IV. — L'ORGANISATION DE LA PRODUCTION
Le xx" siècle a vu l'organisation de la Ruhr poussée jusqu'à un degré qui en fait une des régions industrielles les plus évoluées du monde entier. La production a été exaltée par l'emploi du machinisme et de tous les perfectionnements techniques possibles. Une solidarité d'intérêts a été créée entre les différentes
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industries. Des formes d'association de plus en plus complexes ont pris naissance. Enfin, les groupements régionaux se sont élargis par la participation à des entreprises situées aux quatre coins de l'Empire.
Perfectionnements matériels. — Dans toutes les branches de l'industrie, l'organisation matérielle a été transformée pour obtenir le plus grand rendement, tendance générale en Allemagne, mais qui n'est nulle part plus marquée qu'ici. Depuis la simple briqueterie, où des machines malaxent et mettent en forme l'argile séchée dans des fours à retour de flamme, jusqu'aux ateliers mécaniques où les machines-outils découpent, percent et modèlent presque l'acier; depuis la filature jusqu'au grand atelier de confection, où les machines taillent, cousent et font même les boutonnières des vêtements, partout on cherche à réduire la main-d'œuvre au prix d'améliorations constantes de l'outillage.
A côté des usines de la Ruhr, les vieux centres industriels anglais paraissent souvent vieillots et démodés. Une sorte de tradition s'est établie, qui veut qu'une part importante des bénéfices soit investie dans des améliorations ou des agrandissements. Rendue possible par l'appui illimité que les industriels trouvaient dans les banques, elle a été enracinée par la répétition de périodes de grand essor, où l'industrie avait peine à suffire aux commandes, suivies de périodes de crise. Les premières poussaient aux dépenses d'organisation, qui permettaient parfois de faire face aux secondes.
Sans entrer dans tous les détails techniques qui ne seraient pas à leur place ici, il semble utile de donner au moins un ou deux exemples de ces perfectionnements, pour lesquels les Allemands ont créé un mot : la « rationalisation » de l'industrie.
L'organe essentiel de la métallurgie lourde, le haut fourneau, est devenu, ici comme ailleurs, toute une usine, qui coopère avec d'autres fabrications et récupère une énergie jadis dépensée vainement. La fermeture hermétique à double cloche permet de ne rien laisser perdre des gaz ; les gaz pauvres vont chauffer la cokerie, qui accompagne tous les grands établissements métallurgiques, et mettre en mouvement les dynamos de la centrale électrique, qui distribue partout la lumière et la force. Les gaz riches produits par la cokerie vont eux-mêmes alimenter les fours Martin de l'aciérie. Sur la cokerie se greffent aussi les industries chimiques. Toute une forêt de tuyaux conduit les gaz précieux. Les grandes batteries de cylindres, connues sous le nom d'appareils Cowper, leur font subir une épuration soigneuse, qu'on a réussi à pousser assez loin pour ne pas leur laisser plus de 5 millièmes de poussière ; ces poussières, convenablement traitées, donnent 50 p. 100 de minerai. Les laitiers eux-mêmes, qui formaient jadis des tas de déjections, sont utilisés pour la fabrication des briques ou expédiés en Belgique et en Angleterre pour l'empierrement des routes. Les scories de déphosphoration sont vendues comme engrais aux agriculteurs ; les gaz de cokerie qui ne servent pas à l'usine sont expédiés au loin comme gaz d'éclairage. La plupart de ces perfectionnements sont connus ailleurs ; ils sont raremicnt employés tous et partout, comme c'est le cas ici. La complexité des installations, en augmentant la capacité de production de chacune, conduit à en diminuer le nombre : il n'y a pas 100 hauts fourneaux dans toute la Ruhr ; leur production moyenne a doublé depuis 1913, atteignant 54 000 tonnes en 24 heures. Souvent le puits de mine fournissant le charbon s'ouvre sur le terrain même de l'usine.
