I. — LA PLAINE OCCIDENTALE {HANOVRE, OLDENBOURG, SAXE PRUSSIENNE
Faible différenciation. — C'est vraiment la plaine par excellence. De Hanovre à Brème, de la frontière hollandaise à Magdebourg, pas un relief n'arrête le regard. On sait que le sol est formé uniquement d'accumulations glaciaires, mais le temps paraît avoir déjà estompé leurs traits caractéristiques, jusqu'aux festons mêmes des moraines frontales ; et l'ennoyage, dû peut-être à un affaissement persistant, n'a pas permis à l'érosion normale de buriner des vallées accusées. On remarque bien un certain ordonnancement régulier des artères maîtresses : Aller prolongeant l'Elbe en amont de Magdebourg, Leda continuant le cours supérieur de la Hunte, Hase inférieure alignée avec la Vechte en Hollande ; mais il est plus difficile, ici que jamais, de décider s'il s'agit de survivances hercyniennes ou de chenaux d'écoulement sur le front des glaciers. Il est probable que l'inlandsis, parvenue au moment de sa plus grande expansion, jusqu'aux bouches mêmes du Rhin, n'était plus elle-même en état de créer des formes d'accumulations bien accusées. C'est sur une plaine presque parfaite qu'elle s'étalait, car on découvre, sous ses dépôts, à l'Ouest d'Osnabriick comme auprès de Hanovre, les plis marginaux des chaînons de la Weser entièrement nivelés. L'absence de pente, l'épaisseur réduite de la glace, l'abondance des débris amenuisés par un long transport réduisaient le lobe terminal à l'état d'une masse presque stagnante. La moraine de fond argilo-sableuse avec cailloux striés n'a que 2 à 5 mètres d'épaisseur. Ce sont les alluvions des torrents glaciaires qui tiennent la plus grande place, formant une nappe de sables, épaisse de 50 à 80 mètres, avec quelques lits de cailloutis fins et d'argile à paillettes de mica. Remaniés par le vent, ces sables ont pu former des dunes. Reposant sur les argiles tertiaires, et gorgés d'eau qui ne peut s'écouler faute de pente, ils sont le support des immenses tourbières.
L'assèchement du sol, gêné par le relèvement du niveau de base, n'est complet que dans une zone très étroite au pied des chaînons hercyniens de la Weser. Là s'est déposé, pendant les périodes de climat sec postglaciaire et interglaciaire, un lœss assez épais qui forme de belles plaines agricoles.
En définitive, tous les contrastes sont en rapport avec la nature du sol et son humidité plus ou moins grande. Il y a une zone de lœss, riche et bien peuplée, qu'on pourrait appeler la zone des Borde, d'après un nom local, près de Magdebourg ; — une grande région de plaines sableuses, pauvres et faiblement peuplées, que le paysan appelle Geest, avec des parties plus humides où s'étalent les tourbières (Moore) ; — enfin un littoral ennoyé depuis peu, où la mer menace les polders (appelés ici Marschen) conquis par l'homme sur la zone de balancement des marées (fig. 67).
Zone des Borde en Hanovre et en Saxe prussienne. — De Magdebourg à Brunswick, la voie ferrée traverse une plaine sèche et humide, où les sillons s'allongent à l'horizon, où la campagne semble vide, sauf au moment des récoltes : c'est la Borde, dont le sol de lœss, souvent teinté de noir, a attiré depuis longtemps les hommes par sa fertilité et son travail facile. Le même aspect se retrouve à l'Ouest jusqu'à Hanovre, à l'Est jusque près de Leipzig. C'est par-
Gêocbapbie unitebselle. — Europe centrale, 1. 36
L'ALLEMAGNE
tout le même groupement de la population en villages agglomérés, avec une densité généralement assez forte (100 habitants au kilomètre carré), les mêmes grandes cultures de céréales, de betteraves, de plantes industrielles même, comme le tabac et jadis le lin. Partout aussi la vie urbaine s'est développée, et l'industrie est née, souvent à la faveur des richesses minérales du sous-sol.
