LES NATIONALITÉS
Origine récente de l'idée nationale. — Nous avons maintenant en main à peu près tous les éléments du problème qu'offre aux géographes la carte des nationalités, telle qu'elle se présente à la fin du xix^ siècle, et l'explication du rôle qu'elles ont joué dans les dernières phases de la vie politique. Notons seulement encore le caractère tout à fait récent de l'idée nationale. Elle semble inconnue au moyen âge et à presque toute la période moderne elle-même. Le fait d'être d'origine germanique, slave, hongroise, roumaine, bulgare, ne jouait, par lui-même, à peu près aucun rôle dans le groupement des hommes. Ce qui importait avant tout, c'était la condition sociale et juridique, la religion aussi. Des noms que nous prenons maintenant pour un nom national avaient une signification tout autre : les Valaques sont partout les pâtres des montagnes, jusqu'au cœur des Balkans, au Nord des Carpates, en Illyrie et Istrie. Roumain veut dire « serf » en Transylvanie, en même temps qu' « orthodoxe », par opposition aux Hongrois catholiques ou luthériens, qui sont généralement les seigneurs de la terre, ou se groupent en communautés villageoises jouissant de privilèges. Le Roumain qui s'élève d'un ou plusieurs degrés dans la hiérarchie sociale change généralement de religion et de nationalité ; Jean Hunyade, le héros hongrois, était d'origine roumaine. La germanisation de tout le pourtour du Massif Bohémien et de la plus grande partie de la Silésie s'explique, non seulement par la colonisation, mais par la supériorité de culture et de condition sociale des Allemands, qui assimilent dans les villes les Slaves venant des campagnes. Le même processus s'est poursuivi dans les Alpes orientales jusqu'au xx^ siècle; il explique qu'un plébiscite ait attribué à l'Autriche tout le bassin de Klagenfurt, oîi la majorité de la population n'est pas allemande.
L'idée nationale, fondée surtout sur la langue, a été répandue par la diffusion de l'instruction primaire au xix^ siècle ; elle s'est souvent associée à l'idée de liberté politique et d'émancipation sociale, pour deux raisons : l'inlluence de la grande Révolution française et des crises qui ont de nouveau agité la France en 1830 et 1848 ; le fait que les nationalités non germaniques se trouvaient souvent dans une condition sociale inférieure, dominées par une minorité germanique qui détenait la terre et avait comme le monopole des professions libérales, avec celui des formes de vie les plus raffinées. Il est arrivé que des minorités non
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germaniques ont joué le même rôle dominateur ; ç'a été le cas des Hongrois vis-à-vis des Slaves et des Roumains, des Polonais vis-à-vis des Lithuaniens et des Ruthènes.
La puissance irrésistible du mouvement des nationalités vient précisément des contrastes sociaux auxquels elles correspondaient. Tout indique qu'elles ne représentent jamais des races pures, mais sont formées d'éléments variés apportés par les grands courants qui ont parcouru l'Europe centrale depuis des milliers d'années. Il n'empêche que le critérium évident de la nationalité reste la langue ; on a pris l'habitude de grouper les nationalités suivant les affinités des langues qu'elles parlent. Rien ne saurait empêcher tous les hommes qui se comprennent en allemand de se considérer comme appartenant à la grande famille germanique. L'idée slave rapproche même des peuples géographiquement éloignés, politiquement divisés. Les Roumains se considèrent tous comme des Latins, et l'idée latine a été le grand levier de leur renaissance, précédant leur indépendance. Ce sont là des faits que la géographie doit nécessairement enregistrer.
