PLATEAUX DE LA HAUTE-HESSE
Les tables gréseuses. — L'aspect dominant est celui des plateaux gréseux ; toute la Haute-Hesse serait restée une immense forêt, sans les basaltes, dont la décomposition donne une meilleure terre, et surtout sans les dépressions tectoniques où l'érosion a déblayé les couches argileuses ou calcaires du Trias moyen et supérieur (fig. 64).
Les dislocations étant moins accentuées au Sud, le Spessart est resté une table presque parfaite, découpée par des vallées souvent sèches. L'immense forêt, couvrant les hauteurs qui ne dépassent pas 550 mètres et les versants abrupts, n'a guère été attaquée que sur la bordure occidentale, où les villages s'insinuent dans les vallées profondes descendant à la plaine de Francfort.
Au Nord, le Trias est plus disloqué, et les dernières reprises d'érosion ont rencontré des couches plus variées. Les grès forment une série de tables plus
Ci'.ocBAPUiE UNivEnsELLF. — Europe centrale, I. 34
IO°E Gn.
basses en général (400-450 m.), mais toujours boisées (Bûdingerwald, Burgwald. Reichhardswald, etc.). Le Keuper argileux se traduit par un élargissement des vallées et souvent un déboisement des hauteurs. Le Muschelkalk donne des tables aux bords abrupts, coupées de vallées sèches et accompagnées de buttestémoins, comme le Ringgau (506 m.), qui paraît prolonger l'éperon du Thiiringerwald. Le Permien, avec ses argiles gypsifères, forme les reliefs très ravinés des environs de Richelsdorf, au Sud-Est de Kassel, avec leurs Kanten, petites dolines parfois remplies d'eau.
Mais les hauteurs dominantes sont toujours des buttes couronnées de basaltes, témoins de la surface ancienne dans laquelle tout le relief a été sculpté depuis le Miocène :
tels le Knûllgebirg (682 m.), le Hirschberg (641 m.) et le Meissner (749 m.), qui se dresse au Sud- Est de Kassel.
Souvent des couches tertiaires argileuses ont été préservées par la couverture volcanique. Ces couches ont 270 mètres d'épaisseur au Hirschberg.
Sans les affleurements de Tertiaire, de Permien et de Keuper, tout ce pays serait resté à peu près désert. La forêt y couvre encore plus de la moitié du sol ; les hauteurs restent son domaine, interrompu parfois par des tourbières dans les têtes de vallées anciennes mal drainées. La forte proportion de conifères n'y est probablement pas naturelle et résulte de plantations déjà anciennes (pins surtout). La population, dont la densité reste faible : 50 habitants au kilomètre carré en moyenne, est presque entièrement concentrée dans les vallées ou sur
FiG. 64. — Structure physique et régions naturelles de la Haute-Hesse. 1, Massif hercynien ; 2, Permien ; 3, Plateaux tabulaires de grès du Trias ; 4, Collines et plateaux marno-calcaires des Trias moyen et supérieur ; 5, Tertiaire ; 6, Basaltes ; 7, Failles. — Échelle, 1 : 1 500 000.
THURINGE ET PAYS DE LA WESER
les pentes de Tertiaire et de Permien. Là les champs peuvent couvrir 40 à 50 p. 100 de la surface totale ; des pommiers et des pruniers, parfois même des noyers sont plantés dans les prairies, mais le blé est inconnu. Ce pays purement rural se dépeuple (7 à 10 p. 100 dans les trente dernières années du xixe siècle). Fulda (26 057 hab.) est une des rares petites villes au milieu des plateaux gréseux, née d'une vieille abbaye dont les défrichements se sont étendus à la faveur des affleurements du Trias moyen et supérieur.
Au Nord, Gôttingen s'est développé au milieu d'un riche couloir déblayé par la Leine dans les argiles du Keuper, qu'un fossé tectonique, allongé du Sud au Nord, avait conservées. Des limons ajoutent à la fertilité du sol. La faible altitude et l'abri assurent un climat doux et relativement sec, contrastant avec l'âpreté et l'humidité des hauteurs : à peine 550 millimètres de pluie par an, 0°,! en janvier, 17^,4 en juillet. On cultive le tabac et même la betterave. La vieille cité universitaire de Gôttingen, marché de ce bon pays, a dépassé 41 000 âmes, grâce à des industries à base locale : sucreries, brasseries et manufactures' de tabac, auxquelles s'ajoutent des fabriques de meubles et même quelques tissages.