Quelques différences s'observent cependant. A l'Ouest, dans le Hanovre et le Brunswick, la zone du lœss est plus étroite, encore accidentée par quelques témoins des chaînons de la Weser ; les pluies sont plus abondantes (750 mm.), la sécheresse est moins redoutée par l'agriculteur. Les vallées à fond humide, mises en prairies, permettent un élevage rémunérateur. C'est encore le régime de la propriété divisée qui prévaut ici, et l'agriculture s'est tournée de plus en plus vers les produits de haute valeur. La betterave a succédé au lin, entraînant l'extension du blé et l'augmentation du cheptel nourri à l'étable. Mais elle tend elle-même à céder devant des cultures encore plus riches : légumes et primeurs, qui trouvent un débouché dans les grands centres de la Ruhr, les villes du Nord et Berlin lui-même. Autour des villes s'étendent, sur d'anciennes prairies amendées, petits pois et haricots ; sur les limons sableux prospèrent les asperges. Des fabriques de conserves ont été fondées par des coopératives qui distribuent les engrais chimiques. Le tabac joue aussi son rôle, surtout dans les petits domaines.
Une densité de population inconnue partout ailleurs dans la plaine du Nord, supérieure même à la moyenne de l'Allemagne (150 à 200), a pu être ainsi réalisée sur cette bande étroite de sols secs et fertiles, serrée entre les forêts des chaînons de la Weser et les marais tourbeux. De gros marchés sont parfois devenus des villes industrielles. Les minerais de fer de Gross Ilsede ont donné naissance aux hauts fourneaux et aciéries de Peine (17 111 hab.), qui produisent 200 000 tonnes et dont les scories sont très demandées comme engrais pour les cultures soignées. Mais les agglomérations comme Brunswick (146 725 hab.) et comme Hanovre qui, avec Linden, atteint 422 000 âmes, dépassent les proportions de centres locaux ; et la concentration des industries variées y a suivi le développement de la fonction commerciale, comme dans la plupart des grandes villes de la plaine, que nous décrirons plus loin (chap. XIX).
Dans la Saxe prussienne, la zone du lœss s'étale, légèrement plus accidentée. De larges vallées humides, où les cours d'eau principaux serpentent en méandres capricieux au milieu de prairies marécageuses, sont entaillées de 20 à 30 mètres dans le plateau, dont la sécheresse est rendue plus grande, non seulement par le drainage naturel, mais par un climat moins pluvieux que dans le Hanovre. L'écran du Harz et des chaînons de la Weser fait sentir en effet son influence dans le minimum pluviométrique qui s'étend de Magdebourg à Halle, avec 50 centimètres seulement. Dans l'ensemble, le pays est moins peuplé que la plaine hanovrienne, les villages sont moins importants et plus rapprochés sur le plateau, particulièrement nombreux au bord des vallées, Saale, Elster, ou Mulde. La propriété est beaucoup moins divisée, et les grandes exploitations, organisées industriellement pour la production de la betterave sucrière, donnent un aspect particulier aux campagnes. Cette culture riche occupe dans la Saxe prussienne 113 000 hectares, produisant 2 à 3 millions de tonnes, soit le tiers de toute la récolte allemande. Elle a donné naissance à de grandes fermes spécialisées. L'assolement de six ans y est le plus commun :
L'ALLEMAGNE
deux années de betteraves, deux années de céréales d'hiver et deux années de plantes de printemps, pommes de terre, pois, avoine ou orge. Les labours, faits à la vapeur par des entrepreneurs, sont suivis d'une fumure soignée, et les engrais chimiques sont libéralement distribués ; le sarclage et le binage entretiennent dans les champs de betteraves une propreté extrême. On arrive ainsi à des rendements inconnus ailleurs : 33 quintaux de blé à l'hectare, 24 de seigle, 30 d'orge, 32 d'avoine, 400 de betteraves. La grosse ferme ne se livre pas à l'élevage de façon continue ; elle achète ses chevaux en Belgique, ses bœufs en Bavière, ses vaches en Hollande, et ne les garde qu'autant qu'elle a besoin de force ou dispose de rations alimentaires abondantes, pour les revendre aussitôt après. Dans cette organisation, les besoins de main-d'œuvre varient eux-mêmes et sont satisfaits par l'engagement d'ouvriers, hommes et femmes, qui venaient surtout, avant la guerre, des provinces de l'Est, Silésie et Prusse Occidentale, même de la Galicie et de la Pologne russe, se contentant de salaires que les petits propriétaires du pays auraient dédaignés. Logés dans de grandes casernes, ils vivaient en chambrée et travaillaient par groupes de trente, sous la surveillance d'un Aufseher.