Le groupe germanique. — Pour mille raisons qui ressortent clairement de tout ce qui a été dit précédemment, le groupe germanique est le plus puissant de tous les groupes nationaux de l'Europe centrale (fig. 28). Il représente plus de la moitié de la population totale : 60 millions dans l'Empire allemand actuel ; 9 millions dans les Alpes, en Suisse, en Autriche et dans le Tirol annexé par l'Italie en 1918 ; 3 millions en Tchécoslovaquie, dont la plus grande partie distribués sur le pourtour de la Bohême, en contact avec la Bavière, la Saxe et la Silésie ; enfin 2 millions disséminés en petits groupes, généralement autour d'anciens centres de colonisation urbaine, parfois même agricoles, en Transylvanie, Pologne, Bessarabie et Dobrogea. A part ces derniers témoins d'une expansion qui semble maintenant arrêtée, c'est comme un bloc compact que le groupe germanique apparaît sur la carte, nouvel avantage sur le groupe des Slaves. Il est maître des deux zones de peuplement très denses : la zone rhénane et la zone hercynienne. C'est dire qu'il détient la plus grande voie commerciale Nord-Sud et la ligne des bassins houillers les plus riches, devenus des fourmilières de villes et d'usines. On a vu à quelles circonstances il doit une supériorité de civilisation longtemps incontestable, une avance de dix siècles au moins, dans le développement économique, sur tout le reste de l'Europe centrale.
Ces masses profondes sont évidemment bien loin d'être homogènes au point de vue ethnique. Comment doser la part qui y revient au sang des Slaves, occupant au vie siècle tout le pays à l'Est de l'Elbe et de la Saale, à celui des Celtes, qui ont longtemps dominé des Alpes à la mer du Nord, et même des Latins, qui s'étaient glissés parmi eux dans la Rhénanie ? De petits groupes à parler slave ont subsisté encore çà et là (Serbes de Lusace, Wendes du Spreewald, Kachoubes de la Prusse orientale). Dans les rangs des Prussiens les plus authentiques, l'hérédité fait surgir des types slaves frappants. D'ailleurs, que de différences dans l'aspect physique, le parler du peuple, le caractère même, suivant qu'on parcourt le Nord ou le Sud, les plaines ou les montagnes ! A côté du Frison habitant des Marschen, grand et blond au point que ses enfants paraissent blancs de chevelure, l'habitant de la Geest, qu'il appelle Sandhase, est petit, trapu, presque brun. Le lourd Westphalien semble fruste auprès du vigneron des bords du Rhin et de la Moselle.
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Cependant l'unité nationale est incontestable dans toute l'étendue de l'Empire allemand actuel. On sait combien elle est récente : elle n'en est pas moins forte. Le rêve de l'Empire romain-germanique, si longtemps caressé par les empereurs, en a plus retardé que favorisé l'éclosion. A l'époque où la France se consolidait, l'Allemagne s'émiettait en royaumes et principautés enchevêtrés.
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FiG. 28. — Schéma de la position et de l'importance des principales nationalités dans l'Europe centrale.
Échelle, 1 : 12 500 000.
L'histoire a voulu que l'idée nationale sortît précisément de la réaction contre une emprise de la France, devenue tyrannique avec Napoléon l^i", et que la réalisation en fût confiée, non pas à ces populations rhénanes, bien plus proches de la culture occidentale et méditerranéenne, mais aux rudes populations de la plaine orientale, réunies et entraînées à la discipline militaire parles Électeurs de Brandebourg devenus rois de Prusse. Tout le caractère de la nationalité allemande en a été modifié : partout a pénétré, triomphant des individualismes régionaux, le même respect de l'autorité, le même esprit d'ordre et de discipline, la même raideur et le même orgueil de race. Près d'un demi-siècle de paix a développé les avantages de ces habitudes d'esprit. Un prodigieux essor industriel et urbain, affectant surtout les zones de peuplement déjà très denses, mais gagnant aussi sur les plaines du Nord elles-mêmes, a décuplé la puissance économique de
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l'Empire et plus que doublé le chiffre de sa population. Si vigoureux a été cet élan, si grande la cohésion réalisée, que l'unité a résisté à l'effondrement des plus grarids espoirs, après la guerre la plus sanglante.
En dehors de l'Allemagne, il n'y a pas de nationalités germaniques régionales, ni dans la Suisse, où le parler germanique domine, mais où règne un esprit fédéral tout particulier, ni en Tchécoslovaquie, où les Allemands sont géographiquement trop dispersés, ni, à plus forte raison, en Roumanie, où n'existent que des groupes sporadiques dont l'origine remonte à la colonisation médiévale. Saxons de Transylvanie, Schwabes du Banat.
