II. — LE PEUPLE ALLEMAND
Unité nationale. — Si le traité de Versailles et les plébiscites qui l'ont complété ont fait perdre à l'Empire allemand quelques millions d'âmes, ils ont fortifié l'unité nationale en éliminant précisément des éléments ethniques étrangers, dont la présence posait des problèmes parfois délicats. Sur les 60 millions d'habitants de l'Empire, à peine en peut-on compter 1 300 000 qui usent de par- 1ers non germaniques. En dehors des Polonais de Silésie, ce sont des groupes sporadiques sans conscience nationale. Tels les Masures de la Prusse Orientale, qui, malgré leur parler slave très voisin du polonais, ont voté pour le rattachement à l'Allemagne le 11 juillet 1920 ; les Danois du Slesvig méridional, qui, d'après les résultats du plébiscite de 1920, paraissent eux-mêmes être en majorité germanisés ; enfin les Serbes ou Wendes de Lusace et du Spreewald, dernier reste apparent des éléments slaves qui ont contribué à la formation des populations de la Saxe et de la Prusse.
A en juger d'après les résultats du recensement de 1925, comparés à ceux de 1910, ces minorités réduites paraissent destinées à être complètement absorbées. Dans la Prusse Orientale, les 172 000 Masures se réduisent à 41 000, les 21 000 Lithuaniens, à 2 700. En Silésie, on ne compte plus que 155 000 Polonais, 350 000 sont passés dans la catégorie des bilingues ; la Ruhr a vu disparaître, surtout par émigration, la presque totalité de ses 160 000 Polonais. En Lusace, les Wendes sont passés de 60 000 à 33 800 ; dans le Slesvig, on ne compte plus que 10 000 individus parlant danois ou frison.
Les distinctions religieuses ne compromettent pas l'unité nationale, la répartition des confessions n'ayant pas un caractère nettement géographique. Dans tous les pays rhénans, elles sont intimement mélangées. Cependant les protestants ont, dans l'ensemble, la majorité : ils forment les deux tiers de la population actuelle, exactement 64 p. 100, Ils dominent à peu près exclusivement en Saxe et
l'état et le peuple.
Thuringe (99 et 92 p. 100), dans le Mecklembourg (93 p, 100), en général dans la vieille Prusse, c'est-à-dire dans le Nord-Est. Les catholiques ne l'emportent qu'en Bavière (70 p. 100) ; ils jouent un rôle important dans la politique locale des pays rhénans, surtout en raison des divisions des protestants. Mais c'est bien, dans l'ensemble, la discipline luthérienne qui a donné son moule à la pensée de l'Allemagne contemporaine.
La disparition des dynasties dans les différents États qui forment la confédération a contribué a affaiblir encore les sentiments de particularisme régional. L'historien, l'anthropologue, le linguiste, le géographe peuvent, sans craindre de compromettre en rien l'unité nationale, rechercher et faire ressortir la diversité d'origine des habitants de l'Empire. Peu importent les dialectes (Plattdeutsch et Hochdeatsch), les types à affinités nordiques plus communs au Nord-Ouest, les types à affinités alpines plus répandus au Centre et au Sud ; peu importe même la diversité des peuplades germaniques, dont on a cru pouvoir retracer l'extension par l'étude des noms de localités, suivant leur terminaison en ida, stedt, lor, en ingen, heim, hausen, en roden, riet, kreuz; ou encore les habitudes profondément différentes des masses rurales, que révèle la forme des villages et des habitations rurales les plus anciennes.
Ces deux dernières considérations seinbleraient confirmer ce que l'histoire et l'anthropologie même permettent de soupçonner sur la part du sang slave dans le stock du peuplement à l'Est de l'Elbe et de la Saale. Dans ce domaine encore purement slave au vi^ siècle, les vieux villages ont des types bien différents de ceux qui caractérisent l'habitat à l'Ouest. La maison frisonne ne va pas plus loin que le Mecklembourg. Il y a encore des maisons du type letton, rappelant l'isba russe, dans la Prusse Orientale.
