V. — ASPECTS RÉGIONAUX
Il faut pourtant le noter, la grande région industrielle qu'évoque le nom de la Ruhr n'offre pas partout la même activité presque trépidante, la même intensité presque fébrile de toutes les formes de vie économique. Si l'on s'écarte de l'axe principal Duisburg-Dortmund, où sont les plus grandes agglomérations et où la densité des voies ferrées atteint son maximum, l'on peut traverser des forêts, des prairies et des cultures, oublier les puits de mines et les hauts fourneaux, qui n'existent pas encore ou qui ont disparu, voir d'autres formes de vie industrielle plus jeune ou plus vieille (fig. 44).
Mais c'est toujours en fonction du charbon que varient les aspects et le genre de vie. La distinction essentielle qui s'impose est celle des trois zones que nous avons déjà signalées : au Sud, celle des charbonnages anciens, relativement peu productifs, assez espacés et qui disparaissent de plus en plus, avec quelques centres industriels persistant çà et là, voués surtout au textile et à la métallurgie de transformation ; puis la zone centrale, où flamboient toutes les énergies portées au maximum de puissance, mais surtout la métallurgie lourde fondée sur l'exploitation directe des houilles à coke ; enfin, au Nord de l'Emscher et sur la rive gauche du Rhin, la zone, sans limite précise, où les sondages cherchent et trouvent le charbon, faisant naître au milieu des campagnes des agglomérations en pleine voie d'organisation.
Il faut cependant faire encore une place à part aux centres rhénans échelonnés le long du grand fleuve, où l'industrie est subordonnée au commerce, foyers plus ou moins isolés, par des étendues cultivées, de la Ruhr proprement dite, mais qui ont avec elle des liens souvent très étroits, comme Dûsseldorf.
Zone ancienne. — La Ruhr, en amont du coude de Werden où elle sort de sa vallée encore encaissée dans le bord du Massif Schisteux, marque à peu près la limite de la zone ancienne où a commencé l'exploitation des houilles à flanc de coteau, par des galeries ou des puits peu profonds. Les gisements s'épuisent, et le rendement ne paie plus. On voit par endroits une haute cheminée qui penche et menace ruine. Au fond d'un vallon verdoyant se découvrent les bâtiments de briques fendus de lézardes, avec des masures en partie écroulées. La nature efface l'empreinte industrielle, qui n'a jamais été profonde. Ce pays doucement vallonné n'avait pas cessé d'être agréable, avec ses bouquets de bois et même, çà et là, ses forêts, ses villages perchés sur les hauteurs et ses fermes aux versants des collines. Pas de dépeuplement ; le mineur était un paysan ayant sa maison et sa terre ; il y retourne et vit du revenu des prairies, régénérées depuis que l'eau ne disparaît plus dans les galeries des mines. L'autobus ou le tramway lui permettent
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au besoin de couvrir, soir et matin, les 30 kilomètres qui le séparent des usines de Hagen, Dortmund, Bochum ou Essen au Nord ; de Barmen, Elberfeld ou Solingen au Sud.
Ces derniers centres sont ceux qui l'attirent le plus, car l'activité industrielle y garde des formes plus simples et plus anciennes. Ce sont surtout les vieilles industries textiles, profondément transformées par le machinisme moderne, mais toujours liées à la vallée où elles sont nées ; puis les ateliers de finissage de la métallurgie de transformation, sauvés par l'usage des machines-outils (fig. 44).
Que de changements depuis qu'on voyait étalées sur les prés au bord de la
Fig. 45. — Elberfeld et Barmen. — Échelle, 1 : 100 000.