Une nationalité autrichienne peut-elle se former ? Dans l'ancien Empire austro-hongrois, les Allemands d'Autriche représentaient une autorité dominante, tenant toutes les rênes du pouvoir, assimilant les Slaves qu'attiraient les grandes villes et surtout la capitale. A la situation plus méridionale, aux éléments non germaniques absorbés par la colonisation médiévale et le développement des villes modernes, au fait même qu'ils avaient échappé à l'empreinte prussienne, ils doivent un tempérament différent de celui de la grande masse allemande, qui s'affirme dans le caractère vif et plus indépendant du Viennois. Faut-il s'étonner cependant que la petite Autriche d'après-guerre, en proie aux difficultés financières et sociales, cherche sa voie, tentée naturellement par le prestige qui reste celui de la grande Allemagne ?
Il n'existe, en somme, qu'une seule et puissante nationalité germanique dans l'Europe centrale ; il y a, au contraire, toute une série de nationalités slaves bien différenciées.
Les nationalités slaves. — Leur origine doit être cherchée dans les confins de la Pologne, de la Lithuanie et de la Russie. Là paraît avoir vécu assez longtemps un ensemble de tribus aryennes, où l'élément nordique s'était combiné avec des éléments méridionaux ou orientaux plus trapus, plus bruns et de crâne plus court. Ces tribus se servaient d'un parler d'où sont dérivées toutes les langues slaves actuellement connues. Dès le premier siècle de l'ère chrétienne, les Slaves de l'Ouest, à peu près seuls représentés en Europe centrale, s'étaient séparés des Slaves de l'Est, qui sont devenus les Russes. Dès le deuxième, un courant se dessinait vers le Sud, et un nouveau groupe se différenciait dans la partie méridionale du bassin du Danube et le Nord des Balkans, isolé des Slaves du Nord par les Hongrois et les Roumains,
Les Slaves du Nord forment un groupe compact de plus de 30 millions d'hommes ; mais les différences dialectales, déjà accusées au début du moyen âge, la vie séparée dans divers États sous des chefs le plus souvent étrangers, l'inégalité de l'évolution économique et sociale ont créé de véritables nationalités, dans la Bohême où dominent les Tchèques ; dans le Nord-Est de l'ancien royaume de Hon grie, où dominent les Slovaques ; enfin, dans le bassin de la Vistule, occupé par les Polonais.
Il a existé un groupe sorabe dont les derniers restes sont représentés par les Serbes de Lusace (estimés à un peu plus de 100 000), un groupe polabe, dont le dialecte était caractérisé par l'accent sur la dernière sjdlabe, un groupe poméranien, dont les Kachoubes sont les seuls témoins. Les Tchèques, les Slovaques et les Polonais ont résisté, parce qu'ils occupaient sans doute en masses plus denses des territoires assez éloignés du point de départ de la colonisation germanique.
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c'est-à-dire des pays rhénans. Ils n'ont pas cependant échappé aux influences étrangères, auxquelles ils doivent une partie de leurs caractères.
Le parler tchèque ne difîère pas sensiblement du parler slovaque ; tous les deux ont perdu les nasales et porté l'accent sur la première syllabe. Mais les Tchèques, installés dans la Bohême, plus près de ces pays rhénans d'où venait le reflet de la culture latine, en contact avec les Allemands, dont la domination n'a pas été sans certains avantages économiques, ont appris à tirer parti d'un sol où les richesses minérales de certains districts ne le cèdent pas à la fertilité des plaines de lœss. Les Slovaques, occupant les vallées des Carpates qui débouchent sur la Moravie et la plaine hongroise, n'avaient pour eux que les forêts et les pâturages. Les petits groupes allemands qui se sont établis parmi eux dans quelques bassins intérieurs, comme celui de Zips, sont restés sans influence et ont été pour la plupart slavisés. La domination hongroise a maintenu dans un état de servage et d'ignorance toute une population misérable et sans idéal national.
