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LA MÊLÉE DES PEUPLES

Nous sommes remontés aux sources du peuplement, et nous avons pu voir comment la nature en avait tracé les voies. Les grands contrastes de densité s'expliquent par des causes variées, dont l'importance n'a pas toujours été la même : nature du sol et du tapis végétal, richesses minérales, position des grandes voies naturelles de commerce. Ces causes ont agi aussi sur la formation des genres de vie, la structure sociale et économique des groupements. Elles ont même, directement ou indirectement, contribué à modifier la qualité des mélanges de races, qui ont abouti à la constitution des nationalités.

Parmi les caractères physiques constatés par les anthropologues, il en est que le milieu peut modifier : la taille certainement, peut-être la couleur de la peau et même la forme du crâne. On a suivi des modifications de ce genre pendant la période historique. En Bohême et Moravie, les crânes allongés dominent encore du ix^ au xii® siècle ; actuellement les brachycéphales sont dans la proportion de 80 p. 100, aussi bien chez les Allemands que chez les Tchèques. Dans les Sudètes et le Sud de l'Allemagne, le type brachycéphale brun l'emporte de plus en plus. On ne peut sans doute distinguer s'il s'agit d'une influence de la nourriture et du genre de vie, ou bien d'une sélection naturelle au profit du type le mieux adapté. Il est certain, en tout cas, que les grands contrastes du milieu physique et l'appât des richesses du sol ont agi indirectement sur les mélanges, en provoquant les mouvements de peuplades, et que les voies de commerce ou de migrations ont été fixées dans une certaine mesure par la nature.

Origine des grands courants. — ■ Aussi loin que nous puissions remonter dans l'histoire de l'Europe centrale, nous voyons le peuplement en voie de transformation continuelle. Les occupants du sol l'abandonnent, soit spontanément, soit sous la poussée de nouveaux venus. Ce sont des courants plus ou moins rapides et plus ou moins denses, suivant les circonstances, qui traversent, déposant, lorsqu'ils s'étalent assez largement et assez longtemps, des alluvions dont il est souvent très difficile de déceler l'origine, bien que leur persistance ne puisse, dans certains cas, guère faire de doute. Le sens général de ces courants a varié plus d'une fois, mais il est des directions privilégiées ; chose curieuse, ce sont les mêmes que celles que nous avons relevées en étudiant la reconstitution du monde végétai '^l animal après la période glaciaire. Le flot principal vient d'abord du Sud et de l'Est. Jusqu'à l'aurore des temps modernes, on verra se succéder les vagues venues des confins asiatiques, qui déferlent sur les plaines danubiennes, submergent souvent toute l'Europe centrale et viennent éclabousser même les péninsules occidentales. Le domaine des prairies et des steppes du Sud de la Russie et de l'Ouest de l'Asie paraît avoir été un réservoir inépuisable de peuples.

D'autres courants viennent cependant du Nord, à partir du moment où le peuplement a acquis une certaine densité sur les terres abandonnées par les

LE PEUPLEMENT. ORIGINES ET ÉVOLUTION

glaces. Ils s'insinuent dans la grande région forestière, qui paraît déjà plus hospitalière aux habitants de pays encore plus froids et plus humides (Scandinavie ou confins de la Pologne), se ramifient jusque dans l'Europe occidentale et même les péninsules méditerranéennes, en entraînant des éléments venus de l'Est.

Les rivages lumineux de la grande mer méridionale ont contribué aussi au peuplement de l'Europe centrale. Ils ont probablement fourni le contingent le plus ancien, suivant la reprise du sol par la végétation après la période glaciaire. Sa survivance, ou les apports nouveaux de même origine, expliqueraient peut-être l'importance qu'ont encore les éléments à peau basanée, à crâne court et yeux gris ou noirs jusqu'à la Bohême.

Le courant oriental s'est fait sentir plus tard, sans doute quand les rangs des peuples se sont épaissis dans les confins asiatiques et que le climat, évoluant vers la sécheresse, y a rendu la vie plus difficile. On lui attribue déjà, au Néolithique, l'invasion des chasseurs solutréens, peuple de steppe. Mais ce sont des éléments différents qui lui ont donné toute son importance, à l'aube des temps historiques. D'abord l'élément aryen, représenté par les Celtes, qui paraissent s'être répandus le long des plaines danubiennes, ainsi que dans le monde hercynien, par une lente infiltration et n'ont recouru qu'occasionnellement aux grands raids. Puis les vagues des Finno-Ougriens, nomades habitués aux déplacements lointains, dont la mobilité stupéfiait. Huns, Avares, Petchénègues, Magyars traversent comme des trombes, portant partout le ravage. Les Turcs sont les derniers de ces envahisseurs, qui ont maintenu l'instabilité dans le peuplement de l'Europe centrale jusqu'aux temps modernes.

Le courant septentrional semble celui qui est apparu le plus tardivement ; peut-être a-t-il été déclenché par le refroidissement succédant à l'optimum postglaciaire, qui a rendu la vie plus difficile aux hyperboréens. C'est lui qui a donné les Germains et probablement la grande masse des Slaves eux-mêmes, courant profond, intarissable en quelque sorte, charriant des éléments de race nordique, avec des éléments de race alpine et même illyrienne, qui a complètement renouvelé le peuplement, de la mer du Nord aux Balkans.

