plus au Nord, comme dans le bassin de Teplice en Bohême.
Ces lieux d'élection sont toujours restés des points de concentration pour les groupements humains à travers toutes les vicissitudes des temps historiques,
à travers celles même de la préhistoire, dues à des oscillations de climat, dont l'ampleur dépasse tout ce que notre expérience nous permet d'imaginer.
L'invasion marine, submergeant tout le littoral bas de la mer du Nord, à deux reprises, dont la dernière date du début de l'ère chrétienne, n'a pas empêché les hommes de revenir s'établir sur les vases qu'elle abandonne et qui, peu à peu dessalées, donnent les plus gras pâturages ou même les terres de culture les plus riches. Les Marschen sont encore surpeuplées, même après avoir, au moyen âge, lancé des vagues de colonisation à travers toute la zone hercynienne. Les cantons suisses les plus prospères sont dans la zone des lacs subalpins, et les villes florissantes se dressent à côté des palafittes. C'est encore sur les dunes anciennes que se groupent, en Polésie, presque tous les villages ; la chênaie, remplaçant les tristes pinèdes et les marécages inondés au printemps, y est facilement défrichée.
La continuité du peuplement dans les bassins intérieurs de la zone hercynienne au sol de lœss est partout prouvée à partir du Néolithique. Les chasseurs aurignaciens habitaient encore des cavernes au bord des plaines découvertes sur la lisière giboyeuse des forêts, mais s'aventuraient aussi sur le lœss de Moravie. x\près l'anéantissement de leur civilisation, dû sans doute à une période assez humide pour permettre une extension rapide de la forêt, les Néolithiques s'installent partout sur les sols limoneux qu'envahit la végétation et la faune des steppes, à la suite d'une nouvelle évolution du climat vers la sécheresse. C'est une autre civilisation fondée sur l'élevage et sur une agriculture primitive, sans doute, apportée des grandes plaines danubiennes et pontiques qui sont toujours restées déboisées. L'homme ne lâchera plus le sol, auquel il a appris à demander des produits nouveaux ; malgré le refroidissement du climat, qui suffirait à ramener presque partout la forêt, il s'y cramponnera, jusqu'au jour où il prendra lui-même l'offensive, étendant rapidement ses défrichements.
Sur ces bonnes terres, on verra jusqu'à nos jours subsister une forme de communauté agricole, qui a été longtemps ce qu'on pouvait imaginer de plus parfait : le village aggloméré entouré de ses pâturages communaux et de ses champs, ceux-ci divisés en soles où l'alternance de cultures et de friches d'abord, puis celle de cultures variées, est une obligation (Gewanndorf des Allemands). Ce système assure la stabilité du peuplement et une densité de population supérieure à celles que déterminent tous les autres systèmes purement agricoles. Si l'on efface les taches de forte densité dues au développement de l'industrie, du commerce et des formes de vie complexe qui n'ont rien à voir avec le tapis végétal, ce sont toujours ces vieilles régions qui sont les plus peuplées. Dans le monde forestier hercynien, les clairières naturelles, surtout celles des sols limoneux du type lœss, ont ainsi constitué pour les groupements humains des lieux d'attraction qui n'ont jamais été délaissés.
Le rôle des grandes plaines danubiennes, touchant aux prairies steppiques des confins asiatiques, a été tout différent. Favorisées par leur climat plus sec et plus chaud, pendant les périodes froides et humides, elles ont dû plutôt perdre aux périodes sèches. Le peuplement y refluait alors vers les îlots forestiers et la ceinture des bois de chênes entourant les montagnes. On en a la preuve par la succession des couches trouvées dans certaines cavernes de Transylvanie et de Slovaquie. Il est curieux de constater que ces pulsations se sont continuées pendant toute la période historique, mais leur rythme accéléré est dû à des influences lointaines : ce sont des vagues d'invasion de peuplades asiatiques qui font le
LE PEUPLEMENT. ORIGINES ET ÉVOLUTION
vide dans les plaines et refoulent les populations vers les montagnes, tandis que, pendant les périodes de tranquillité, le peuplement redescend vers les terres merveilleusement fertiles, qui étaient redevenues pour quelque temps des prairies steppiques. A la fin du xviii® siècle, le Banat et le centre de la plaine hongroise étaient de nouveau presque vides, à la suite des derniers raids des Turcs. La plaine valaque et le Sud de la Bessarabie étaient dans le même état au début du xix^ siècle.
Ces belles plaines danubiennes, en continuité avec celles du Sud de la Russie, sont donc un élément d'instabilité dans le peuplement ; elles sont loin encore d'avoir acquis les fortes densités que semblerait justifier la fertilité de leur sol; c'est là qu'on trouve encore le mélange ethnique le plus bigarré de toute l'Europe centrale, les nationalités les plus variées, les plus opposées par leur origine et leur esprit. C'est là que sont les points de friction les plus sensibles. L'Empire austro-hongrois a succombé à la tâche de vouloir unir et fondre des éléments aussi réfractaires.