A la supériorité matérielle et morale des Tchèques, correspond une supériorité numérique. Ils sont 7 250 000, contre 2 270 000 Slovaques. Dans l'ancien Empu^e austro-hongrois, la Bohême avait les foyers industriels les plus actifs et possédait les plus grandes fortunes. Usines, capitaux, grands domaines pouvaient appartenir aux Allemands, le peuple tchèque n'en profitait pas moins dans une certaine mesure ; il avait beaucoup appris et commençait, au début du xix^ siècle, à jouer son rôle dans l'exploitation rationnelle des richesses du sol. Le Tchèque semble, de tous les Slaves du Nord, celui qui a le tempérament le plus réaliste et le plus discipliné. Il le doit peut-être en partie à l'absorption d'éléments germaniques, mais surtout à la situation géographique de son habitat et à l'expérience qu'il y a acquise.
L'unité tchécoslovaque, réalisée pour quelques années à la fin du ix^ siècle par l'éphémère royaume slave de Svatopluk, a été rétablie seulement à la suite de la dislocation de l'Autriche-Hongrie, en 1918, et la tête est naturellement le pays tchèque, plus avancé à tous égards ; le sentiment national y avait pris une vigueur étonnante sous l'influence d'une renaissance littéraire, d'une diffusion de l'instruction et d'un sourd travail politique, considérés non sans inquiétude par Vienne avant la guerre. La formation d'une nationalité tchécoslovaque homogène suppose la disparition de différences sociales assez accentuées, les progrès de l'instruction et du bien-être élevant peu à peu le niveau des Slovaques à celui de leurs frères tchèques.
Les Polonais, au nombre de 22 millions actuellement, sont peut-être, de tous les Slaves de l'Est, ceux qui ont le moins changé déplace. Le royaume catholique de Pologne a été, à la fin du moyen âge et au début des temps modernes, la sentinelle avancée de la chrétienté et spécialement du catholicisme, luttant contre les Turcs et les Russes. Mais l'idée nationale en était complètement absente; les distinctions sociales y primaient toutes les autres, et le contraste était poignant entre la misère des serfs et la civilisation raffinée de la noblesse. On sait les circonstances des partages de la Pologne. La réaction contre ce sort tragique a fait surgir l'idée nationale, qui a poussé des racines profondes dans les classes supérieures et leur a permis de soulever parfois le peuple lui-même dans des révoltes, lourdement réprimées par les Russes. Cette idée était faite de protestation contre la germanisation pratiquée discrètement en Galicie, plus brutalement dans toutes les provinces prussiennes, et contre la russification et la
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propagande orthodoxe, qui faisaient pression sur les populations du « Royaume de Pologne ». La flamme, entretenue par une légion d'intellectuels exilés, a jailli subitement au moment où la Grande guerre a brisé à la fois, et pour des raisons différentes, la puissance des trois empires qui s'étaient jadis partagé le malheureux pays.
Les Polonais, réunis de nouveau à l'intérieur des frontières d'un seul et même État, s'aperçoivent des différences régionales très marquées qui les séparent. Peut-être reste-t-il quelque chose, chez les Polonais de Galicie, des éléments ethniques antérieurs à la venue des Slaves ou des hordes fmno-ougriennes qui sont passées par là. Peut-être y a-t-il des éléments lithuaniens plus importants qu'on ne le soupçonne chez les Polonais du Nord. En tout cas, plus d'un siècle de vie séparée, sous des régimes aussi différents que la bureaucratie autrichienne, la domination allemande et la servitude russe, ont imprimé un cachet, qui ne peut s'effacer que lentement, aux populations de Galicie, de Prusse et de l'ancien royaume de Pologne. Les premières sont celles qui ont le moins souffert du joug étranger, qui ont la classe rurale la plus aisée, avec une bourgeoisie éclairée ; les secondes ont connu, sous la domination prussienne, l'ordre et la prospérité matérielle, avec une discipline allant jusqu'à l'oppression ; les troisièmes ont pâti surtout dans leurs classes supérieures, le peuple sachant s'accommoder d'un régime d'autorité tempéré par le laisser-aller. Ce sont certainement les gens du « Royaume » qui représentent le mieux le type moral du Polonais, le plus éloigné, parmi les Slaves de l'Europe centrale, du tempérament allemand prussianisé, le plus fm, le plus apte à donner des élites où l'individualisme compromet parfois des qualités brillantes. La communauté de langue, la diffusion de l'instruction, l'égalisation des conditions sociales, en cimentant l'unité nationale polonaise, n'effaceront probablement pas complètement les originalités régionales dans un pays presque aussi grand que la France.
