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LA FORÊT NOIRE

Aspects généraux. — On ne peut s'empêcher d'évoquer les Vosges, en parlant de la Forêt Noire qui leur fait face. Les deux massifs jumeaux ont la même dissymétrie de relief, due à un mouvement de bascule du socle hercynien, incliné, en France, vers le Nord-Ouest, en Allemagne, vers le Nord-Est. Ils montrent la même opposition entre leur partie Sud, plus élevée, et leur partie Nord, plus basse, la première presque entièrement cristalline, la seconde formée par la couverture de grès triasiques, que son altitude plus modeste a mise à l'abri des érosions.

Le front rhénan de la Forêt Noire méridionale fait, peut-être plus encore que celui des Vosges, figure de montagne. Ses sommets, atteignant presque 1 500 mètres (Feldberg, 1 493 m. ; pl. XXI), sont plus dégagés, ses vallées plus profondément burinées. L'ensemble de la montagne paraît s'incliner graduellement vers le Sud, au lieu d'être coupé brusquement comme les Vosges. Mais ce qui frappe le plus, c'est la montée en escalier, de la plaine aux sommets arrondis. Au-dessus d'avant-monts, pareils à ceux qui portent le vignoble d'Alsace, on distingue une seconde plate-forme. Quelquefois, on compte trois marches d'escalier. L'idée vient naturellement d'y voir l'effet des failles en gradins, qui ont disloqué le bord du fossé rhénan. Mais la continuité de la plate-forme inférieure et sa descente graduelle vers le Nord indiquent plutôt un niveau d'érosion. Dans le Nord, un des gradins les plus élevés est visiblement formé par la surface aplanie du massif ancien, que l'érosion commence à dégager du manteau de grés

l' ALLEMAGNE.

triasiques. Les profondes vallées qui découpent les différents gradins en croupes allongées offrent souvent des replats portant des fermes et des prairies, qui font tache au milieu de la forêt.

L'aspect de la Forêt Noire est bien différent, quand on l'aborde de l'Est. En face des côtes calcaires du Jura Souabe, rien n'attire le regard, qu'un moutonnement confus de mamelons montant lentement vers l'Ouest ; on cherche la montagne, alors qu'on foule déjà le massif ancien. La disparition des larges horizons découverts de la Baar, avec leurs cultures et leurs gros villages, l'extension des forêts de sapins, l'encaissement progressif des vallées marquent le passage du Trias moyen calcaire au Grès bigarré. La forêt un peu moins dense, le relief légèrement plus accidenté, les fermes tapies dans les vallées indiquent seuls l'arrivée

FiG. 33. — Deux coupes à travers la Forêt Noire, montrant les rapports des différentes surfaces d'érosion.

1, Granité ; 2, Schistes cristallins ; 3, Trias gréseux ; 4, Dolomie du Trias moyen ; 5, Calcaire du Trias moyen (Muschelkalk) ; 6, Pénéplaine posthercynienne ; 7, Pénéplaine tertiaire ; 8, Failles. — Échelle des longueurs, 1 : 400 000 ; hauteurs exagérées quatre fois.

sur les hauteurs granitiques. Le voyageur suivant la voie ferrée vers Fribourg est saisi quand un tunnel le fait déboucher sur le versant Ouest au fond d'une gorge sauvage aux flancs hérissés de rochers (Hôllental ; pl. XXI, B). L'impression est plus forte encore quand on traverse de Villingen à Ofîenburg et qu'on se trouve, après la lente montée, sur le plateau gréseux uniformément boisé, au bord de l'abîme béant de la Gutach.

Comme dans les Vosges, le Nord s'oppose au Sud par des contrastes de relief atténués. De la plaine du Kraichgau, rien n'indique la montagne, que la ligne sombre de l'horizon boisé. A Pforzheim, on entre dans la sapinaie, qui couvre désormais tout le pays; en même temps, les vallées s'approfondissent brusquement, sans cesser d'être larges et peuplées, des escarpements gréseux trouent le manteau forestier sur leurs versants. On monte graduellement sur un plateau de plus en plus haut et de plus en plus découpé par les vallées, jusqu'à se réduire à des crêtes, qui atteignent de 800 à 1 000 mètres.