L'industrie était jadis presque inconnue dans ce pays. Seuls, les sels de potasse, exploités en puits profonds, avaient fait naître à Stassfurt une ville de 16 000 âmes et alimentaient le trafic de l'Elbe. La découverte des lignites dans les argiles tertiaires, que voile un manteau de Glaciaire peu épais, a ouvert de nouveaux horizons. Comme dans la Saxe royale, on a commencé à édifier des centrales sur la mine, et les industries chimiques, déjà assises sur la potasse, ont pris un nouvel essor. Dessau, au confluent de la Mulde avec l'Elbe, est devenu une ville de 71 000 âmes. Magdebourg atteint presque les 300 000 et dépasse singulièrement la condition d'une capitale locale. Ce n'est plus la vieille citadelle gardant le passage de l'Elbe et le marché de la riche Borde, mais une cité de grand commerce et d'industrie, dont seul le voisinage de Berlin arrête le développement (voir chap. XIX).
La plaine glaciaire sableuse (Geest et Moor). — Il suffit de passer l'Elbe pour voir s'évanouir la zone des Borde. En face de Dessau, ce sont les croupes arides du Flâming. A 15 kilomètres de Magdebourg commence la Letzinger Heide. Les marais du Barnbruch ne sont pas plus loin de Brunswick, et la grande nappe d'eau du Steinhudermeer, avec sa ceinture de roseaux et de tourbières, est un but d'excursion du dimanche pour les citoyens de Hanovre. La riche zone du lœss n'est en somme qu'un étroit ruban au bord de la plaine sableuse, la triste Geest, où, sous un ciel bas souvent voilé de brume, alternent landes et tourbières, prairies marécageuses et maigres champs de sarrasin. La tache sombre d'un bois de pins, l'éclat du miroir d'eau d'une Meer, brillant au milieu des roseaux, sont les seules notes un peu vives dans la tonalité grise générale. Rarement, un village apparaît, étroitement groupé au centre d'une clairière cultivée de quelques kilomètres carrés de surface.
Le relief, si médiocre soit-il, décide de la vocation du sol. Tous les lieux un peu élevés (30 à 50 mètres au plus) sont occupés par la lande (Heide ou Sandgeest) ; partout ailleurs, la tourbière tend à accaparer le sable gorgé d'eau (Moor ou Moorgeest). Les grandes vallées, Ems et Weser surtout, bénéficient seules d'un drainage naturel, mais leur pente est si faible que l'écoulement y est insuffisant pendant la plus grande partie de l'année ; là encore la tourbe
LA GRANDE PLAINE DU NOHI)
menace la prairie. Les hauteurs ont pu être primitivement plus ou moins boisées ; on y voit encore, près d'Aurich, quelques forêts de chênes et d'ormes. Le défrichement ou la vaine pâture ont dû contribuer à l'extension de la lande, mais les plantations de pins ont regagné à peu prés ce qui peut être regagné. La lande paraît ici vraiment une association végétale naturelle, avec deux variétés, suivant l'humidité et la dégradation plus ou moins grande du sol : lande sèche ou Callunetum, essentiellement formée par la bruyère rose (Calluna vulgaris), avec de petits genêts au milieu desquels se dresse la silhouette élancée de quelques genévriers ; lande humide ou Ericetum, essentiellement formée par la bruyère rouge (Erica tetralix), qui pousse sur un sol noir déjà empoisonné par l'excès d'acide humique, avec des droseras et des ériophores {Er. angustifolium). L'évolution naturelle conduit de la lande humide à la tourbière ; elle s'annonce par la multiplication des houppes blanches des ériophores, l'apparition des Pedicularis et enfin le pullulement des sphaignes. Déjà la lande sèche elle-même est une forme de dégradation de la forêt ; elle couvre le sol sous les panaches maigres des pins aux fûts grêles et souvent tordus. C'est sur elle que sont gagnées, autour des villages, les clairières cultivées où l'écobuage est une pratique nécessaire (pl. LIV, A et C). La lande humide est plus facilement transformée en prairie par le drainage.
Au-dessous de 20 mètres d'altitude, la tourbière est presque partout maîtresse. Elle couvre 1 000 kilomètres carrés dans l'Oldenbourg, soit 17 p. 100 de la surface, et 5 600 kilomètres carrés dans le Hanovre. On distingue depuis longtemps la tourbière haute (Hochmoor), dont la surface, en apparence sèche, est bombée, et la tourbière plate (Flachmoor), souvent en partie couverte d'eau. La première est formée essentiellement de sphaignes, dont le tapis vert est ponctué par les aigrettes blanches des ériophores; çà et là, des îlots de lande peuvent y subsister, réduits à des touffes de bruyères aux racines enchevêtrées, qui surgissent en formant de petites bosses (Bulten). Ce sont les seuls points où l'on puisse poser le pied, car le tapis gorgé d'eau s'affaisse et engloutit tout corps solide. L'eau couvrant la tourbière plate est cachée par les grands fourrés de joncs et de carex, qui resserrent progressivement leur étreinte sur le miroir d'eau de la Meer. Les parties échappées à l'inondation se signalent par quelques buissons d'aulnes ou de pins rabougris, tordus comme les pins de la haute montagne.