Il faut noter que les frontières de la Pologne actuelle s'étendent à l'Est bien au delà de celles du groupe polonais. Les Ruthènes en Galicie orientale (4 millions), les Blancs-Russes dans les départements du Nord-Est se rattachent au groupe des Slaves de l'Est, profondément séparés des Polonais, non seulement par leur langue, mais surtout par leur religion orthodoxe et par leur condition sociale. Ce sont des ruraux, au milieu desquels les éléments polonais apparaissent en îlots sporadiques occupant surtout les villes ou les campagnes les plus riches, comme des témoins d'une colonisation analogue à la colonisation médiévale germanique. Le royaume catholique de Pologne a joué en effet pendant longtemps vis-à-vis des Russes le même rôle que l'Empire germanique visà-vis des Slaves de l'Ouest.
Les Roumains. — De tous les groupes nationaux de l'Europe centrale, celui des Roumains est le plus curieux par ses caractères mixtes, son histoire politique pleine de paradoxes, son origine si discutée.
Il représente, dans les limites du royaume actuel de Roumanie, 13 millions d'âmes ; mais on connaît encore plus d'un million d'individus parlant des dialectes étroitement apparentés au roumain dans les Balkans, en Yougoslavie et jusqu'au cœur de la Grèce, dans la Russie méridionale, sans compter les Valaques de ristrie et du Nord des Carpates. La langue qui unit ces peuples est incontestablement latine par tout ce qui fait le fond même et le caractère d'un langage.
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c'est-à-dire la grammaire, la syntaxe et les racines les plus usuelles, quelle que soit la proportion des mots slaves, parfois grecs ou turcs qui s'y rencontrent. Cependant la plupart des caractères sociaux, forme de l'habitat rural, genre de vie ancien, droit primitif, ont un cachet slave évident. Rien d'étonnant à cela, car le pays habité en masse compacte par les Roumains, entre la Tisza, le Dniestr et le Danube inférieur, a été de ceux qu'a submergés le grand courant des migrations slaves, parvenu jusqu'aux Balkans du v^ au vii^ siècle, et il est même probable que les Slaves s'y étaient déjà montrés avant. La religion orthodoxe rapproche les Roumains des Slaves du Sud : dans l'art religieux, le reflet de Byzance est dominant. Certains traits moraux des populations urbaines, intellectuels et commerçants, rappellent les qualités et les défauts des Grecs, dont on reconnaît parfois même le type physique. On soupçonne une nationalité d'origine très complexe, dont les éléments n'ont pu se fondre, dans des conditions d'instabilité peu communes.
L'histoire des Roumains offre ce paradoxe que les textes sont muets, pendant presque tout le début du moyen âge, sur leur présence dans la région qu'ils habitent actuellement. On sait que la Dacie a été occupée et colonisée à la suite des campagnes de Trajan et qu'Aurélien en a retiré ses légions en 275. De ce dernier fait et de l'absence de textes mentionnant les Roumains au Nord du Danube jusqu'au xii^ siècle, on a conclu qu'ils étaient venus de Bulgarie et de Macédoine, pays où leur présence ne cesse pas d'être attestée. Mais on ne trouve aucune trace de cette migration, qui aurait donné une masse de population capable d'occuper un territoire grand comme la moitié de la France. Depuis qu'on connaît les Roumains, on trouve chez eux deux genres de vie : celui des pasteurs seminomades, pratiquant la transhumance des montagnes aux plaines, capables, par suite, de grands déplacements, quand les circonstances conduisent à changer les lieux d'hivernage ou d'estivage ; celui des agriculteurs, qui se fixent de préférence au contact des plaines et des montagnes, dans la zone des collines à forêts de chênes faciles à défricher, c'est-à-dire dans la zone qui a été de tout temps habitée par les hommes et qui joue, dans les plaines danubiennes découvertes, le même rôle que les clairières naturelles dans la région forestière hercynienne. Ce sont les pasteurs roumains qui se sont répandus jusqu'au Nord des Carpates et dans toute la péninsule balkanique, où ils sont signalés par les historiens byzantins. Ceux-ci ne pouvaient qu'ignorer les Daces romanisés, qui, privés de l'organisation apportée par les légions romaines, n'avaient conservé de la culture latine que la langue et menaient, dans la Transylvanie et les collines subcarpatiques, une vie obscure, tandis que le grand courant slave inondait les plaines et venait submerger les Balkans, parcouru lui-même par les tourbillons des hordes asiatiques. C'est aux Slaves que les Roumains paraissent avoir emprunté les cadres d'une vie politique plus organisée, avec des chefs territoriaux, Knez ou Duces, dont les textes font mention dès que leur pouvoir s'est assez étendu pour qu'on ait à compter avec eux.