Ainsi ce sont bien les aspects vosgiens que nous trouvons partout, avec un peu plus d'ampleur des dimensions, peut-être un peu plus de complications. L'évolution des formes a dû obéir aux mêmes principes, avec quelques différences locales seulement.

Évolution du relief. — C'est aux hautes surfaces que les géographes s'adressent ici pour déchiffrer l'histoire du relief. Les crêtes de la Forêt Noire méridionale, bien dégagées par les coupures profondes des vallées au bord de la montagne, se fondent au centre du massif en larges croupes ou en dômes, accidentés seulement par les escarpements de petits cirques au fond desquels peut briller un lac. Ces accidents locaux sont, comme dans les Vosges, dus à la glaciation quaternaire qui, lors de sa plus grande extension, s'est avancée sur le versant

LES PAYS RHENANS DU SUD

oriental jusqu'au commencement des plateaux du Trias, accumulant les moraines qui barrent des lacs un peu plus vastes, comparables à celui de Gérardmer en Lorraine (Titisee). Rien d'essentiel n'a été changé à l'ensemble de la topographie

par ce dernier épisode géo- 8°

logique, et le géographe au courant de l'histoire de la zone hercynienne, exposée plus haut (p. 46-53), reconnaît dans les croupes de la haute Forêt Noire méridionale la trace d'une pénéplaine, souvent même celle de la pénéplaine fossile prétriasique, qu'il voit disparaître sous les grès, dressant en un front abrupt la tranche de leurs couches massives.

Au Nord et à l'Est, il aperçoit facilement une discordance entre la pente des strates de cette couverture sédimentaire et la surface des plateaux qu'elle forme, signe évident que ces plateaux représentent la pénéplaine tertiaire, dont nous savons la grande extension dans la zone hercynienne. Leur pente, prolongée vers l'Est, se raccorde avec les hauteurs du .Jura Souabe, tandis que, vers l'Ouest, elle vient afïleurer parfois sur les hauts sommets cri.stallins, signe évident aussi que les deux pénéplaines se recoupent à angle aigu (fig. 33). Si l'on peut définir les déformations de ces deux pénéplaines et leur extension actuelle, on aura la clef des contrastes du relief du sol et, par .suite, de ceux du paysage. C'est un essai de ce genre que représente la carte fig. 34.

Les hauts niveaux atteints par la pénéplaine tertiaire sont une originalité du relief de la Forêt Noire. Ils se sont conservés grâce à la faible érosion du versant Est. Le dégagement de la pénéplaine fossile prétriasique n'a commencé, en certains points du versant Ouest lui-même, qu'à partir du Quaternaire, quand

8°E Gr.

Fig. 34. — Essai de carte morplioiogique de la Forêt Noire.

A. 1, Pénéplaine fossile poslhercynienne. — B. Pénéplaine du Tertiaire inférieur (Éogène) : 2, Sur le meissif hercynien (formée aux dépens de A) ; 3, Sur les grès du Trias inférieur ; 4, Sur le Trias moyen ou le Jurassique calcaire. — 5, Buttes résiduelles dominant la pénéplaine B, avec cirques glaciaires. — G. Surfaces d'érosion néogène : 6, Sur le massif hercynien (formée aux dépens de 2) ; 7, Sur les grès du Trias inférieur (formée aux dépens de 3) ; 8, Sur le Trias moyen ou le Jurassique calcaire. — • 9, Massif volcanique d'âge néogène récent. — 10, Failles principales. — 11, Gradin d'érosion des tables gréseuses ou des côtes calcaires. — 12 ,Va!lum morainique. — Échelle, 1 : 1 250 000.

l' ALLEMAGNE.

la plaine rhénane a atteint sa profondeur actuelle, en partie par la continuation de rabaissement, en partie par le déblaiement des couches tertiaires peu résistantes.