Immenses par leur étendue, les tourbières de la Geest sont aussi remarquables par leur puissance et leur ancienneté. Il s'agit d'une formation qui a commencé dès le retrait des glaciers ; interrompue pendant une période de climat un peu plus sec, comme en témoigne un horizon à troncs d'arbres rencontré en profondeur, elle a repris avec le relèvement du niveau de base, paralysant le drainage naturel.
L'homme est intervenu dans cette nouvelle évolution et a modifié l'aspect naturel. Il y a eu toute une colonisation des tourbières, facilitée par le fait que ces étendues désolées sont propriété de l'État. Jusqu'au xviii^ siècle, on a pratiqué seulement le système du brûlage des tourbières hautes, origine de cette détestable fumée (Moorrauch) qui traîne sur les campagnes jusque du côté de Munster et de Hanovre (pl. LIV, B). Dans des fossés profonds de 5 centimètres, ouverts à la bêche en automne, on met le feu au printemps ; sur la couche de cendre ainsi produite, le sarrasin vient très bien pendant deux ou trois ans et
L'ALLEMAGNE
peut être cultivé jusqu'à cinq ou six ; après, trente années sont nécessaires pour reconstituer le sol. Le système des Fehne, introduit de Hollande au xviiie siècle, donne des résultats meilleurs et plus durables : après un drainage profond, on enlève et on met en réserve la couche superficielle grumeleuse et assez aérée, pour exploiter la couche compacte qui donne un assez bon combustible ; puis on remet en place la couche superficielle, mélangée avec du sable et des engrais. Les canaux de drainage divisent la surface en un damier très caractéristique et servent de voies de communication ; les plus grands sont animés par une navigation assez active, apportant les engrais chimiques, les composts urbains ou les vases calcaires marines, emportant les briquettes de tourbe ou les produits agricoles. C'est sur leurs bords que s'alignent les files des maisons, souvent coquettes, avec leur grand toit de chaume et leurs poutres peintes, entourées de jardins fleuris. Parfois on est surpris de voir se dresser la haute cheminée d'une usine : la tourbe, à peine sortie du sol, donne des gaz pauvres qui font tourner les dynamos ; l'électricité, envoyée au loin, éclaire et anime les rues d'Oldenbourg.
Des espaces assez grands ont été ainsi gagnés par la colonisation ; les . champs de céréales mordent sur la lande sèche et sur la tourbière bombée ; les prairies, sur la lande humide et la tourbière inondée. De plus grands espaces restent encore incultes, et la triste Geest est considérée comme un pays perdu par les paysans des Borde aussi bien que par ceux des Marschen.
Le littoral. Les Marschen, — La côte allemande de la mer du Nord est aussi plate que celle de la Hollande, dont elle est le prolongement. Sauf entre la Weser et l'Elbe, où l'extrémité de la Liineburger Heide, attaquée par les vagues, forme une petite falaise, la terre ferme plonge insensiblement sous la mer, et la zone de balancement des marées doit s'étaler sur plusieurs kilomètres de large. Les grandes étendues de vase des Watten, découvertes à marée basse, n'ont rien d'étonnant, avec leurs chenaux que le flux et le reflux remontent ou descendent chaque jour, et il est naturel que l'endiguement ait été capable d'y gagner sur la mer les champs fertiles des Marschen. Cependant la profondeur de certains chenaux, atteignant jusqu'à 10 mètres, peut paraître singulière : les estuaires de l'Elbe et de la Weser ne sont pas en rapport avec une plaine sans relief, plongeant insensiblement sous les eaux marines. En outre, la ligne de rivage intérieure, très festonnée, sur laquelle s'installent les Marschen, est doublée par une ligne de rivage externe, file d'îles alignées, qui continue l'archipel Frison de la Hollande et, après s'être interrompue en face de l'Elbe, reparaît dans les Halligen du Slesvig-Holstein. Des dunes de 20 à 30 mètres de haut accidentent ces terres aussi plates que le continent (pl. LV, B). On a l'impression d'un cordon littoral, mais singulièrement morcelé.
