LES ÉTATS
C'est la répartition des nationalités qui a déterminé le tracé de la carte politique de l'Europe, fixée par les traités de 1919. Le bouleversement qui en est résulté s'explique par le fait que, pendant de longs siècles, les frontières avaient évolué suivant des principes entièrement différents. Quelle que soit l'image que l'on choisisse dans le kaléidoscope que représente l'évolution politique de l'Europe centrale, aucune ne se rapproche de celle que nous voyons aujourd'hui. La possibilité de réaliser les groupements actuels aurait sans doute été difficilement admise il y a un siècle par les meilleurs esprits. Pourtant il n'est pas sans intérêt, même en étudiant la géographie politique de l'Europe centrale, de regarder vers
CfocBAPTiiE VNiVEnsF.LLE. — Europc centrale, I. 16
l'europe centrale.
le passé. Les tendances qui ont jadis dirigé des mouvements, en apparence désordonnés, ne sont pas toutes mortes, et l'état présent ne paraît pas offrir des garanties de stabilité telles qu'un retour en arrière ne soit pas possible sur certains points.
Rôle de l'idée impériale jusqu'à la période contemporaine. — L'idée qui a dominé du moyen âge aux temps modernes a été l'idée impériale. Le souvenir de l'Empire romain a hanté tous les princes capables de réaliser un groupement de territoire assez étendu, par la force de leurs armes ou l'habileté de leur diplomatie. Au rêve du Saint-Empire romain-germanique, les empereurs allemands ont sacrifié parfois des réalités plus substantielles ; les expéditions traversant les Alpes pour soumettre l'Italie ont affaibli plutôt qu'exalté la puissance du groupement de peuples germaniques installé du Rhin à l'Elbe et l'Oder même. L'idée cependant ne manquait pas de grandeur et répondait, dans une certaine mesure, à des réalités géographiques. Elle s'accordait avec la position de l'Europe centrale entre deux isthmes du continent, plus proche de cette Europe orientale qui continue directement l'Asie, exposée par là, comme l'avait montré malheureusement le début de l'ère chrétienne, à tous les contre-coups des réactions qui se produisaient dans ce grand réservoir de peuples, mais capable, si elle était fortement organisée, de barrer la route, d'arrêter ou d'absorber les envahisseurs.
Le même idéal se retrouve, avec des variantes, dans toutes les tentatives de formations politiques assez étendues, telles que celles qui furent réalisées notamment par les Hongrois sur le moyen Danube, par les Polonais sur la Vistule. La religion y joue un rôle important, encore exalté au moment où le péril turc devient menaçant. La couronne de Saint-Étienne, comme celle des Piasts, est ceinte par des défenseurs infatigables de la chrétienté. Les uns et les autres s'efforcent de parer leur trône et leur cour des reflets de la civilisation latine, rédigent leurs diplômes en latin, entretiennent des relations étroites avec la papauté et avec la France. L'idée nationale n'apparaît pas. Souvent on fait appel à des princes étrangers. La Pologne a été victime de cette absence de sentiment national autant que des défauts de son régime politique intérieur et de l'avidité de ses voisins. Elle occupait pourtant une situation privilégiée, à même de dominer directement l'isthme Baltique— mer Noire.
La LIongrie elle-même n'a pas eu une existence indépendante continue. A côté d'elle était né un groupement qui devait prendre une importance démesurée, reprendre dans toute son ampleur le rêve impérial et rassembler partout les terres les plus disparates, jusqu'au moment où l'édifice, mal assuré sur ses fondements, devait s'écrouler sous la poussée des nationalités. La destinée de l'Autriche est la plus extraordinaire qu'on puisse imaginer. L'idée nationale en est complètement absente, l'idée religieuse même n'y joue pas un rôle essentiel. Le dicton : Tu felix Austria nube, rappelle une politique d'alliances, qui, peu à peu, agrège à l'Ostmark des territoires discontinus, même en dehors de l'Europe centrale. L'Empire d'Autriche devait s'étendre à l'Espagne, aux Pays-Bas, à la Suisse, à une partie de la France, à l'Itahe. Pareils groupements pouvaient sembler moins singuliers à une époque où la carte n'était pas sous les yeux dé tous. L'enchevêtrement des frontières avec le foisonnement des enclaves dans les pays rhénans a subsisté jusqu'à la Révolution française. L'Autriche n'était
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pas une puissance germanique. Ce sera au contraire la force de la Prusse qui réalisera l'unité allemande au siècle des nationalités.