Couloir de Kassel et Vetteravie. — La dépression la plus importante est celle qui s'allonge sur 150 kilomètres au Nord de Francfort, prolongeant les plaines de la Hesse rhénane au cœur des plateaux de grès. Même soussol de sables et argiles tertiaires, modelé en larges ondulations; même limon fertile, même climat relativement sec et chaud (partout moins de 50 centimètres de pluie annuelle) ; mêmes horizons découverts, d'où la forêt a disparu, si elle a jamais existé.
Le coin le plus riche est au Sud. C'est la belle plaine de Vetteravie (Wetterau) où les cultures couvrent 60 p. 100 du sol, où la densité de la population dépasse 120 et, par endroits, 150 habitants au kilomètre carré. Ses céréales, ses fruits, ses légumes mêmes trouvent un débit rémunérateur dans les grandes villes rhénanes voisines. Au Nord, le couloir se resserre, les basaltes du Vogelsberg recouvrant encore le Tertiaire près de Giessen ; il s'élargit de nouveau de Fritzlar à Kassel, mais des buttes volcaniques boisées surgissent partout au-dessus des croupes arrondies. Les hauteurs gréseuses serrent de près, avec leurs sombres forêts, les campagnes riantes où se multiplient les petits villages.
On comprend l'attraction exercée sur les hommes par le couloir tertiaire qui s'insinue au milieu des plateaux gréseux. La Vetteravie était probablement déjà une campagne déboisée à l'époque néolithique ; le défrichement du Bassin de Kassel a été précoce. C'est par ces plaines que les tribus germaniques ont trouvé leur voie vers les pays rhénans du Sud, en forçant la barrière de la forêt hercynienne. Depuis, tous les mouvements de peuples ont suivi cette trouée, qui a été aussi un axe de campagnes militaires modernes et qui a fixé les voies du commerce entre les pays rhénans et la plaine germanique du Nord. Un chapelet de villes devait nécessairement marquer une zone de communication aussi importante. Mais seul Kassel s'est élevé au-dessus du rôle de marché local. Giessen (33 600 hab.) et Marburg (23 299 hab.), toutes deux vieilles villes universitaires, n'ont qu'une aire de rayonnement limitée. La première, véritable centre de la plaine vetteravienne, a subi la concurrence des districts miniers voisins de la Lahn et de la Dill. La seconde, déjà assez loin de la plaine, offre au voyageur qui passe la calme et riante image d'une cité endormie dans un site pittoresque,
L'ALLEMAGNE
avec ses maisons étroitement serrées autour du château et des églises, sur le versant abrupt du méandre de la Lahn.
La fortune de Kassel, due certainement pour une part à la faveur des princes qui y ont établi leur résidence, ne manque pas de bases géographiques. Le bassin où la ville est née, moins riche que la Vetteravie, plus engagé dans la région forestière, est, en tout cas, un carrefour que ne peut éviter la route du Nord, à égale distance de la plaine glaciaire prussienne et du haut Rhin. Position stratégique, qui a valu à Kassel les bénéfices d'un centre militaire de premier ordre sous le régime impérial ; position commerciale, qui en a fait un nœud de chemins de fer et qui y a fixé des industries, puisant leur main-d'œuvre dans les campagnes voisines ou les plateaux en voie de dépeuplement. Le site est presque celui d'une ville forestière, et les pentes du Habichtswald, maintenant aménagées en parc, vers lequel montent les villas (Wilhelmshohé), surplombent la vieille ville (Altstadt) née au xi® siècle sur la rive abrupte que ronge la Fulda. Très vite une tête de pont était établie sur la rive droite en pente douce, où s'installait le commerce (Neastadt). On reconnaît, dans le plan, les deux phases principales d'extension qui ont suivi : la première, en 1328, a donné la ville libre aux rues régulières ; la seconde, en 1688, la haute ville neuve {Ober-N eustadt), fondée par une véritable colonie d'immigrants, et qui s'est mise à bourgeonner vigoureusement au xix^ siècle quand les chemins de fer ont mis en pleine valeur la position de Kassel. C'est alors que les usines se sont multipliées dans les faubourgs de Kohlenditmold et Rothenditmold, où tout gravite autour des grandes fabriques de locomotives et de wagons, tandis que les tissages se développaient à Bettenhausen. Kassel, qui, en 1895, comptait déjà 85 000 habitants, en a 171 234 en 1925, malgré la disparition de sa forte garnison, et vient immédiatement après Halle et Barmen dans la série des grandes villes allemandes. Ses beaux parcs longeant la Fulda s'insinuent jusqu'au cœur de la cité, et les ombrages de la Wilhelmshohé sont une retraite aimable à côté des usines.