Tous ces restes d'un passé difficile à déchiffrer ne comptent guère devant les réalités économiques et politiques du présent. Les intérêts opposés des régions agricoles et industrielles, des grands propriétaires terriens du Nord-Est et des maîtres de forges de la Ruhr ont beaucoup plus d'importance. Mais il n'y a là rien qui ne se rencontre ailleurs. On doit reconnaître pleinement la forte unité nationale de l'Empire allemand.
Accroissement de la population. — La masse de 60 millions d'hommes qui habite le sol de l'Allemagne s'est formée par un mouvement d'accroissement singulièrement rapide, qui en a triplé la densité dans le cours d'un siècle (fig. 31).
En 1816, les territoires qui devaient former plus tard l'Empire ne comprenaient que 24 833 000 habitants ; ils en comptaient 64 926 000 en 1910. Le mouvement se dessinait déjà dans les cinquante années antérieures à 1870, avec un accroissement de 60 p. 100 ; mais c'est après la fondation de l'Empire que se produit la poussée la plus forte. De 41 millions environ, la population passe à 45 millions en 1880, 49 millions en 1890, 56 millions en 1900, presque 65 millions en 1910. Comme il est normal, le taux d'accroissement annuel monte de plus en plus ; inférieur à 1 p. 100 avant 1870, il se tient constamment au-dessus dans la suite et atteint 1,5 après 1900. C'est à une forte natalité, dépassant toujours sensiblement les décès, qu'est due exclusivement cette augmentation des forces vives. Car l'Allemagne n'attire guère que quelques centaines de milliers d'ouvriers polonais, agriculteurs ou mineurs. Il s'agit vraiment d'une poussée de vitalité, comme en manifestent les peuples quand ils commencent à connaître les
l'allemagne.
bienfaits d'une vie économique plus active et mieux réglée ; car c'est après 1870 que les taux de natalité les plus élevés sont atteints : 40 p. 1 000 de 1875 jusqu'en 1880. Après cette date, le mouvement se ralentit, et, si l'accroissement continue, c'est grâce à la diminution des décès qui, de 30, tombent à 20 p. 1 000, signe des progrès du bien-être et de l'hygiène. Les excédents annuels atteignent leur maximum en 1898, avec 15,6 p. 1 000. L'exubérance de croissance s'arrête. En 1914, l'Allemagne était déjà sur la pente qui entraîne tous les pays arrivés à un degré relativement élevé de prospérité vers la restriction des naissances.
Les pertes de la guerre sont réparées en 1925, la population s'élevant à 62 410 619 habitants, contre 57 798 427 sur la même surface en 1910. Mais l'excédent annuel est tombé de 12 p. 1 000 (1913) à 5,3 (1929).
C'est naturellement dans les villes que le fléchissement est le plus fort. En 1913, l'excédent de Berlin n'était que de 6 p. 1 000; les décès l'emportent de 2,5 en 1929. A Hambourg, il y a régression de 9 à 2,1. Dans toute la plaine du Nord, on note, en 1929, de 5 à 9 seulement, même dans la Saxe (5) qui atteignait en 1913 la moyenne du Reich. Les pays de petite propriété commencent à sentir les influences qui ont conduit, dans d'autres États modernes, au dépeuplement. Ainsi, dans le Brunswick, l'excédent, déjà inférieur à 9 en 1913, tombe à 2,9 en 1929. Dans le Wurtemberg et l'ancien duché de Bade, qui atteignaient à peu près la moyenne du Reich, on note 5,9 et 6,2. La régression est également sensible en Westphalie (de 20,2 à 8,5 en 1929).
Le mouvement serait encore plus sensible, si de nouveaux progrès n'avaient été faits dans la lutte contre la mortalité infantile, qui a encore diminué dans les centres ouvriers grâce au développement des oeuvres sociales. Il est clair que la grande poussée est bien finie, mais un accroissement modéré se maintiendra encore quelque temps.