Principe des changements de territoire depuis 1789. — Quand on compare la carte de l'Europe centrale en 1789 à la carte actuelle, il semble difficile d'iniaginer que ceci soit sorti de cela. Un siècle a suffi pour faire disparaître le régime des petits États aux frontières enchevêtrées et réduire le nombre des puissances à huit. Encore ce nombre a-t-il doublé à la suite de la Grande guerre et de l'effondrement de l'Empire austro-hongrois.
Un travail d'unification, de consolidation a marqué de son empreinte toute cette période ; mais le principe qui y a présidé est une idée nouvelle, dont la force est allée grandissante depuis la Révolution française jusqu'à 1914, avec la diffusion de l'instruction et la rapidité de plus en plus grande des communications. La conscience des affinités entre populations de même langue s'est révélée et exaltée de jour en jour, suscitant un désir passionné de mener une existence commune à l'intérieur d'un seul et même État.
L'histoire, souvent mal comprise, a permis de donner plus de force à cette idée, en confondant les groupes nationaux avec les races. Cependant la vieille idée impériale n'était pas morte ; c'est là où elle s'accordait le mieux avec l'idée nationale qu'a été réalisé le groupement politique le plus puissant et le plus stable. L'Empire allem.and s'est fait dans le sang et la violence, comme tant de formations politiques antérieures ; mais la conscience nationale germanique lui a assuré une solidité que ne pouvait connaître l'édifice incohérent de l'Autriche- Hongrie. 11 ne groupait guère, en effet, que des Allemands, la plupart des Slaves à l'Est de l'Elbe ayant été assimilés depuis plusieurs siècles. Là où sa frontière a été poussée au delà des limites du groupe national, l'avenir n'a pas tardé à montrer un point faible, qu'il s'agît des provinces prises à la Pologne depuis la fin du xviii^ siècle ou de cette Alsace-Lorraine arrachée à la France contre le vœu de ses populations.
Mais les amputations effectuées sur ces parties sensibles n'ont pas compromis la solidité de l'édifice, qui a résisté même à la débâcle économique suivant une lourde défaite. Le caractère fédéral de l'Empire, l'individualisme des États qui y étaient associés, les différences de religion entre le Prussien protestant et le Bavarois catholique, les différences de tempérament entre Allemands du Sud ou Rhénans, plus fins, plus empreints jadis de culture latine, et Allemands du Nord- Est, pétris par la main de fer du militarisme prussien, tout cela n'a pas compté à côté de la volonté de vie commune créée par un demi-siècle de prodigieuse prospérité économique et contre la puissance de l'idée nationale exaltée dans tous les esprits par l'instruction. Un organisme vigoureux réagit contre les menaces de mort et peut sortir plus vivant d'une crise terrible.
Il en devait être autrement du second Empire qui se partageait l'Europe centrale avec l'Allemagne au début du xx« siècle. Dans la tourmente des guerres napoléoniennes, l'Autriche avait achevé de perdre la plus grande partie de ses possessions lointaines. Expulsée de la Confédération germanique par la Prusse, efie dominait encore un groupement territorial assez vaste, formant sur la carte un ensemble cohérent. Les difficultés avec la Hongrie étaient résolues par VAusgleich, qui associait les deux États dans la personne du souverain ; mais que d'instabilité encore dans la forme même de cet Empire !