Les ressources minérales. — L'influence du tapis végétal domine toute l'histoire du peuplement de l'Europe centrale ; décisive pour les origines lointaines, elle garde encore son importance même dans les temps modernes, si l'on considère les contrastes généraux. Celle des richesses minérales joue un rôle de plus en plus grand de nos jours, mais elle est loin de pouvoir être négligée à l'aurore des temps historiques et même pendant les longs siècles de la préhistoire. L'usage du bronze s'est propagé à travers l'Europe centrale, du Sud-Est vers le Nord-Ouest, en même temps que celui de l'or. Tous les deux, venant de la Hongrie et de la Transylvanie actuelles, sont introduits en Silésie environ quinze siècles avant l'ère chrétienne. Bientôt connu jusque dans la plaine glaciaire du Nord, le bronze devient un objet d'échange avec l'ambre de la côte baltique, et des voies de commerce se faufilent à travers la grande barrière forestière hercynienne. C'est encore du Sud-Est que vient l'usage du fer, qui paraît avoir déterminé une révolution décisive. Il va de pair avec la pratique de l'inhumation, succédant à l'incinération des morts, et avec l'établissement de villages fortifiés.
La pauvreté naturelle en gisements minéraux de la plaine glaciaire du Nord ne suffit pas à expliquer ce rôle d'initiateurs des pays du Sud-Est. La zone hercynienne avait des richesses minérales extraordinaires, mais qui ne devaient être connues que plus tard. Il faut songer à la précocité du peuplement des grandes plaines et aux remous qui ont toujours agité leurs populations, pour comprendre que c'est de leur bordure alpine ou carpatique qu'est venu l'usage des métaux. Pour en exploiter les gîtes, l'homme n'a pas craint de s'enfoncer jusqu'au cœur des Alpes ; on est étonné de trouver des haches de bronze près des cols les plus élevés, actuellement peu fréquentés. On a fouillé les moraines au bord des glaciers pour trouver l'or. Mais il venait surtout, semble-t-il, du Bihor dans les Carpates. Les Romains ont trouvé toutes les populations de l'Europe centrale habituées aux armes et outils de fer.
Avec le moyen âge commence l'exploitation des richesses minières de la zone hercynienne qui abonde en filons et gîtes variés de tous les métaux utiles ou précieux : fer, cuivre, plomb, argent. Ce sont surtout les Allemands qui apparaissent partout comme mineurs. Les noms de diverses montagnes de Bohême et même des Carpates (Erzgebirge, monts Métallifères) témoignent même de leur
activité. Le peuplement attiré sur les hauteurs inhospitalières, primitivement recouvertes de forêts, y est resté attaché, même après l'épuisement des gîtes, tirant du sol tout ce que peut donner l'élevage et l'exploitation des bois, recourant aux industries les plus variées, mais surtout aux textiles.
L'âge de la houille a trouvé la zone hercynienne déjà habitée par des populations laborieuses, capables de mettre immédiatement en valeur la nouvelle source d'énergie sur laquelle est construit tout l'édifice de l'industrie moderne, d'encadrer et d'assimiler tous les éléments étrangers appelés par les foyers d'activité économique. La seconde moitié du xix^ siècle voit s'épaissir avec une rapidité incroyable les rangs de la population de toute cette zone, parallèle à la bordure septentrionale des massifs hercyniens, où sont tous les grands bassins houillers, depuis ceux de Belgique et du Nord de la France jusqu'à celui de Silésie, en passant par Aix-la-Chapelle, la Ruhr et la Saxe. L'alignement de ces bassins est évidemment la raison essentielle de l'énorme concentration de population et de la fièvre économique qui caractérisent cette zone vitale de l'Europe moderne.
Les grandes routes commerciales. — Avec l'influence des gîtes minéraux s'affirme celle des grandes routes commerciales, dont le tracé dépend directement des conditions physiques. Dès que commence l'échange de l'ambre avec le bronze, on reconnaît des voies privilégiées. L'une d'elles passait par le Bassin de Thuringe, par celui de Fulda et celui de Mayence, pour remonter ensuite le Rhin et suivre la dépression des lacs subjurassiens en Suisse, ou gagner le haut Danube par le Neckar et le Jura Souabe. Une autre, partant de la Prusse orientale, remontait la Vistule et gagnait la plaine hongroise par l'Oder et la plaine de Moravie, ou la mer Noire par le bord oriental des Carpates. On voit encore le commerce s'insinuer au cœur de la Bohême, en débouchant par la trouée de Furth sur le Danube.
La vallée du plus grand fleuve de l'Europe, traversant une série de plaines de plus en plus larges et de plus en plus ouvertes vers l'Est, paraît recueillir tous ces courants du commerce primitif. Elle est suivie par les plus anciennes migrations de peuples qui nous soient connues avec quelque vraisemblance. Par là semble s'être propagé ce courant celtique qui a apporté le fer et étalé sur une grande partie de l'Europe centrale la couche ethnique la plus ancienne, sur laquelle on croit avoir des données relativement précises. Nous trouvons partout ses traces, là où régnent actuellement les Germains et les Slaves. La plupart des noms de fleuves des bassins supérieurs du Danube, du Rhin et de l'Elbe même, sont celtiques. Le Danube est resté le grand axe des communications avec l'Orient, mais sa valeur économique est moins éminente que son rôle politique. Les migrations des peuples ont continué à s'engouffrer dans ce couloir, et l'instabilité, perpétuelle jusqu'à nos jours, n'a permis que des concentrations sporadiques de population.
Un autre grand fleuve a fixé au contraire tout un faisceau de routes commerciales et est devenu l'axe d'une zone de peuplement de densité exceptionnellement forte : c'est le Rhin ; il a tous les avantages, dont le premier est de traverser la zone hercynienne, si bien que son bassin offre toute une série de ces plaines où se sont faites les premières concentrations humaines, alternant avec des montagnes dont les richesses minérales, exploitées dès le moyen âge, sont deve-