Ce dispositif est le résultat d'événements géologiques très récents, postérieurs à la dernière glaciation : les grands estuaires sont des vallées continentales creusées au moment où le niveau de base était à 20 mètres au moins au-dessous de sa position actuelle. La remontée de la mer, noyant toute une partie de la plaine et arrêtant l'érosion, a créé la ligne de rivage interne avec ses festons. Dès qu'elle s'est arrêtée, les courants littoraux ont commencé leur œuvre en formant une grande flèche que des dunes ont couronnée et, en arrière, le colmatage a commencé. Le flux, entrant par les coupures que maintient l'écoulement des
LA GRANDE PLAINE DU NORD
eaux fluviales, apporte en effet plus de vase que n'en peut remporter le reflux. La formation des polders ou Marschen est un processus naturel que l'homme ne fait que hâter ou consolider par les endiguements. Quand le banc de vase affleure au-dessus du niveau des marées moyennes, les salicornes s'établissent, activant le dépôt et la consolidation; elles cèdent la place au plantin accompagné d'asters, quand la surface n'est plus recouverte qu'aux marées d'équinoxes. La salinité diminuant de plus en plus, grâce au lavage des pluies, le trèfle blanc vient se mêler au carex ; c'est une prairie où le bétail va pouvoir entrer. L'évolution était sans doute déjà assez avancée, et l'homme avait pris possession de sols fertiles gagnés sur la mer, quand, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, une série de fortes marées et de grandes tempêtes a brisé le cordon littoral et submergé toute la zone des Watten, au même moment où la Hollande subissait une catastrophe pareille et où se formait le Zuyderzee. Pourtant, il semble que le cordon littoral aurait dû déjà se reformer, au lieu de rester réduit à quelques îles basses, et que l'assèchement aurait dû être presque immédiat, si le relèvement du niveau marin n'avait été que temporaire et local. L'homme a repris la lutte dans des conditions d'infériorité et n'a pas regagné ce qu'il avait perdu alors, malgré les progrès de la technique de l'endiguement. Le sol, enclos dès que le trèfle blanc apparaît dans le tapis végétal, ne reçoit plus les vases qu'apporte le flux et qui l'exhaussent ; prairies, cultures, routes et maisons sont au-dessous du niveau des hautes mers. Un point faible de la digue insuffisamment surveillé, une tempête exceptionnelle soulevant les vagues, et les flots se précipitent, ruinant des siècles de labeur. Au xiii^ siècle, 271 kilomètres carrés de Marschen ont été ainsi engloutis, mais, très vite, la reprise a commencé. Au total, depuis qu'on peut suivre exactement les événements, les gains ne font que balancer les pertes, les dépassant légèrement à l'heure actuelle.
Le spectacle de ces terres conquises sur la mer n'a rien de nouveau pour qui connaît les polders des Pays-Bas et les « Marais » de la France. Il faut pourtant distinguer entre les Marschen maritimes et les Marschen d'estuaires. Les premières vivent, comme en Hollande, sous la menace des tempêtes, mais forment une zone assez large (8 à 10 km.). Les secondes sont moins exposées, mais ne représentent qu'une étroite frange, qui peut être inondée par infiltration des eaux fluviales sous les digues, quand de grands vents arrêtent l'écoulement du jusant. On voit dans les Marschen littorales les digues successives, occupées par les routes et les files de maisons, marquer les progrès de la conquête, jusqu'à la grande digue d'équinoxe (Osterdeiche), limite des gains consolidés. Dans les Marschen fluviales, les villages s'établissent au bord du talus de Geest, étendant leur finage jusqu'aux landes. Dans les deux cas, ce sont les mêmes soins donnés par l'agriculteur au sol riche en principes fertiles, et parfois trop riche en solutions salines ; la même prédilection pour les terres voisines de la digue, le Kleiboden, équivalent du « Marais doux » français, qu'on réserve aux céréales et à la betterave, tandis que, du côté de la terre, le Medland, souvent inondé en hiver, est occupé par les pâtures (pl. LV, A et C).