De tout temps, les Roumains ont montré une natalité très forte et une incapacité de faire usage d'une autre langue que celle qu'ils avaient adoptée. Ainsi sans doute ont-ils été capables d'assimiler les Slaves avec lesquels ils étaient en contact, et même d'autres éléments plus étrangers à leur sang (Tartaro-Finnois), dont on trouve des traces dans les types physiques de certaines régions.
La formation d'une nationalité roumaine n'est cependant devenue possible
qu'au xix^ siècle, tant a été grande l'instabilité politique de ces confins des Balkans. Pris entre des États plus fortement organisés, comme la Hongrie et la Pologne, d'une part, et la puissance ottomane, de l'autre, les Roumains n'ont réalisé que d'éphémères concentrations. La Transylvanie n'a cessé d'être sous la domination hongroise ou autrichienne. Les Principautés danubiennes ont été, jus- i qu'au xix^ siècle, vassales de la Turquie. La puissance grandissante de la Russie | n'a été pour elles qu'une source de dévastations, au cours de guerres répétées, \ et même de démembrements, comme celui de la Moldavie, qui a perdu en 1812 tout le territoire appelé depuis lors Bessarabie. La masse du peuple roumain a végété pendant de longs siècles dans le servage le plus abject, privée de tout idéal autre que celui de la religion. Tout ce qui s'élevait au-dessus du commun devenait hongrois en Ti-ansylvanie, grec en Moldavie et Valachie, où les Phanariotes, installés sur le trône par les Turcs, étaient accompagnés par toute une clientèle rapace de Levantins. La naissance d'une idée nationale roumaine est un phénomène extraordinaire, sa réalisation finale elle-même a quelque chose de miraculeux.
Chose curieuse, le point de départ a été la Transylvanie ; ce sont les prêtres uniates, envoyés par les Autrichiens à Rome, qui ont découvert les liens de leurs misérables frères avec la race des anciens maîtres du monde. Éblouis de cette révélation, ils ont commencé à prêcher le réveil, à fonder des écoles, au point de devenir suspects et d'être obligés de passer les Carpates ; ils ont repris leur mission dans les Principautés danubiennes, où les idées libérales, apportées par les émigrés français, commençaient à travailler l'esprit des boyards. L'émancipation de ces Principautés au xix^ siècle et leurs progrès économiques sous le roi Charles I®^, la politique hongroise en Transylvanie, visant à une assimilation impossible par tous les moyens, même les plus brutaux, et surexcitant par là le sentiment national, ont fait le reste. Par une chance inespérée, la Roumanie, écrasée et presque anéantie au cours de la guerre, relevait la tête au jour de la victoire des Alliés, auxquels elle était restée héroïquement fidèle, et voyait se réaliser tous ses rêves, ralliant, en même temps que la Transylvanie et la Bukovine, jadis soumises aux ennemis, la Bessarabie elle-même, que l'explosion du iolchévisme détachait de la Russie.