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La Suisse lui a échappé depuis longtemps, comme les Pays-Bas. Cramponné à l'Italie, il en est progressivement éliminé par une série de guerres, où la France joue un rôle en soutenant la réalisation de l'unité nationale italienne. Le mirage du Sud l'entraîne alors vers les Balkans, où il prend pied par l'occupation, non seulement de la Dalmatie, mais de la Bosnie et de l'Herzégovine. C'était encore un vaste Empire que celui sur lequel régnait le vieux François-Joseph à la veille de la Grande guerre ; mais son hétérogénéité avait quelque chose de stupéfiant pour qui ne connaissait pas son passé. Même au point de vue administratif, seule la Hongrie formait un État homogène, divisé en « Comitats » ; le reste était un assemblage de royaumes (Bohême), duchés et pays (Lànder), ayant chacun leur statut. Le plus grave était le mélange des nationalités les plus diverses : Germains, Slaves du Nord et du Sud, Roumains, Magyars, Itahens. Aucune des nationalités de l'Europe centrale qui ne fût représentée. La fusion d'éléments aussi différents n'aurait pas été impossible quatre ou cinq siècles plus tôt. Elle était irréalisable au XIX® siècle. La tenter, c'était exaspérer les individualités nationales qui se réveillaient justement, c'était, par là même, compromettre la solidité d'un édifice dont la construction avait été tant de fois remaniée, trop lourd pour une charpente mal conçue et des fondations sans profondeur. A cette tâche ingrate, la Hongrie, qui avait acquis une réelle autonomie, s'est donnée tout entière. Elle n'a réussi qu'à préparer la réunion des Slaves du Sud avec les Serbes, des Roumains de Transylvanie avec ceux des Principautés danubiennes, de la Slovaquie même à la Bohême.
L'Autriche n'a pas montré la même âpreté. Cependant, alliée de l'Empire allemand, elle faisait bien figure d'État germanique. Puissance politique, hautes fonctions administratives, grande propriété et direction des entreprises industrielles étaient en fait l'apanage de ceux qui se réclamaient de la culture allemande. Les villes, et particulièrement la capitale, faisaient fonction d'organes d'assimilation. Cependant la Bohême tchèque, devenue la région la plus riche de l'Empire, possédant les trois quarts des industries métallurgiques et textiles notamment, s'étonnait de jouer un rôle subordonné, réveillait les souvenirs d'un passé où elle avait été indépendante, et devenait le foyer d'un nationalisme slave. Le voisinage de la Pologne russe était dangereux pour la Galicie. L'Italie songeait aux frères du Tirol et de l'Istrie. A la fin du xix® siècle, les trois quarts de la population de l'Autriche-Hongrie s'étaient aperçus qu'ils étaient subordonnés au dernier quart et, plus ou moins ouvertement, affirmaient leur désir de former des individualités politiques autonomes ou de se réunir à des États voisins pour y retrouver des frères de langue et, disait-on, de race.
Étant donné la force prise par l'idée nationale, on ne peut que s'étonner que le dénouement de cette crise ait tardé jusqu'à 1918. Les ressorts de l'autorité qui maintenait seule une cohésion factice étant brisés par la secousse de la défaite, il a suffi de quelques jours pour que les Slaves du Nord et du Sud, ainsi que les Roumains, rejettent la suprématie des Autrichiens ou des Hongrois.
Le nouveau statut territorial. — Ce sont les traités de Versailles, signé le 28 juin 1919, et de Saint-Germain, signé le 10 septembre de la même année, complétés par le traité de Trianon, qui ont fixé le nouveau statut territorial de l'Europe centrale. Le premier modifie les frontières de l'Allemagne, le second et le troisième consacrent le démembrement de l'Empire austro-hongrois au
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profit de la Tchécoslovaquie, de la Pologne, de la Roumanie et de la Yougoslavie.