LA RÉGION INDUSTRIELLE RHÉNO-WESÏPHALIENNE. LA RUHR
comme aux établissements Phœnix, de Duisburg. Le quai où l'on décharge le minerai est relié par voie ferrée spéciale aux Rheinische Stahlwerke, où l'ensemble des constructions est organisé pour que la fonte passe directement à l'aciérie, et l'acier, aux laminoirs.
L'ensemble des perfectionnements de l'outillage a permis de racheter largement la baisse de production due à la diminution des heures de travail : l'ouvrier métallurgiste qui livrait 943 kilogrammes de fer par jour en 1913 et seulement 622 en 1922, en a façonné 1 017 en 1926 !
Disons encore un mot du rôle de l'électricité, qui s'est développée depuis le début du xix^ siècle dans des proportions inouïes. Elle est produite par les mines se servant de leur propre charbon, par les établissements métallurgiques utilisant les gaz des hauts fourneaux, par les centrales spéciales chauffant au lignite, et même par des chutes d'eau. On estime le total de la production à 4 millions de kilowatts-heure.
Cette puissance énorme sert à actionner les machines des mines, des établissements métallurgiques de tous genres, les métiers à filer et tisser et les innombrables machines-outils. Elle éclaire les villes et met en marche un réseau complexe de tramways, dont quelques-uns sont de véritables trains sur route. Il reste encore de quoi satisfaire aux besoins des localités lointaines, éclairer de petites villes, actionner les petits métiers et servir même à l'agriculture. Les conduites de force descendent le Rhin jusqu'à la frontière hollandaise, le remontent jusqu'au Taunus, vont à l'Est jusqu'à Giessen et au Nord-Est jusqu'à Minden-sur-Weser.
De grandes sociétés sont spécialisées dans la production et la distribution de l'électricité ; mais il est rare qu'elles ne soient pas contrôlées par des maîtres de forges propriétaires de houillères, telle la R. W. E. (Rheinisch-Westfâlische- Elektrizitdts-Aktiengesellschaft), financée par Thyssen et Stinnes, dont les câbles vont sur les deux rives du Rhin jusqu'en Hollande.
L'organisation commerciale. — Ces détails et maints autres, qu'il serait facile de multiplier, ne suffisent pas encore à donner une idée exacte de l'organisme économique de la Ruhr, si l'on n'essaie de comprendre le système d'accords et de groupements d'entreprises qui tissent sur toute la région un réseau de plus en plus complexe avec des ramifications de plus en plus lointaines. Sous le nom de syndicat, société ou union (Syndikat, Verein, Verband), ou sous celui, plus récent et plus vague, de Konzern, pour lequel il est diflicile de trouver une traduction française, ce qu'on a toujours visé, c'est l'organisation du commerce des produits en vue d'éviter les crises, qui ont secoué plusieurs fois toute l'économie à la suite de périodes d'essor extraordinaire, où les prix montaient démesurément, pour s'effondrer ensuite. Ce résultat semble pouvoir être obtenu par deux méthodes : l'amalgame des entreprises en grandes sociétés assez puissantes pour résister aux mauvais moments ; l'entente entre les producteurs pour limiter la production et supprimer la concurrence qui avilit les prix. Toutes deux ont été successivement ou simultanément employées.
C'est au charbon qu'on a appliqué d'abord l'idée du syndicat de vente, réalisé par le Rheinisch-Westfalisches-Kohlen-Syndikat à la suite de la crise de 1890. Les membres de l'association payaient une amende (Abgabe) en cas de surproduction ; ils recevaient une indemnité (Entschadigung) en cas de sous-production ;
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ils pouvaient se retirer sur préavis. Plusieurs fois dissous, le Syndicat s'est reformé de même.