Comme dans le cas de la Pologne, des contrastes régionaux très marqués se manifestent naturellement entre les provinces ayant vécu pendant des siècles sous des régimes différents. Là aussi, la communauté de langue, la facilité des échanges de produits, d'hommes et d'idées, d'un bout à l'autre des nouvelles frontières, la diffusion de l'instruction primaire feront leur œuvre avec le temps. La nationalité roumaine est une des plus vivaces à coup sûr de l'Europe centrale, puisqu'elle a résisté à tant de circonstances défavorables ; elle est aussi, par suite de ces circonstances mêmes, une des moins mûres. Quelle que soit la vérité sur l'origine des habitants roumains de l'ancienne Dacie, l'idée de la descendance latine joue le rôle d'une idée-force, faisant fonction de lien indestructible. Elle s'accorde assez bien, d'ailleurs, avec certains traits du type moral qu'on rencontre chez les paysans roumains : intelligence vive, précoce, goût artistique et dons oratoires, audace et indolence semblent rappeler les qualités et les défauts des Méditerranéens.
Les Hongrois. — Les Hongrois ou Magyars sont la nationalité la moins nombreuse de l'Europe centrale (environ 9 millions et demi, dont 7 millions
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dans les frontières de la Hongrie actuelle), mais, après les Allemands, celle qui a montré la plus grande puissance d'organisation et d'expansion politique. Il est impossible d'y voir une race. La peuplade fmno-ougrienne, venue des steppes de l'Asie, dont les hordes ont terrorisé l'Europe jusqu'au moment où une défaite sanglante l'a immobilisée sur le Danube moyen, avait entraîné avec elle des éléments turcs (Petchenègues), mais surtout des Slaves; elle en a rencontré, déjà établis dans son habitat actuel, qui ont été assimilés. Les types physiques mongoloïdes sont très rares en Hongrie, sauf dans le Sud de l'Alfœld, oîi les Coumans aux yeux noirs, au nez mince et aux pommettes un peu saillantes, sont restés longtemps à part, à l'état semi-nomade. La langue hongroise, apparentée surtout avec l'ostiak et le wogulien, a emprunté des éléments aux Bulgares de la Volga, peuplade primitive de chasseurs, qui avait appris l'élevage en grand et l'agriculture. Elle s'est bourrée de mots indo-germains, jusqu'au moment où un nationalisme fougueux a cherché à les éliminer.
Quoi qu'il en soit, un fait est clair : sitôt fixés, les Hongrois se manifestent organisateurs et dominateurs. Ils adoptent le catholicisme, la féodalité, fondent des villes, soumettent la Transylvanie et y introduisent, au milieu des Roumains, des colonies de soldats laboureurs, qui forment le groupe des Sicules. Ils font aussi appel à des colons allemands, dont la plus grande partie ont été peu à peu magj'arisés. L'idée nationale hongroise n'existe que comme idée de puissance politique. Elle s'affirmera au cours des luttes avec l'Autriche. Le xix'' siècle voit enfin la création d'un royaume de Hongrie, groupant, autour d'un petit noyau de Magyars qui tiennent toute la puissance politique et économique, 12 millions de Roumains, Slovaques et Croates. Le rêve de faire de cet ensemble une nation n'était plus réalisable au siècle du réveil des nationalités. Dans sa poursuite, les Hongrois ont montré une énergie, une ténacité, un manque de scrupule sur les moyens, où se retrouvent les qualités et les défauts d'un tempérament national original. La Grande guerre a ruiné tous les espoirs et même séparé du gros de la masse hongroise les îlots avancés qui avaient été créés comme des centres de magyarisation. L'amertume ressentie a dépassé tout ce qu'on peut imaginer et a fait des dominateurs, abreuvés d'humiliations, un élément de trouble politique inquiétant dans l'Europe centrale. Mais il importe de noter que la Hongrie a toujours été un pays de chefs, où la masse du peuple ne compte pas. Qui sait ce que pourrait devenir une Hongrie où cette masse serait émancipée ?
Xationalités sporadiques. — Il reste, pour achever le tableau du groupement des nationalités dans l'Europe centrale, à mentionner les éléments sporadiques qui s'y rencontrent, les uns, îlots avancés de groupes compacts occupant des régions voisines, les autres, reliquats de nationalités disparues ou en voie de disparition, d'autres, enfin, tout à fait déracinés.