Wûpper les toiles lavées dans ses eaux pures et rapides ! Une coulée de maisons suit sur plus de 20 kilomètres la vallée sinueuse et encaissée, depuis Vohwinkel jusqu'à Rittenhausen, rétrécie aux étranglements, étalée aux confluents (fig. 45). Près de 400 000 âmes se pressent ici entre les hauteurs couvertes de forêts. Le curieux chemin de fer aérien qui roule, suspendu sur un câble au-dessus de la rivière, d'un bout à l'autre de l'agglomération, a laissé la place aux usines et maisons de commerce, étroitement liées au thalweg. C'est par là que les charrois sur route, puis la voie ferrée ont de tout temps apporté les matières premières nécessaires à une industrie qui ne doit rien au sol et même s'approvisionne ailleurs en demi-finis. Déjà au temps du blocus continental, qui fit de VHofaiie le centre du commerce pour tous les pays rhénans, c'étaient les draps, chemises, bas, rubans et les vêtements qu'on venait y acheter de très loin. Les filés étaient importés de Hollande ou du Nord de la France. Ils en viennent encore ; mais surtout, maintenant, deMûnchen-Gladbach, le grand centre de la rive gauche du Rhin, près de Krefeld. Barmen et Elberfeld tissent le coton, mêlé à la laine, en pièces de 1 m. 50 de large, qui sont réputées ; fabriquent le drap genre Elbeuf et toutes les étoffes de soie naturelle ou artificielle, pure ou mêlée de coton ; façonnent, teignent, apprêtent rubans et frivolités, confectionnent les robes, habits,
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1,'allemagne.
manteaux de tous geures. L'industrie chimique, nécessaire à la teinture et à l'apprêt, s'est développée jusqu'à la production de spécialités pharmaceutiques. La fabrication, sur place, des machines a conduit à l'industrie mécanique, qui s'est développée surtout à Barmen-Rittenhausen, aux dépens du textile dont les salaires sont moins élevés.
C'est un organisme industriel complexe qui a pris racine dans cette vallée où rien ne le fixe que l'abondance de la main-d'œuvre et les traditions. Il a sa physionomie propre, un cachet relativement ancien. Pas de très grandes usines : ainsi on compte à Barmen-Elberfeld 4 000 firmes, dont 2 000 industrielles avec 80 000 ouvriers. A deux pas de la gare de Barmen (187 099 habitants) se voient encore les vieux hôtels des bourgeois qui ont fondé au xviii^ siècle quelquesunes de ces firmes, maisons de bois, façades bardées d'ardoises, portes et fenêtres encadrées de sculptures sur bois en style Louis XV. Elberfeld (167 577 hab.) est plus moderne, et ses bâtiments publics sont encore modestes par rapport à ceux de Dortmund, Essen et Duisburg. L'ouvrier est encore logé ici le plus souvent dans de grandes casernes noires. Des quartiers sains et aérés commencent seulement à s'organiser au-dessus du ruban d'usines, le damier régulier des rues bordées de villas bourgeoises s'étalant sur les pentes, tandis que quelques colonies aux toits rouges mordent sur la forêt, qui partout couronne les versants.
Très évolué certainement, ce centre industriel garde un aspect inconnu maintenant au Nord de la Ruhr ; il vit un peu à part, satisfait seulement de trouver, dans l'énorme agglomération de manœuvres et d'ouvriers métallurgistes voisins, des millions de clients pour ses confections à bon marché, taillées et cousues entièrement à la machine. Ses liaisons d'intérêts sont avec le centre textile de Krefeld-Gladbach, situé sur la rive gauche du Rhin, qui lui fournit les filés et même une partie des étoffes pour ses confections.
Ville de plaine, Krefeld (131 098 hab.) est unie au Rhin par un court canal et a son port, où débarquent coton, laine et charbon. Réputée depuis longtemps pour la soierie, elle ne laisse plus à Mûnchen-Gladbach le monopole des filatures de coton, ni même à Rheydt celui des constructions de machines. Ces trois villes qui se touchent presque, avec leurs 250 000 âmes, forment un centre complémentaire de celui de Barmen-Elberfeld.