On ne saurait exagérer la part de ce phénomène dans l'essor économique de l'Allemagne. Les nouvelles générations, arrivant toujours plus nombreuses, ont peuplé les ateliers, les usines, les ports. Leur afflux exubérant a même été tel que l'émigration a paru s'imposer pendant quelque temps.
Migrations intérieures et extérieures. — Entre 1860 et 1870, Brème et Hambourg ont embarqué chaque année une centaine de milliers d'Allemands, allant chercher du travail surtout aux États-Unis. Ce nombre a diminué dès que la grande industrie s'est développée, réclamant de plus en plus de bras, et s'est abaissé progressivement jusqu'en 1914, tombant à 87 000 en 1893, puis à 30 000 et à moins de 20 000. Le mouvement a repris après la guerre, et, en 1923, année
FiG. 31. — • Augmentation de la population de l'Allemagne, de 1820 à 1925.
La deuxième courbe, à partir de l'année 1910, correspond à la population du territoire de l'État allemand après les traités de 1919.
l'état et le peuple.
de crise exceptionnelle, plus de 110 000 Allemands se sont embarqués ; en 1928, on en comptait encore plus de 57 000, dont 45 500 vers les États-Unis. Tout indique que le courant va de nouveau se ralentissant. Jamais d'ailleurs, depuis la fondation de l'Empire, il n'a entraîné une véritable perte de substance, étant compensé à peu près par une immigration parfois assez importante vers les grands foyers industriels et les régions de grande culture. C'étaient surtout des Polonais qu'attiraient les salaires relativement élevés des mines de la Ruhr ou qu'on enrôlait par équipes pour l'arrachage des betteraves dans le Hanovre et la Saxe. A partir de 1895, le bilan des déplacements de la population était arrivé à se solder par un excédent, l'accroissement réel dépassant l'excédent des naissances sur les décès.
Le flux et le reflux en deçà et au delà des frontières ne représentaient cependant qu'un prolongement atténué des courants qui déplaçaient à l'intérieur du pays de grandes masses d'hommes. L'ampleur de ces migrations intérieures a répondu à la transformation radicale de l'économie nationale, qui s'est opérée depuis le dernier tiers du xix^ siècle. L'essor des industries a été tel, dans la région de la Ruhr et la Saxe en particulier, la croissance des villes a été si rapide, que l'augmentation naturelle n'a pu y suffire et qu'un appel de plus en plus puissant a été fait aux campagnes.
Du début du xix^ siècle jusqu'en 1910, l'afflux se porte surtout vers la Province Rhénane, où l'accroissement réel dépasse déplus de 8 p. 100 l'accroissement naturel. C'est l'ère du grand essor de l'industrie lourde et des mines de la Ruhr. Le Brandebourg avec Berlin attire un courant presque aussi fort. C'est aux dépens de la grande plaine du Nord qu'il s'alimente, puisant dans des pays agricoles de sol relativement pauvre, où domine la grande propriété, comme la Poméranie, la Prusse Occidentale, la Prusse Orientale elle-même. Le [déficit de l'accroissement réel par rapport à l'accroissement naturel varie de 6 à 8 dans ces régions.
La comparaison de 1910 et 1925 permet, en sautant par-dessus la guerre, de constater la continuation de ces déplacements de population, commandés par la nature des choses (fig. 32). L'excédent apparaît encore plus fort pour le Brandebourg, non seulement à cause de l'accroissement numérique accéléré de l'agglomération berlinoise, qui gagne plus de 400 000 âmes, mais parce que la natalité baisse de plus en plus dans les grandes villes. On voit la désertion des campagnes s'aggraver. La Prusse Orientale perd 135 000 âmes. En Bavière, la Basse-Franconie enregistre un déficit de 6 à 8 p. 100 ; avec le Xord-Est fPalatinat, Bayrischerwald et bords du Danube), c'est un total de 120 000 paysans qui manquent en 1925; la plupart sont allés à Munich.