Une population très dense vit sur ce sol précieux ; le semis des maisons le long des digues ou leur agglomération en villages très rapprochés au bord de la Geest font d'autant plus d'impression que ce sont de vastes demeures au grand toit de chaume coiffant les murs de pisé, abritant un bétail nombreux et de grandes provisions de foin. Le type humain indique une colonisation nordique
L'ALLEMAGNE
très ancienne. Avec sa haute taille et ses cheveux blond pâle, le Frison est bien différent du Saxon de l'intérieur. Il n'a que mépris pour les Sandhasen, habitant la triste et pauvre Geest. Une forte natalité a de tout temps fait pulluler ici les hommes, et plus d'une fois la Fiise a essaimé, contribuant à ces poussées de colonisation qui ont étendu vers l'Est, au moyen âge, le domaine germanique.
Vie maritime. — Le littoral des Marschen ne se prête pas plus que celui des polders hollandais à la vie maritime. Les vases des Watten bloquent la côte, et l'abordage n'est possible qu'au fond des estuaires ou dans quelques replis des îlots frisons. La grande masse de la population reste étrangère à la mer, et les hameaux de pêcheurs sont l'exception. Depuis des siècles, leurs barques fréquentent, à côté de celles des Anglais, les bancs poissonneux de la mer du Nord : Doggerbank, Jutlandbank, Hornsrifî, Fischerbank. La demande croissante des grandes villes en poissons frais, les encouragements gouvernementaux ont vivifié, dans les trente dernières années, les centres les plus importants d'où partent les chalutiers à vapeur. A Geestemûnde et Bremerhaven, sur l'estuaire de la Weser, à Altona et Cuxhaven sur celui de l'Elbe, à Norderney dans l'îlot du même nom, on a bâti des halles de vente, avec fumeries, fabrique de glace et d'appâts. Des sociétés se sont fondées, qui, en 1914, armaient 263 hauturiers, dont quelques-uns allant jusqu'aux Féroé, à l'Islande et au Maroc. Après la guerre, la flotte, rapidement reconstituée, a pris un nouvel essor et s'est jetée sur les bancs, plus riches que jamais après quatre ans d'exploitation très réduite. Le nombre des vapeurs atteignait 400 en 1922. Mais aucun centre nouveau n'est né.
Dans les îles Frisonnes et les Halligen du Slesvig, les bains de mer ont plus fait que la pêche pour répandre l'aisance. Ces langues de terres balayées par les grands vents, sans cesse rongées par les vagues et menacées par l'avance des dunes, où l'homme s'est accroché depuis des siècles, ont vu afïluer les citadins en troupes pressées ; à Borkum, Norderney, Sylt et Fôhr, des cités d'hôtels et de villas se sont créées près des plages qui grouillent aux beaux jours de l'été. Norderney accueillait, en 1914, 40 000 baigneurs; à Sylt, on en comptait 32 000. Rien de pareil sur le littoral continental, partout vaseux, où manquent les plages de sable. Mais les estuaires y ont vu naître les grands ports de commerce par lesquels l'Allemagne respire. Toute une vie ardente anime les bouches de l'Elbe, avec Hambourg et Altona, celles de la Weser, avec Brème et Bremerhaven, celles même de l'Ems, avec Emden ; mais ces foyers méritent une étude spéciale (voir chap. XIX).
Les croupes des landes (Luneburger Heide, Flâming). — Nous avons fixé la limite de la plaine occidentale à l'axe moyen du cours de l'Elbe. Là, en effet, on rencontre, soit sur la rive gauche, soit sur la rive droite du fleuve, des dos de terrain assez élevés, atteignant presque 200 mètres, où les géologues ont cru reconnaître des moraines marquant l'extrême avancée de la dernière glaciation, mais où les dépôts des glaciations anciennes paraissent dominer encore. Dans la Luneburger Heide, comme dans le Flâming, l'accumulation glaciaire a été certainement déterminée par l'obstacle qu'opposaient à la progression de l'inlandsis des reliefs préexistants (fig. 13, p. 55). Les couches tertiaires apparaissent dans presque toutes les vallées du Flâming; le Trias et le Crétacé ont été repérés à Lûneburg sur l'Elbe. Il est certain, d'autre part, que l'érosion interglaciaire
Phol. Af^'i'ilci' Chemins di* l'er alk'iiiaiuls, Paris. C. THANSI'ORT DE TOURBE SUR LES CANAUX DES TOURBIÈRES LITTORALES.
G. L'., t. IV, l'I I,V.
Phot. Agence Chemins de fer allemands, Paris.
A. PAYSAGE DE LA LUNEBURGER HEIDE.
Pelouse envahie par la lande à bruyère et genévriers, sur le bord d'une croupe de moraine.
Phot. Foi-ster.