Solingen (51 929 hab.) est à part. Avec Remscheid (76 827 hab.), il perpétue une autre tradition, celle de la petite métallurgie, jadis fondée sur la forge au bois, maintenant privée de tout lien avec le sol et exploitant seulement une main-d'œuvre aussi abondante qu'industrieuse. L'acier demi-fini et le charbon viennent de Duisburg, les machines-outils, de Dûsseldorf, l'électricité qui les actionne, des grandes centrales des bords de la Ruhr. L'organisation locale s'assouplit et s'ingénie pour usiner en série, au meilleur marché possible, non seulement la coutellerie et les armes, qui ont fait jadis la réputation de Sohngen, mais les objets de ménage les plus variés et toutes les formes de la quincaillerie à bon marché. Les commis-voyageurs partent en foule placer partout, jusque bien au delà des frontières, les produits offerts aux prix les plus bas, fabriqués même suivant les désirs particuliers du client. Nous sommes ici en présence de quelque chose de comparable aux petites industries de transformation qui persistent dans les vieilles montagnes hercyniennes comme le Thiiringerwald, avec plus d'ampleur toutefois, grâce à l'énergie qui émane du centre houiller de la Ruhr proprement dite.
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La zone des grandes industries modernes. — C'est à peu près entre la Ruhr et l'Ernscher et de Duisburg à Dortmund qu'on peut localiser ce foyer, dont l'éclat rayonne sur tous les pays rhénans. Là sont les exemples les plus caractéristiques de cette association intime de l'extraction et du commerce du charbon avec la métallurgie lourde, qui n'exclut ni les constructions mécaniques et la fabrication des machines, ni les industries chimiques, et qui suppose d'énormes agglomérations d'hommes, avec un envahissement extraordinaire de presque toute la surface du sol par les bâtisses et le réseau des voies de communications. Là sont les plus grandes accumulations de capitaux et les plus gros bénéfices, là sont les sièges de ces organisations qui étendent leurs ramifications jusqu'aux frontières de l'Empire, sinon même au delà.
C'est presque une seule ville : sur 100 kilomètres de l'Ouest à l'Est et 10 à 20 du Nord au Sud, on cherche les espaces vides (fig. 44). La carte du Ruhrsiedelungsverband permet de situer, d'estimer ces Griinflàchen à moins de 10 p. 100 : prairies des alluvions inondables de la Ruhr et de l'Emscher, près du confluent avec le Rhin, lambeaux de forêts respectés et aménagés en parcs pour quelques villes, et surtout minuscules potagers semés de petites cabanes, s'insinuant partout entre les remblais des voies ferrées et les énormes crassiers en forme de terrasses, dont les talus commencent à être envahis par de maigres bois d'acacias.
Les centres urbains compacts tiennent pourtant moins de place que les colonies ouvrières aux maisons espacées et souvent accompagnées de jardins, les super-structures des mines, les hauts fourneaux, les grands halls des laminoirs et des ateliers de constructions mécaniques, les usines de tous genres, le réseau infiniment complexe des routes et surtout des voies ferrées qui s'épanouissent démesurément autour des gares. Le voyageur qui passe ne voit presque aucune différence d'aspect d'un bout à l'autre de l'énorme agglomération. Il y en a cependant, qui tiennent au développement et à la spécialisation de certains centres.
Essen, avec 470 524 habitants, est la plus grande et la plus belle ville de la Ruhr, type complet du centre minier et métallurgique d'origine ancienne déjà, mais qui a triplé sa population dans les trente dernières années, en même temps que la concentration des entreprises réalisait d'énormes bénéfices. D'où le caractère monumental du centre, édifié autour d'un noyau de vieille ville datant du siècle, le confort, poussé jusqu'au luxe, des colonies ouvrières qui se déploient tout autour, mais surtout au Sud, escaladant les pentes vallonnées du Massif Schisteux, au bord duquel est née la ville, jusqu'à la belle forêt transformée en parc municipal. Les établissements Krupp, type de la firme dominatrice et animatrice à la fois, groupant toutes les formes d'énergie et d'activité fondées sur le charbon et le fer, ont eu plus de 150 000 ouvriers et en emploient encore 50 000. Les aciéries seules forment une véritable ville qu'entoure un haut mur de 11 kilomètres de longueur. Le palais du Syndicat houiller est un véritable ministère, autour duquel stationnent, jusque très tard, des files d'autos. C'est aussi à Essen qu'est le siège du Ruhrsiedelungsuerband.