Cependant il a fallu attendre encore, pour que les frontières fussent partout exactement définies, l'issue des plébiscites, dont les résultats ont été sanction-
FiG. 29. — Plébiscites et arbitrages dans l'Europe centrale après 1918.
1, Frontières antérieures à 1918 ; 2, Fronlières actuelles ; 3, Limites des territoires contestés. — 4, Plébiscite défavorable à l'AJlema^e; 4', Plébiscite favorable à l'Allemagne. — 5, Plébiscite favorable à l'Autriche; 5', Décision favorable à l'Autriche ; 5", Plébiscite défavorable à l'Autriche, — 6, Décision arbitrale favorable à la Polofcne ; 6', Décision arbitrale favorable à la Tchécoslovaquie. — 7, Plébiscite qui n'a p.is encore eu lieu. — • Échelle, 1 : 8 300 000.
nés par une sorte de Congrès permanent, la « Conférence des Ambassadeurs » des grandes puissances (Grande-Bretagne, France, Italie, Japon) (fig. 29).
Sur r Alsace-Lorraine, aucun doute n'a été admis. La frontière de 1870 a été rétablie, et l'Allemagne a rétrocédé à la France 14 521 kilomètres carrés, avec 1 800 000 habitants. En outre, elle a dû abandonner 1 900 kilomètres carrés et 700 000 habitants, pour constituer un « Territoire de la Sarre », dont l'administration est confiée à la Société des Nations, les mines qui appartenaient à l'État prussien devenant la propriété de l'État français ; un plébiscite doit, en
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1935, décider du statut politique de ce territoire, l'Allemagne ayant le droit, si la décision lui était favorable, de racheter les mines.
Le Luxembourg, qui ne faisait pas politiquement 'partie de l'Empire allemand, est sorti du Zollverein et a recouvré le contrôle de ses chemins de fer.
La Belgique a obtenu quelques légères rectifications de frontières du côté de l'Ardenne, la restitution des districts d'Eupen et Malmédy, attribués à la Prusse en 1815 contrairement au principe même admis par le traité, et le territoire de Moresnet, dont le sort n'avait pas été fixé depuis cette date ; soit, en tout, environ 1 030 kilomètres carrés et 65 000 habitants.
Du côté du Danemark, on a décidé de revenir sur une stipulation du traité de Prague en 1866, qui, après Sadowa, reconnaissait au Slesvig septentrional le droit de se prononcer par un plébiscite et qui n'avait jamais été appliquée. Les votes des 10 février et 14 mars 1920 ont donné les deux tiers des suffrages pour le Danemark dans la zone Nord et une légère majorité à l'Allemagne dans la zone Sud. En conséquence, le 5 juillet 1920, la première zone seule a été attribuée au Danemark (3 990 km^ et 166 000 hab.).
Du côté de l'Est, la détermination de la frontière de l'Allemagne avec la Pologne reconstituée n'a pu être réglée sans difficultés. En principe, tous les territoires slaves ont été détachés de l'Empire germanique, c'est-à-dire le Sud de la Haute-Silésie, la province de Posen presque entière et une bande de territoire suivant la basse Vistule à travers la Prusse orientale. Le traité de Versailles n'a pas hésité à faire de la Prusse Orientale une enclave allemande en territoire polonais. Il a fait un sort assez singulier à Danzig, ville allemande depuis le xv^ siècle, prussienne depuis 1793, mais port indispensable à la vie économique de la Pologne ressuscitée, en la plaçant sous l'administration de la Société des Nations, avec garantie de certains droits au commerce et à la marine polonais. Il a toutefois laissé au plébiscite la décision de deux points litigieux : la frontière méridionale de la Prusse Orientale et le partage de la Silésie. Les Masures de la Prusse, incontestablement slaves par leur parler, ont voté le 11 juillet 1920 pour l'Allemagne, qui a conservé ainsi son ancienne frontière avec la Russie, sauf au Nord-Est où le port de Memel, avec toute la bande de territoire située au Nord du Niémen inférieur, ont été rattachés à l'État lithuanien. Le plébiscite de Silésie, fait beaucoup plus tard (20 mars 1921), a porté sur presque toute la province d'Oppeln (Haute-Silésie), et la Conférence des Ambassadeurs, en interprétant les résultats le 20 octobre, a attribué à la Pologne toutes les communes où la majorité a voté pour le détachement de l'Allemagne, traçant ainsi la frontière au milieu de la région industrielle la plus dense. De ce côté, l'Allemagne a perdu 3 213 kilomètres carrés, 892 500 habitants et la presque totalité du bassin houiller.
