CHAPITRE XVII
THURINGE ET PAYS DE LA WESER
Entre le Massif Schisteux Rhénan et le Massif Bohémien, l'Allemagne hercynienne offre l'image du morcellement et de la confusion. La carte topographique montre un dédale de hauteurs et de dépressions sans orientations dominantes, la carte géologique, toutes les couleurs du Primaire, du Secondaire et du Tertiaire, auxquelles s'ajoutent celles des massifs volcaniques. La seule caractéristique générale de ce pays est d'être fortement accidenté, bien qu'aucun point n'y dépasse 1 000 mètres, en dehors du massif isolé du Harz (Brocken, 1 142 m.). Il y a là comme un pont de reliefs forestiers, reliant le Massif Schisteux Rhénan au massif de Bohême et séparant la grande plaine du Nord du Bassin de Souabe et Franconie. Sur ce faîte s'est établie la ligne de partage des eaux entre le Main, affluent du Rhin, au Sud, la Weser et la Saale, affluent de l'Elbe, au Nord. Le chaînon du Teutoburgerwald s'avance en pointe jusqu'au bord de l'Ems, séparant le Bassin de Munster de la plaine hanovrienne.
Pendant longtemps, les hommes ont hésité à franchir ces solitudes forestières, et les pays rhénans romanisés n'ont été vraiment menacés que du jour où les tribus germaniques ont trouvé une route de pénétration par la trouée de Kassel.
Les géographes ont reconnu l'individualité de cette région hercynienne, sans trouver un nom d'ensemble qui lui convienne. L'Est, drainé par la Saale, correspond à peu près à la Thuringe, l'Ouest est presque tout entier compris dans l'aire de drainage de la Weser.
L'histoire géologique éclaire un peu la confusion du relief, en nous montrant ici un point faible dans la zone des hauteurs hercyniennes qui va de l'Escaut aux sources de l'Oder : un seuil tendant à se former dès l'époque secondaire et où les sédiments voilant le socle ancien sont disloqués par les poussées que provoquent les mouvements des « horsts » à l'Est et à l'Ouest, autant que par les affaissements qui se produisent au Nord et au Sud.
Ces sédiments sont les mêmes que dans les pays rhénans, allant du Permien et des grès du Trias au Jurassique supérieur ; mais le Crétacé ne se trouve qu'au Nord, et il semble que, déjà à cette époque, le caractère de seuil s'accentuait. Le Sénonien, au Nord du Harz, contient des galets cristallins, preuve que le socle primitif était déjà décapé sur les « horsts ». L'Oligocène est venu se déposer sur une surface d'érosion révélant des dislocations déjà assez accusées et qui ont repris depuis, accompagnées d'éruptions volcaniques. Il semble que les
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mouvements du sol aient continué en certains points jusqu'au Pliocène, sinon même jusqu'au Quaternaire.
Les dernières reprises d'érosion ont mordu dans une mosaïque de terrains très variés, sculptant un relief adapté aux difïérences de dureté et de pennéabilité, et ressuscitant plus d'une fois des traits tectoniques effacés par des cycles antérieurs.
DilTérents types de reliefs sont le résultat de cette histoire. Les hauteurs culminantes sont formées par des fragments du socle primitif, comme le Harz et le Thiiringerwald, qui ont servi d'exemple pour la notion de « horst ». De grands plateaux, rappelant l'Odenwald, sont constitués par le Trias haché de failles, surtout par le grès couvert de forêts. Des bassins ou des couloirs sont évidés par l'érosion dans les couches moins résistantes du Keuper. Les couches secondaires affectées de véritables plissements donnent un relief rappelant les chaînes jurassiennes, ou mieux celles des Appalaches ; enfin les reliefs volcaniques plus ou moins démantelés se rencontrent surtout dans la région du Trias, disloquée par les failles.
Ces types de reliefs ne sont pas répartis au hasard, et l'on peut distinguer trois groupements régionaux. A l'Est, l'architecture paraît plus ample et plus nette, la Saale drainant un vaste bassin qui rappelle, en plus petit, le Bassin de Souabe et Franconie ; largement ouvert à l'Est, il est encadré par des horsts : au Sud par l'Erzgebirge bohémien, à l'Ouest par le Thiiringerwald, au Nord par le Harz.
Au centre, la Haute-Hesse compose la plus grande partie de la région où dominent les plateaux de grès forestier et les petits bassins avec des massifs volcaniques, encore assez bien conservés, comme le Vogelsberg, ou réduits à des témoins, comme la Rhôn ou le Meissner.
A l'Ouest enfin, la Weser serpente au travers des chaînons plissés qui s'avancent jusqu'à l'Ems.
Nous étudierons successivement les plateaux de la Haute-Hesse, qui se rattachent plutôt aux pays rhénans, puis les chaînes de la Weser, qui représentent un relief original presque sans exemple dans la zone hercynienne, enfin le Bassin de Thuringe, avec son encadrement de horsts, qui nous rapproche du Massif Bohémien.