Tout parle ici de puissance organisée. Cependant Altenessen est là, à deux pas, comme un repoussoir, type du faubourg minier étalant ses hautes maisons noires lézardées.
C'est aussi une grande ville que Dortmund (321 743 hab.), avec moins de luxe, mais non moins de sève. Le vieux noyau se reconnaît avec ses rues étroites
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et ses fortifications transformées en boulevards ; la volonté d'urbanisme éclate dans le front de ville élégante qui s'offre au sortir de la gare monumentale, l'énorme Palais des Postes, le Musée des Beaux Arts. Dortmund a été de tout temps un centre d'instruction technique pour les mines. Siège de la puissante Deutsch-Luxemburg, du Phœnix et de la Ilarpener A. G., c'est aussi le port le plus actif après Ruhrort-Duisburg ; ses cinq bassins, en relation avec un immense faisceau de voies ferrées, sont le terminus de cette artère vitale qu'est le canal de Herne et le point de départ du canal à l'Ems.
Bochum et Gelsenkirchen peuvent être donnés comme types des gros centres où la métallurgie ne joue qu'un rôle subordonné. Malgré la puissance des agglomérations (211 249 et 208 517 hab. en 1925), on y a l'impression de quelque chose de plus fruste et de plus populaire. Bochum a beau être le siège du puissant Bochumer-Verein, dont les aciéries et les puits voisins forment toute une ville, et d'un des syndicats de production chimique les plus importants (sels ammoniacaux, goudron et benzol), il ne rappelle que de loin Essen. Le site est pourtant à peu près le même, au bord du Massif Schisteux, et le parc sur les hauteurs ne manque pas d'agrément, avec les belles villas qui l'entourent. Mais les colonies ouvrières sont du type ancien, les rues étroites du vieux centre, où se tient tout le commerce, étalent le soir, dans des flots de lumière, les marchandises à bon marché sous les yeux d'une foule grouillante.
Gelsenkirchen n'a pas de passé. C'était un bourg de quelques milliers d'habitants avant 1870. Sa grande poussée a été parallèle à celle d'Essen. Ses puits sont parmi les plus productifs qui aient jamais été forés. Des millions sont sortis du Graf Bismark, de Unser Fritz, des Rhein-Elbe I-IV. C'est ici que s'est fondée la puissante Gelsenkirchner A. G., noyau du Konzern de Mathias Stinnes. Pourtant l'énorme cité n'est qu'une agglomération de quartiers ouvriers, dont chacun forme une ville avec son parc, son église et son école.
Même caractère à la cité voisine d'Oberhausen (105 436 hab.), siège d'un des plus grands établissements métallurgiques modernes, la Gathoffnungshiïtte, qui a son port sur le Rhin, avec un grand chantier de construction.
Il faut faire une place à part à l'énorme agglomération de Duisburg- Ruhrort (300 000 habitants), qui est avant tout un grand port rhénan, le seul réellement compris dans le bassin houiller, dont il est l'organe commercial le plus important.
La zone d'extension récente. — La nature reparaît au delà de la zone où flambent toutes les énergies du bassin de la Ruhr, qui s'arrête à peu près à l'Emscher au Nord et au Rhin à l'Ouest. On respire, en découvrant enfin de grands horizons de prairies et de cultures, où les silhouettes des chevalements de mines et les hautes cheminées apparaissent seulement çà et là. Ces apparitions deviennent plus rares au fur et à mesure qu'on s'éloigne en pénétrant dans le bassin de Munster, aux collines ondulées, coupées de haies et semées de fermes isolées, ou en traversant la plaine rhénane, avec ses basses terrasses couvertes de prairies et ses buttes boisées.