La dislocation de l'Empire austro-hongrois, consacrée par le traité de Saint- Germain, a permis d'achever la reconstitution de la Pologne et de créer l'État tchécoslovaque. La Silésie autrichienne et la Galicie, pays slaves, sont revenus à la Pologne ; mais, du côté de la Silésie, des diflicultés ont surgi avec la Tchécoslovaquie, à laquelle est revenu enfin, suivant un arbitrage du 28 décembre 1920, le bassin houiller d'Ostrawa-Karvin. Le sort de la Galicie orientale, peuplée de Ruthènes, est resté quelque temps indécis ; il en a été de même de la frontière orientale de la Pologne. La Fédération des Républiques Soviétiques a reconnu une ligne de démarcation prolongeant vers le Nord l'ancienne frontière orientale
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de la Galicie jusqu'à l'Ouest de Minsk, à travers la Volhynie et les marais du Pripet.
Du côté du Nord-Est, la Lithuanie, qui avait jadis été unie à la Pologne, a revendiqué son indépendance et continue à réclamer le territoire de Vilna, que la Conférence des Ambassadeurs, arbitrant le litige, a attribué à la Pologne. La Pologne de 1925 n'a pas retrouvé du côté de l'Est ses limites de la fin du xviije siècle, avant les partages, mais elle les dépasse légèrement à l'Ouest en Silésie ; c'est un État de 388 000 kilomètres carrés et de 27 millions d'habitants.
La Tchécoslovaquie représente une création entièrement nouvelle. Le noyau en est formé par les pays tchèques de Bohême et Moravie, sans changement de frontières du côté de l'Allemagne ni du côté des anciens duchés de Haute et Basse-Autriche ; ce qui implique sans doute une entorse au principe des nationalités, puisque 3 millions d'Allemands habitent la Bohême et la Moravie. Aux pays tchèques, le traité de Trianon a rattaché les pays slovaques du Nord de la Hongrie et même une pointe de territoire habitée par des Ruthènes, sur le versant Sud des Carpates, telle que le contact soit établi avec la nouvelle Roumanie et la Pologne à la fois. Dans le tracé des frontières, on a dû, de ce côté, négliger encore le principe des nationalités et tenir compte davantage des conditions économiques au profit du nouvel État et au détriment de ceux aux dépens desquels il était constitué. Ainsi la Tchécoslovaquie s'avance jusqu'au Danube, qui forme sa frontière sur 150 kilomètres, s'assurant ainsi deux ports sur le grand fleuve, dont le vieux Presbourg (Poszony en hongrois), désormais baptisé Bratislava. Le nouvel État, de forme singulièrement allongée, a 140 000 kilomètres carrés et 13 600 000 habitants ; il renferme plus des trois quarts des établissements industriels de l'ancienne Autriche-Hongrie.