Du premier genre sont les diverses variétés de Slaves balkaniques que des remous, causés souvent par la pression turque, ont reportés vers le Nord pendant les temps modernes. Tels les Serbes de Hongrie, au nombre de 80 000, dont des îlots se rencontrent encore près de Budapest, émigrés en grandes bandes avec leurs prêtres au xv^ siècle. Tels aussi les Bulgares de Dobrogea et de Bessarabie, que les guerres russo-turques ont amenés à reprendre en sens inverse la route suivie au moyen âge depuis la Volga ; et ceux qui sont établis en Valachie même, sur la rive Nord du Danube et autour de Bucarest. Les premiers, au nombre
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de 280 000, habitant de gros villages assez rapprochés, quoique entremêlés de villages roumains et allemands, sont particulièrement prospères et conscients de leur origine dans le Sud de la Bessarabie. Les seconds, venus par petits groupes au cours de longs siècles, comme jardiniers et petits cultivateurs, ont été plus ou moins assimilés par les Roumains. L'annexion du « quadrilatère » de la Dobrogea méridionale, en 1913, a introduit encore en Roumanie plus de 100 000 Bulgares.
Les Slovènes de Carinthie ne sont pas isolés de la masse des Slaves du Sud, mais la colonisation germanique a repris sur eux presque toutes les Alpes orientales et réduit leur groupe à bien peu de chose. Le plébiscite de Klagenfurt en a détaché 90 000, rattachés à l'Autriche,
Les Turcs n'ont jamais occupé en force les pays danubiens. Même au moment de leur plus grande puissance, ils se contentaient de tenir garnison dans un certain nombre de forteresses gardant les passages. Ils avaient installé dans la Dobrogea, dont la situation stratégique avait attiré leur attention, quelques colonies, et l'on trouvait là encore au milieu du xix^ siècle de paisibles villages d'agriculteurs turcs, à côté de sordides campements de Tatares. Après l'annexion à la Roumanie en 1878, les propriétaires turcs ont en grande partie émigré, de même que les Tatares, et il ne reste plus, en dehors de la Dobrogea méridionale, récemment annexée, dont les 280 000 habitants sont pour moitié au moins turcs, que 20 000 à 30 000 Musulmans (pl. XX, C).
Tous les îlots avancés de nationalités, même puissantes, sont naturellement menacés de disparition. Il ne reste presque plus tracé des nombreuses colonies allemandes de Hongrie, datant du moyen âge ou du début des temps modernes. Malgré le réveil des nationalités, le xix® siècle a vu s'éteindre presque complètement les Kachoubes, les Serbes de Lusace, les Wendes du Spreewald, par la continuation du processus de fusion dans la niasse germanique. D'autres Slaves apparentés aux Polonais, les Masures vivant sur les confins de la Prusse orientale, ont voté pour le rattachement à l'Allemagne en 1919.
Les nationalités déracinées (Tziganes, Juifs). — Ces éléments en voie de disparition ont pourtant occupé un territoire bien déterminé. Il existe, au contraire, dans l'Europe centrale, comme dans l'Europe orientale, des éléments vraiment déracinés, qui survivent, se distinguant des nationalités au milieu desquelles ils vivent en îlots dispersés et généralement instables, par la condition sociale et la religion. On doit penser aux castes de l'Inde, ou plutôt à une survivance du moyen âge, quand on veut comprendre le rôle des Tziganes et des Juifs.
Les premiers ne forment pas un élément dont on puisse apprécier l'importance numérique (les évaluations pour toute l'Europe varient de 400 000 à 900 000). Ils ne sont pas inconnus dans l'Europe occidentale et deviennent de plus en plus nombreux vers l'Est. Nomades iraniens, ils ont continué pendant des siècles à s'infiltrer lentement dans les Principautés danubiennes. Ceux qui avaient pu y être fixés étaient encore esclaves au milieu du xix^ siècle; une grande partie est actuellement fondue dans la masse roumaine, mais il reste un contingent instable, préférant souvent encore à l'agriculture les petits métiers exercés en passant dans les villages. Ces nomades se retrouvent encore dans toute l'ancienne Hongrie et aussi en Bohême, d'où le nom de Bohémiens sous lequel sont connus en France leurs témoins les plus avancés (pl. XIX, C).
Phot. Emiii. de- Miii toiiiM-.
A. TYPE DE PAYSAN BLANC-RUSSE, A LUNENIEC (pOLÉSIE).
Phol. A. Dfiniiiiguoiî.