Les premiers puits forés au voisinage du Rhin ou de l'Emscher ont déjà fait naître dans ces calmes campagnes de grosses agglomérations purement minières qui, en une vingtaine d'années, ont dépassé les 100 000 âmes ; on les voit s'étaler avec une rapidité qui défie tous les plans. Hamborn, petit village en 1880, comp-
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tait 126 000 âmes en 1925 (voir fig. 47). Là, pas de vieux centre avec bâtisses élégantes ou monumentales. Les cités ouvrières se juxtaposent, séparées souvent par des fragments de campagne où l'on découvre une ferme perdue, quelques boutiques en bois élevées à un croisement de routes. C'est dans la zone inondable que s'ouvrent les nouveaux puits, qui font sortir de terre les colonies, construites sans luxe, mais avec le souci du confort. A côté d'un puits encore en forage, couvert de cette sorte de clocher en bois qui rappelle les sondes de pétrole, on peut en voir un déjà en fonction, garni de sa superstructure avec les roues tournant en sens contraire. Des routes, où l'empierrage grossier vient d'être fait, y mènent au milieu des fondrières ; et c'est dans un véritable chantier de construction que logent déjà les mineurs, occupant avec leurs familles de petites maisons à un étage, dont chacune a, derrière, sa bande de jardin. L'école est encore une baraque en bois ; il en est de même des deux églises, mais, sur la place, la coopérative est déjà installée, avec un club modeste. Les charbonnages de Hamborn sont la providence des usines métallurgiques voisines, aciéries de Thyssen, à Brûckhausen, avec leurs laminoirs construits en 1919, aciéries des Rheinische Stahlwerke, à Ruhrort-Duisburg.
Un autre exemple de cité minière en plein développement, c'est Recklinghausen, dont la population a plus que doublé en vingt ans (84 518 hab., 138 000 avec le cercle rural). Il y avait là une vieille ville, dont les remparts ont donné un boulevard tout en jardins et dont les rues sont bordées de maisons à colombage, aux hauts pignons sculptés. En 1926, une petite gare modeste y donnait encore accès au voyageur, mais un immense faisceau de voies de triage s'épanouissait à Recklinghausen-Sud, du côté des puits de mines, accompagnés de cités ou\Tières s'installant dans la plaine humide. Sur les hauteurs de sables semés de gros blocs glaciaires, on taille dans la forêt des rues bordées de belles villas dans les jardins. Le tribunal s'y dresse, et, tout autour, le pullulement d'avoués et d'avocats révèle les chicanes auxquelles doit donner lieu l'extension industrielle de ce vieux pays de vie rurale. On sent partout ici la campagne toute proche.
Même impression à Buer, la nouvelle ville voisine, où les colonies s'agglomèrent, à peine séparées par de grands espaces verts.
Les centres rhénans. — II faut, pour achever, revenir au Rhin, dont les bords sont une suite de centres économiques et d'agglomérations urbaines d'un type spécial, prolongeant vers le Sud le rayonnement du foyer principal de la Ruhr. Entre ces agglomérations, la vie rurale persiste, et la zone industrielle ne forme souvent qu'une bande étroite le long des berges même du grand fleuve, où se succèdent ports et usines. De Ruhrort à Oberhausen, le tapis vert des prairies s'étale sur des kilomètres. Le train ou le tramway express, presque aussi rapide, qui conduit en 40 minutes de Duisburg à Dùsseldorf, ne montre que des champs de céréales ou de betteraves et des herbages où pâturent des troupeaux de vaches blanches et noires, avec des villages entourés d'arbres et de petites fermes aux toits de tuile.