VoGELSBERG ET Rhôn. — Le couloir des campagnes tertiaires serait plus étendu, sans l'édifice volcanique du Vogelsberg, dont les laves couvrent plus de 2 000 kilomètres carrés. C'est l'appareil éruptif le mieux conservé de toute la région hercynienne allemande, un petit Cantal, avec la même disposition radiale des vallées divergeant du centre ancien, les mêmes planèzes descendant doucement de tous côtés. Les plus grandes hauteurs, n'atteignant pas 800 mètres, forment l'Oberwald, plateau désolé, couvert de neiges pendant plusieurs mois, voilé de brouillards en été, où les croupes rocheuses sont boisées, où les vallées, à peine dessinées, égouttent des tourbières qui passent peu à peu aux prairies vers l'aval. L'élevage y est la seule ressource d'une population peu nombreuse (46 hab. au kilomètre carré) et qui diminue d'année en année. Les conditions s'améliorent en descendant les pentes, quand les vallées s'encaissent de 100 à 200 mètres et que le soubassement y apparaît : grès du Trias au Sud-Est et à l'Est, Tertiaire au Sud-Ouest et au Nord-Ouest. C'est du côté du Tertiaire que les coulées se sont étalées le plus loin en perdant d'épaisseur, que l'érosion a élargi le plus facilement les vallées et que le peuplement a fait les progrès les plus rapides, étendant les prairies et les cultures aux dépens de la forêt, jusqu'à permettre des densités de plus de 65 habitants au kilomètre carré.
Des sommets de l'Oberwald, on voit se dresser à l'Est, au delà du Bassin de
THURINGE ET PAYS DE LA WESER
Fulda, dont les campagnes d'un vert clair font tache au milieu des forêts, un sommet volcanique plus élevé encore : la Hohe P.hôn atteint presque 1 000 mètres (Wasserkuppe, 950 m.) ; ce n'est pourtant qu'une ruine de volcan, le réseau hydrographique étoilé n'y est même pas conservé. La plus grande partie du relief est formée par le Trias, coiffé sur les hauteurs par les restes de coulées basaltiques, à la base desquelles apparaissent souvent les argiles tertiaires. L'édifice éruptif a dû sa ruine aux dislocations de son soubassement, qui ont permis l'attaque vigoureuse de l'érosion ; les parties conservées ne sont ni celles qui ont été primitivement les plus hautes, ni toujours celles qu'un niveau inférieur semblerait avoir dû protéger, mais celles qui reposaient sur un socle de roches plus résistantes, particulièrement sur les bancs calcaires du Muschelkalk inférieur ou sur les grès bigarrés massifs.
La Haute-Rhôn est encore plus désolée que l'Oberwald, plus neigeuse en hiver et plus humide en toute saison. On y exploite des tourbières qui s'égouttent dans les vallées marécageuses ; on y conduit en été de grands troupeaux, comme sur l'Aubrac ou sur le haut Cantal. Les villages n'apparaissent que du moment où les thalwegs atteignent le Trias. Leur nombre a de quoi étonner dans un pays si pauvre. Les colons qui ont défriché ici la forêt au moyen âge se sont créé des ressources avec de petites industries : saboterie, tissage du lin. Mais l'émigration vide de plus en plus ces hauteurs. Fulda et les bourgs de Vetteravie en ont d'abord bénéficié. Le courant va plus loin depuis les chemins de fer : il a contribué à donner de la main-d'œuvre au Siegerland et même à la Ruhr ; s'il s'est arrêté, semble-t-il, c'est grâce aux facilités des communications, qui permettent la fréquentation quotidienne des ateliers du Thuringerwald,