L'avantage de l'érosion sur le versant Ouest s'est accentué de plus en plus et a amené des captures, qui expliquent la disposition souvent singulière du réseau hydrographique. Celle de la haute Wutach par la Dreisam, affluent de gauche de l'EIz, qui passe à Fribourg-en-Brisgau, date certainement du Quaternaire.

Peuplement et genres de vie. — La Forêt Noire est en somme un des meilleurs exemples du type des blocs hercyniens basculés. Comme bien d'autres régions analogues, elle a été longtemps un des points les moins peuplés del'Europe centrale, mais est devenue, depuis le moyen âge, une de ces montagnes plus animées parfois que les plaines voisines. La densité moyenne de la population » y atteint presque celle de la France (69 hab. au kilomètre carré). Elle dépasse 150 dans les vallées de la Murg et de la Kinzig, où fourmillent les maisons entourées de vergers, 200 dans le couloir industriel de la Wiese ; elle reste supérieure à 100 sur les hauteurs granitiques voisines du Titisee, où chaque repli de terrain cache une ferme. Moins peuplée que la vallée du Rhin, la Forêt Noire l'est beaucoup plus que les plateaux du Jura Souabe, où les traces de l'occupation humaine sont pourtant plus anciennes. Ce changement est l'œuvre d'une patiente et tenace colonisation, accomplie surtout du au xvi^ siècle et alimentée, soit par les pays du haut Neckar, soit par ce réservoir d'hommes inépuisable qu'a toujours été la plaine rhénane. Des deux côtés, l'augmentation de la population, poussant à l'émigration, avait suivi l'invasion alamane dans des pays déjà fortement occupés par les Celtes romanisés. C'est la maison alamane, au toit élevé, rappelant les chalets suisses, qu'on rencontre dans toute la Forêt Noire (pl. XXII, B). Les poutres saillantes, même quand le bois n'est pas l'élément essentiel de la construction, le balcon souvent fleuri, le grand développement du grenier à foin indiquent l'adaptation à une économie rurale analogue à celle des collines suisses.

L'élevage joue un rôle prépondérant : les prairies couvrent de 40 à 50 p. 100 de la surface cultivée. Mais le colon venu de la plaine reste fidèle à ses cultures et pousse aussi haut que possible ses champs et ses vergers. L'exploitation rationnelle de la forêt dans le Nord, l'essor industriel dans le Sud sont venus ranimer le mouvement de colonisation dans les temps modernes, sans changer notablement l'image générale de la répartition de la population, qui semble avoir été fixée dès la fin du moyen âge. Cette répartition est déterminée, moins par l'altitude que par les formes du relief et la nature du sol. Le Nord, plus bas que le Sud, est pourtant moins peuplé. Les calculs de densité de population par zones altimétriques montrent une diminution sensible à partir de 400 mètres, mais qui fait place à une augmentation vers 700 à 900 mètres, là où se développent ces hautes surfaces dont nous avons essayé de préciser l'histoire ^. L'extension plus ou moins grande de ces surfaces, leur morcellement plus ou moins marqué, la nature de leur sol, telles sont les raisons qui déterminent, avec la physionomie des différentes régions, leur mode de peuplement et leur genre de vie.

1. Densités par zones de 100 mètres d'altitude : 1 à 200 mètres, 299 habitants au kilomètre carré ; 200 à 300, 208 ; 300 à 400, 104 ; 400 à 500, 55 ; 500 à 600, 32 ; 600 à 700, 39 ; 700 à 800, 34 ; 800 à 900, 51 ; 900 à 1 000, 23 ; 1 000 à 1 200, 18 ; ,1 100 à 1 200 1,3 ; 1 200 à 1 300, 0,8 (d'après Naumann).

l'hot. coiniîi. liui' l'Agence des Chemins de fer îilleniands,

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