Les cités jumelles de Ruhrort et Duisburg sont le type le plus complexe des grandes agglomérations rhénanes où la vie industrielle est fonction de celle du port (fig. 46-47). Elles sont nées pourtant au milieu même des charbonnages; mais ce qu'elles produisent ne compte guère à côté de ce qu'elles reçoivent et expé-
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dient. Leur croissance, dont l'allure s'accélère au xx^ siècle, suit celle des bassins qui se multiplient, en allant au-devant des besoins, facilement creusés dans les alluvions meubles et ouvrant tous sur le double canal qui communique avec le Rhin par de grandes écluses. Dans la visite du plus grand port fluvial du monde.
FiG. 46. — Duisburg et ses environs, d'après le levé à 1 : 25 000, de 1894. Les vieux centres de Duisburg et de Ruhrort sont encore séparés par les prairies inondables de la Ruhr.
Échelle 1 : 75 000.
on est peut-être moins surpris par l'étendue des miroirs d'eau et des quais que par le peu d'animation, quand on connaît le chiffre formidable du tonnage, et par le petit nombre des appareils de levage et de déchargement ; impression d'autant plus vive que le Rhin fourmille de remorqueurs et de péniches. Elle s'explique par la puissance des appareils, qui vident ou remplissent les bateaux avec une rapidité étonnante, et aussi par la spécialisation étroite des bassins. Le Nordhafen est presque exclusivement réservé aux minerais des Rheinische Stahlwerke. Le pétrole est naturellement cà part. Les céréales vont à Duisburg,
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où quatre immenses élévateurs pompent le grain par d'énormes tuyaux dans les péniches alignées. Le charbon est roi ; c'est lui qu'on voit partout au Kaiserhafen, aux bassins ABC, dont le fond est encombré de péniches pressées. Le wagon bascule et se vide en une demi-minute dans une vaste poche qui s'ouvre
FiG. 47. — Duisburg et ses environs, trente-trois ans plus tard (levés de 1927).
Duisburg est devenu une grande ville, dont les usines vont jusqu'au Rhin et jusqu'à la forêt. Ruhrort, avec ses nouveaux bassins, ses immenses gares, a presque fait disparaître les prairies de la Ruhr. Les hameaux de Briickliausen et de Hambom sent de p:rcsses agglomérations qui font corps avec Meiderich même. Pur la rive gauche du Rhin, Homberg et Rheinhausen sont nés de presque rien. Le cachet urbain et industriel s'est imprimé partout. — Échelle, 1 : 75 000.
ensuite par le fond en se déplaçant tout le long du bateau. Autour du port fleuris.sent les industries : minoteries, hauts fourneaux, aciéries, industries chimiques, papeteries, verreries, etc. Les aciéries Phœnix, déjà anciennes, fusionnées avec les Rheinische Stahlwerke, qui possèdent des puits produisant 25 millions de tonnes de charbon, fabriquent un million et demi de tonnes d'acier, avec 10 000 ouvriers (pl. XXXVII, C, et XXXVIII, A et B).
Des deux villes sœurs, la plus ancienne, Duisburg, est aussi la moins fruste.
l' ALLEMAGNE.
On y retrouve le cachet d'urbanisme imprimé aux cités les plus importantes de la Ruhr proprement dite, quelques rues et places bordées de beaux magasins, avec quelques bâtisses monumentales. Ruhrort est resté le port et le faubourg industriel où tout est sacrifié au charbon.
Si l'on suit la berge du Rhin, il est difficile de dire où s'arrête l'agglomération. Les neuf hauts fourneaux de Rheinhausen, avec leur port spécial, leurs deux grandes tours à eau et leurs fours à chaux ; les aciéries et les chantiers de construction de Uerdingen ne sont que les points les plus brillants d'une véritable rue d'usines de tous genres. Quelques kilomètres de rives enfin solitaires, et voici Dùsseldorf, grande ville de 432 633 habitants, avec sa ceinture d'industries.