La dislocation de cet Empire a laissé comme deux États résidus, une petite Autriche et une Hongrie très réduite. L'Autriche perd tout contact avec les Balkans et voit sa frontière méridionale reculer jusqu'au milieu des Alpes, L'Italie a poussé ses revendications au delà même des limites du parler latin et annexé, non seulement l'Istrie avec le territoire de Gœrz, non seulement le Trentin, mais tout le bassin de l'Adige jusqu'au Brenner ; l'idée stratégique a prévalu ici au bénéfice des vainqueurs. Le traité de Saint-Germain a, par contre, laissé à un plébiscite le soin de fixer l'attribution du bassin de Klagenfurt, à la limite de la Yougoslavie, et ce pays s'est montré assez imprégné de germanisme pour que la majorité vote en faveur de l'Autriche. Celle-ci a obtenu encore de légères rectifications de frontière du côté de la Hongrie, lui rattachant les Allemands du Burgenland. Elle forme un petit État de 84 000 kilomètres carrés et 7 millions d'habitants, singulièrement conformé, et dont l'existence a paru d'abord difficile.
La Hongrie elle-même est réduite à 91 000 kilomètres carrés et 7 millions et demi d'habitants, par la perte de ses Comitats du Nord, passés à la Tchécoslovaquie, de ses Comitats du Sud, qui reviennent à la Yougoslavie, enfin de toute la Transylvanie, passée à la Roumanie avec la partie montagneuse du Banat.
La Roumanie a doublé sa superficie (300 000 kilomètres carrés) et sa population (17 millions d'habitants). Elle rassemble la presque totalité des populations de parler latin qui vivaient sous la coupe des Russes en Bessarabie, des Autrichiens en Bukovine, des Hongrois dans la Transylvanie et le Banat. La frontière dépasse les limites de l'ancienne province de Transylvanie et même légèrement
celles du bloc de populations roumaines, qui allait, vers l'Ouest, jusqu'au bord de la plaine pannonique. Elle s'appuie sur les villes à population magyarisée d'Arad, de Nagy-Varad (Oradia mare) et Satmar. Dans le Banat, elle a été tracée, sans satisfaire ni les revendications serbes, ni les revendications roumaines, à travers la mosaïque ethnique due aux colonisations du xix^ siècle, en laissant à la Roumanie Timisoara (Témesvar) et à la Yougoslavie Vercecs.
Le seul État de l'Europe centrale qui n'ait pas subi de modifications teriitoriales est la Suisse, que sa neutralité a tenue en dehors de la tourmente et qui perpétue le souvenir d'un temps où les distinctions nationales fondées sur la langue ne jouaient aucun rôle dans les destinées politiques.
L'avenir et les forces économiques. — L'Europe centrale de 1920 comprend sept États, au lieu de quatre en 1914. L'évolution vers l'unification subit certainement un recul. Mais on peut préférer la stabilité à une concentration factice, trouver plus de sécurité dans un groupe de maisons solides que dans un édifice orgueilleux aux fondements incertains.
Aucun État n'est plus petit que la Suisse, dont la vitalité est évidente. Comme la Suisse, trois États n'ont pas accès à la mer (Tchécoslovaquie, Autriche et Hongrie), ce qui est un désavantage économique certain, mais ne constitue pas un vice organique rédhibitoire. La tranquillité leur est nécessaire pour résoudre des difficultés inévitables et, particulièrement, adapter le système des échanges aux nouvelles frontières.
Tout semble indiquer que les forces économiques joueront dans l'avenir un rôle de plus en plus important. Après l'idée nationale, dont la compression a fini par amener une explosion, rien de plus fort ne s'est révélé dans la période contemporaine que l'idée de puissance économique. En moins d'un siècle, la poussée de vie industrielle et de commerce intense, qui a transformé la Grande-Bretagne, a gagné une grande partie de l'Europe centrale. La vie même des campagnes en a été influencée, la valeur des produits du sol augmentant considérablement. Les conditions de la propriété elles-mêmes se sont modifiées. La circulation des biens par le rail ou la voie d'eau a porté partout l'animation, créé des liens nouveaux, exalté en certains points la puissance des groupements d'hommes et d'intérêts. On a dû déjà tenir compte de ces forces dans le règlement territorial qui s'inspirait d'un principe tout autre. L'État de Danzig a été créé pour assurer un débouché sur la mer à la Pologne, sans lui attribuer une ville foncièrement allemande. La frontière de la Tchécoslovaquie a été poussée jusqu'au Danube, pour donner du moins au nouvel État un jour sur le plus grand fleuve de l'Europe centrale ; on lui a garanti, par les traités, la possibilité d'avoir ses quais à Hambourg. Le Rhin, l'Elbe, la Vistule ont été internationalisés. C'est encore pour assurer sa provision de houille à un des États les plus industriels de l'Europe centrale qu'a été tranché à son profit le débat avec la Pologne dans l'ancienne Silésie autrichienne. Le partage du bassin houiller de Haute-Silésie entre Allemagne et Pologne a été corrigé par tout un ensemble de dispositions économiques spéciales.