Ainsi l'Europe centrale est disputée entre plusieurs peuplements d'origine méridionale, orientale et septentrionale. C'est ce dernier qui a pris le dessus ; mais les traces des influences méditerranéennes et asiatiques n'ont certainement pu être entièrement éliminées. De la Méditerranée ont continué à venir des éléments, sinon très nombreux, du moins très influents par leur civilisation relativement avancée. Une bonne partie de l'Europe centrale était en voie de romanisation, lorsque s'est produit le grand mouvement des invasions barbares, où se mêlent, dans une sorte de tourbillon, les puissantes vagues d'origine septentrionale et les courants impétueux d'origine asiatique.

Situation au début de l'ère chrétienne. Les invasions barbares. — Il importe d'essayer de fixer la situation avant cette période critique. Au début de l'ère chrétienne, on voit déjà se dessiner le courant septentrional ; les tribus germaniques glissent vers le Sud et l'Ouest dans la grande plaine glaciaire du Nord, sans franchir la barrière de la forêt hercynienne, qui s'étendait presque continue de l'Ardenne aux Sudètes. Les Slaves sont à peu près inconnus ; ils habitent encore les confins polono-lithuaniens, ne dépassant pas la Vistule à l'Ouest, la Volga à l'Est, le Dniestr au Sud-Ouest.

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Europe centrale, l.

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La romanisation s'étend sur le Sud et l'Ouest de l'Europe centrale, transformant rapidement l'état social de peuplades déjà familières avec la culture du blé et des arbres fruitiers, l'élevage du bétail à cornes, l'usage et le commerce des métaux. C'étaient, autant qu'on en peut juger, surtout des Celtes dans le bassin du Rhin, les campagnes du Neckar, le haut Danube ; des Thraces sur le Danube moyen et inférieur. Un certain contingent de colons méditerranéens s'installe dans ces pays, où la langue latine s'est répandue au point de persister encore de nos jours chez les Roumains, héritiers des Daces.

Cependant, la poussée des Germains commence à se faire sentir sur le bas Rhin, occupé par les Bataves dès 150 avant J.-C. L'instabilité de ces peuples était due à leur genre de vie : ce n'étaient nullement des nomades, mais des agriculteurs vivant en petites communautés villageoises, dans les clairières naturelles de l'ancienne forêt septentrionale, sans se soucier de les élargir ; l'étendue de la surface cultivée n'augmentant pas, l'accroissement de la population devait entraîner des migrations.

Les campagnes des Romains en Germanie et sur le Danube réussissent pendant quelque temps à en imposer aux Barbares ; un limes protège les riches campagnes du Neckar, où fleurissait la civilisation gallo-romaine. Mais la poussée germanique devient peu à peu irrésistible. Les Marcomans ont franchi la muraille de la forêt hercynienne et s'installent dans la Bohême intérieure. Les Goths se répandent jusqu'aux Balkans, tandis que les Francs, les Alamans et les Suèves finissent par submerger tous les pa^^s rhénans, d'oii disparaît le parler latin.

Ce mouvement des Germains vers le Sud et l'Ouest est accompagné par un mouvement de même sens des Slaves, sans qu'on puisse dire dans quelle mesure l'un détermine l'autre. Il est certain, en tout cas, que l'on ne connaît plus une tribu germanique à l'Est de l'Elbe au iv^ siècle de notre ère. Les Slaves se sont avancés plus loin encore, jusqu'à la Saale et au Main. Ils ont remplacé en Bohême les Bajuvarii, successeurs dès Marcomans qui se sont portés vers la Bavière actuelle ; ils ont occupé tout le Nord des Carpates. Leurs migrations, plutôt pacifiques, s'étendent même sur le bassin du Danube jusqu'aux Balkans.

C'est au travers de ce grand courant, d'une profondeur et d'une ampleur singulières, que passent en tourbillon les raids des tribus ougro-finnoises d'origine asiatique, Huns, Avares, Magyars, etc. Ces tourbillons entraînent presque toujours des éléments slaves et contribuent à leur propagation. Il arrive que la combinaison de ces éléments donne un courant relativement stable et continu. Ce sont les Avares (d'origine turco-tatare) qui entraînent les Slaves de l'Est à l'assaut de Constantinople et déclenchent le grand mouvement de slavisation des Balkans aux vie-vii^ siècles. Les armées d'Attila, le chef des Huns, sont en grande partie formées de Slaves ; les Magyars, définitivement refoulés du haut Danube, s'établissent sur le Danube moyen, en compagnie de nombreux Slaves qui ont été assimilés et forment certainement un élément essentiel de la nationalité hongroise.

L'ampleur du mouvement slave dépasse même celui des Germains. Le moment où il s'arrête marque un tournant dans l'histoire du peuplement de l'Europe. C'est la fin de l'ère des grandes invasions. Le moyen âge, à partir du viii® siècle environ, va être une période de consolidation, où se fixera à peu près définitivement la physionomie actuelle du peuplement, non sans quelques modifications à la situation créée par la période précédente.

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