Cette sorte de métropole commerciale de la Ruhr est complètement en dehors du bassin houiller. Pourtant les moyens de communication les plus rapides et les plus nombreux suffisent à peine au courant qui l'unit à Duisburg, Essen et autres centres houillers et métallurgiques. Les relations ne sont guère moins actives avec Barmen, Elberfeld et Krefeld. Capitale des ducs de Berg, Dusseldorf garde, pour le rude peuple des mineurs et toute la gent industrielle, dominée par les préoccupations matérielles, le prestige d'un centre intellectuel et élégant. Ville d'écoles, de riches magasins, de musées, de théâtres, c'est le rendez-vous où se traitent les affaires, le siège du Stahlwerkverhand, lieu de congrès, d'expositions, comme celle de Gesolei, qui, en 1926, révélait l'importance des préoccupations sociales et hygiéniques dans l'industrie rhénane. Pourtant la vieille ville, détruite par un incendie, n'offre plus rien d'intéressant, et toute la cité s'est développée en amphithéâtre autour du méandre du Rhin, sans rien qui individualise ses quartiers tous également bien bâtis. Les bassins du port sont creusés dans les alluvions de la rive convexe ; en face s'étalent les faubourgs industriels de Kassel et Heerdt ; au Sud et à l'Est se développe tout un cercle d'usines. C'est la métallurgie de transformation qui domine. Diisseldorf fabrique des wagons et locomotives, trains laminoirs, chaudières, machines de mines et tous les genres de machines-outils. Neuss se rattache encore à son cercle, mais, au delà, les rives du Rhin redeviennent solitaires jusqu'à Cologne.
Telle est la Ruhr. Peu de régions industrielles excitent autant l'intérêt par la vie ardente qui s'y manifeste, la croissance rapide des villes, l'augmentation plus rapide encore de la production et du commerce, l'accumulation des capitaux, la complexité des liens d'intérêts entre les différentes affaires et les différentes localités, l'extension même de ces liens jusqu'aux limites de l'Empire allemand.
L'activité humaine a été servie par une série de circonstances favorables : bassin houiller d'une richesse extrême, d'une exploitation relativement facile, se trouvant assez près du Massif Schisteux Rhénan pour y puiser l'eau nécessaire, mais s'étendant presque à l'infini dans une plaine où tous les développements urbains et commerciaux sont aisés, et surtout à proximité de la plus belle artère navigable de l'Europe centrale. Ce qui a été réalisé n'en est pas moins prodigieux. Une croissance aussi rapide ne pouvait se faire sans crises. C'est une véritable fièvre qui semble surexciter les forces de cet organisme économique. Aux chiffres cités vers 1910, on avait l'impression d'une sorte de vertige. L'industrie de la Ruhr court tête baissée à la surproduction. Même sans la guerre, elle devait être secouée par une crise, dont elle a commencé à peine à se relever vers 1926. Cette crise n'était pas la première ; depuis celle de 1850, on les a vu se suc-
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céder à une ou deux décades d'intervalle, mais l'organisme vigoureux a toujours réagi, par la formation de syndicats de vente, accompagnés d'amalgame des entreprises, puis par la constitution de groupements complexes, dont les Konzern et les communautés d'intérêts sont l'expression la plus simple; et le résultat a toujours été un nouvel accroissement de puissance. On se demande jusqu'où ira cette évolution. Ce qu'elle a de périlleux sera peut-être atténué par l'extension même de la région économique. On ne peut pas comprendre la Ruhr en examinant seulement l'extraordinaire agglomération industrielle vivant directement sur le charbon entre la Ruhr et l'Emscher. Une zone nouvelle commence à se développer au Nord et à l'Ouest, tandis qu'au Sud persistent de vieux centres spécialisés dans les textiles et la métallurgie fine et que, sur les bords du Rhin, fleurissent des places de commerce entourées de ceintures d'usines, comme Duisburg, Diisseldorf et même Cologne. A ces foyers secondaires, la flamme monte moins haut, mais brûle d'une façon plus égale ; ils peuvent jouer un rôle de régulateur un jour. Les banques de Barmen ne disent-elles pas déjà leur mot à Diisseldorf et à Essen ?
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