La résistance de l'Empire allemand à la secousse formidable de 1918 a été rendue possible, non seulement par l'armature solide d'ordre et de discipline qu'avait imposée la dure hégémonie prussienne, par la cohésion d'un groupement de peuples qu'unissent la langue et les traditions germaniques, mais aussi par
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la formation, dans l'intérieur des frontières fixées en 1871, de foyers de puissance économique dont l'éclat a grandi pendant près d'un siècle de stabilité, enfin par le développement de régions économiques qu'associaient des intérêts communs, des liens bien difficiles à trancher. Un concours de conditions géographiques exceptionnellement favorables a sans doute rendu possible l'essor prodigieux d'une agglomération industrielle telle que celle de la Ruhr : riche bassin houiller, abondante main-d'œuvre déjà exercée à la métallurgie, voisinage du Rhin et des centres commerciaux échelonnés sur son cours ; mais ces avantages n'ont été exploités à fond qu'à partir de l'incorporation à un grand Empire. Au fur et à mesure du développement de la région, mille liens se sont noués avec les ports importateurs de matières premières, les milieux agricoles fournisseurs d'aliments et clients pour les objets fabriqués, même avec d'autres centres industriels qui absorbent le surplus de houille et finissent les produits demi-gros qu'on leur fournit ; si bien que l'isolement de la Ruhr du reste de l'Empire a paru un moment capable d'arrêter toute sa vie.
Moins favorisée, l'Autriche-Hongrie avait cependant des possibilités intéressantes de développement économique : la maîtrise de la voie danubienne, route de l'Orient, si elle n'a pas été exploitée à fond, a du moins contribué à l'essor de Vienne et de sa banlieue industrielle, comme à celui de Budapest. Malheureusement, dans cet Empire miné par les aspirations autonomistes des nationalités, c'était précisément sur le territoire du groupe slave le plus fort, en Bohême, que se trouvaient les centres industriels les plus importants. Malgré tout, la vie en commun à l'intérieur des frontières d'un État assez vaste, au moment même où se développaient les chemins de fer, où les villes croissaient partout, où le commerce établissait des liens entre régions agricoles et régions industrielles, ne pouvait manquer d'exercer une certaine influence. Peut-être une politique sincèrement fédéraliste et la continuation de la paix eussent-elles sauvé l'Empire des Habsbourg. Après son écroulement même, on sent partout la persistance de relations anciennes, la difficulté d'ajuster les échanges à l'intérieur des nouvelles frontières en utilisant des voies de communication qui ont été bâties pour servir d'autres intérêts. La géographie économique de l'Europe centrale ne saurait être comprise, à la fin du premier tiers du xx® siècle, sans se rappeler les conditions politiques qui ont prévalu jusqu'en 1918 dans le bassin du Danube.
Un travail délicat doit se poursuivre dans toute l'Europe centrale pour adapter la vie économique à la situation politique. Le calme est la condition nécessaire pour qu'il s'achève dans la prospérité générale, et le calme peut être compromis par la survivance de l'idée impériale chez des États dont les ambitions ont subi une atteinte mortelle, ou par celle de l'idée nationale, sacrifiée parfois aux réalités économiques.
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