L'amalgame des exploitations fut commencé plus tôt. C'est après la crise de 1873 que s'est fondée la puissante Gelsenkirchner-Bergwerk-Aktiengesellschaft, ce groupement qui, en 1906, possédait 23 650 hectares de concessions, employait 25 192 ouvriers et produisait 6 350 000 tonnes de charbon. Après venaient la Harper et la Hibernia, la première avec 22 844 ouvriers et 5 150 000 tonnes de production, la seconde avec 17 632 ouvriers et 4 899 000 tonnes. Il faut noter que l'État prussien a lui-même un assez grand nombre de mines, restées en général en dehors du Kohkn-Syndikat.
Une crise de surproduction de l'acier a amené de même, en 1900, la formation du Stahlwerksverband, dont le siège est à Diisseldorf, pour contrôler le contingentement de la production, suivant le même principe que pour le charbon. Ce groupement, plusieurs fois dissous et reformé, a été étendu à d'autres régions de l'Allemagne, et finalement élargi par des accords internationaux.
Comme pour le charbon, on a essayé de bonne heure d'amalgamer les établissements métallurgiques ; mais des résultats favorables n'ont été obtenus qu'à partir du moment où les forges ont été acquises par les propriétaires de mines ou, réciproquement, les mines par les métallurgistes. C'était le point de départ d'une nouvelle forme de groupement conduisant au Konzern, celle qu'on a appelée le groupement vertical, par opposition au groupement horizontal qui amalgame des entreprises du même genre. Le début du xx^ siècle a vu les premières concentrations de ce genre autour du Phœnix, de la Gelsenkirchner et de la Deutsch- Luxemburg. Chacune de ces sociétés s'efforçait de s'assurer divers genres de production, pour faire face à toutes les demandes et à toutes les difficultés. La plus importante opération faite avant 1910 a été celle à laquelle présidait Mathias Stinnes à la tête de la Deutsch-Luxemburg, qui absorbait la Dortmunder-Union associée à la Romburger Aktiengesellschaft, pour s'assurer des minettes lorraines, achetait une usine à Emden avec un chantier de constructions navales, s'associait à une compagnie de navigation à Brème et à la puissante « Compagnie de Navigation à vapeur sur le Rhin » (Rheinische Dampfschiffahrtgesellschaft). On voit qu'il s'agissait d'une extension à tous les genres d'entreprises, industrielles et commerciales, à la production et au transport, et que les intérêts étaient étendus bien au delà de la Ruhr. C'est le type complet du Konzern, qui n'a cessé, depuis, de se développer.
Il serait vain d'essayer d'en donner un tableau. Rien de plus fluide et de plus instable que de pareils groupements ; ils dépendent souvent de l'activité d'une personnalité. On connaît les noms de Krupp, de Thyssen, de Stinnes. Rares sont les exemples d'une sorte de dynastie se perpétuant, comme celle des Krupp, grâce à la prébende des commandes du matériel de guerre, jusqu'à la paix qui a compromis un moment la solidité de l'édifice.
La perte de mines, de forges en Alsace-Lorraine et dans la Sarre a contribué à ébranler d'autres Konzern. De nouveaux groupements sont en voie d'organisation, auxquels, pour éviter les impôts qui frappent les associations nouvelles, on donne une forme plus vague, avec le nom de « Communauté d'intérêts » (Interessengemeinschaft). En 1926, la Deutsch-Luxemburg et la Gelsenkirchner étaient en train de nouer un nouveau faisceau de ce genre avec le Bochumer-Verein, la Rhein-Elbe-Union et le grand groupement d'industries électriques connu
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SOUS le nom de Siemens-Konzern, système qui embrasse tout un ensemble de fabriques, de centrales, et de sociétés exploitant des tramways ou chemins de fer locaux, sans compter plusieurs banques, dont le Barmer Bankverein.
L'ampleur de ces opérations et l'instabilité de ces combinaisons semblent leur enlever toute signification géographique. Elles ne sont pourtant que le couronnement d'une suite d'efforts sans lesquels la Ruhr n'aurait pu soutenir le train mené depuis cinquante ans, arriver à la puissance et au développement qui lui donnent une physionomie presque unique.