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LA MUSIQUE, ÉCHO LOINTAIN DE L'EURYTHMIE ET DE L'HARMONIE DE L UNIVERS

S'il était permis d'entendre dans un sens précis et positif certaines expressions ou comparaisons qui contribuent à faire de nos livres saints un des plus splendides poèmes de toutes les littératures, le monde ne serait qu'une immense harmonie, obéissant à l'artiste suprême afin d'ex-

primer quelques-uns de ses attributs, de lui renvoyer tous les rayons de beauté qu'il a mis dans son œuvre, et d'exciter les hommes à le connaître, à l'admirer, à le louer comme il le mérite (1).

Job nous parle du « concert du ciel » (2).

Au début d'un de ses psaumes, David déclare que par la splendeur de leur lumière et Fexacte géométrie de leurs révolutions, les astres du firmament « chantent la gloire de Dieu et procla- « ment la grandeur de ses œuvres (3) ».

A son tour, clans une allégorie célèbre (Le songe de Scipion l'Africain), Gicéron,

(1) Epître aux Romains,!, 20,

(2) Job, xxxviii, 37,

(3; Ps, XVIII,

reprenant une idée de Pythagore, suppose que les soleils, les planètes, les étoiles exécutent là-haut une immense symphonie dont les hommes ne peuvent rien percevoir, parce qu'ils sont trop accoutumés à l'entendre dès leur entrée en ce monde. Toutefois, et comme à leur insu, lorsqu'eux-mêmes cultivent l'art de la musique, ils redisent quelque chose de ces harmonies célestes, et, par elles, ils s'ouvrent l'accès du monde d'en haut (1).

(1) Quod docti homines nervis imitati atque cantibus aperuere sibi reditum in hune locum, sicut alii qui prsestantibus ingeniis in vita hurnana divina studia coluerunt. (Cic. République, liv. VI., ch. 10 et 11.) Dans ses Institutions oratoires, Quintilien mentionne aussi la thèse pythagoricienne d'après laquelle le monde obéirait dans sa composition et dans ses mouvements, à des lois musicales reproduites par la lyre. (Quint. Instit, oratn Ht. 1, n° 12.}

Oui, je le crois, quand je t'écoute L'harmonie est l'âme des cieux!

Et ces mondes flottants où s'élancent nos yeux, Sont suspendus sans chaîne à leur brillante Toute, Réglés dans leur mesure et guidés dans leur route,

Par des accords mélodieux !

L'antiquité l'a dit, et souvent son génie Entendit dans la nuit leur lointaine harmonie.

Ces phases, ces aspects, ces chœurs, ces nœuds divers Ces globes attirés, ces sphères cadencées Sont les notes de feu par Dieu même tracées. De ces mystérieux concerts (1).

(1) Lamartine. Harmonies, La voix humaine

LA MUSIQUE, EMPLOYEE AU CULTE DIVIN, CHEZ LES IIÉCRET'X ET DANS l'ÉGLISE CHRÉTIENNE.

Aussi, dès le commencement, la musique a été employée dans la célébration du culte public, comme un moyen puissant d'aider les âmes à s'élever vers la Divinité et à lui rendre les hommages de la prière et de l'adoration.

Au témoignage de la sainte Ecriture,

Jubal, fils de Lamech, séparé d'Adam par douze générations seulement, fut le « père » ou le premier initiateur de « ceux qui chantaient les louanges de Dieu, en s'accompagnant de l'orgue et de la cithare (1) ». D'autres livres de la Bible renferment des détails nombreux et précis sur les musiciens et les chantres institués par David pour donner leur concours aux cérémonies sacrées (2).

Le christianisme n'eut garde de rompre

(1) Genèse, iv, 21.

(2) Stare fecit (David) cantores contra al tare, e in sono eorum dulces fecit modos. (Eccli., xlvii.)

Voir encore les Paralipomènes, liv. I, ch. 23; liv. lï, en. 5., v. 12 et 13; Esdras, liv. I, ch. 3, v. 10 et 11; liv. II, ch. 12, v, 31-46.

avec une tradition qui remontait aux origines mêmes de la religion révélée.

Dès leurs premières réunions, quand les fidèles de Jérusalem s'assemblaient pour assister et participer à l'immolation de la victime eucharistique, ils chantaient des « psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels ».

Ils offraient ainsi « leurs actions de grâces à Dieu le Père, par la toute-puissante médiation du Christ Jésus (1) ».

D'après saint Augustin, le chant d'église aurait eu pour premiers maîtres, non seulement les apôtres, mais le Sauveur lui-même, lequel, en cela, comme

(1) Ephésiens, v. 18-20.

en tout le reste, aurait joint l'exemple au précepte (1).

Sur cette union de la musique aux textes liturgiques qui sont le langage officiel de la prière, il sera bon d'entendre sinon tous les Pères de l'Eglise, au moins quelques-uns d'entre eux.

§ I. — Saint Basile le Grand et le chant des psaumes.

« Qu'a fait le Saint-Esprit, se demande « saint Basile au début de ses homélies sur « les psaumes, pour aider les hommes à

(1) De hymnis et psalmis canendis, ipsius domini et apostolorum habemus documenta, exempla et praecepta. (S. Aug. Ep. 55, alias 119, cb. 18.)

« triompher de cet attrait du plaisir qui les <( détourne si souvent de la voie du salut? « Comme un médecin qui enduit de miel « les bords de la coupe où le malade devra « boire une potion amère, il a mêlé la « douceur de l'harmonie à l'austérité des (( dogmes de façon à ce que, presque sans « nous en apercevoir, nous pussions nous « abreuver des vérités propres à guérir « nos âmes (1). »

(1) Tb Ix ttjç [jieXoiSiaç Tep7rvbv toTç ooyuaw £YxaT£j/.tijev, tva tw 7tgo57|vsT xal Xêu*> ttJç àxoïjç to sx tô5v Xoywv d)cpsXi;xov Xavôavovraç uTroSe^ojasOa, rcara touç Œocpouç twv totTpwv, ôt twv cpapu.axaW xà

aUCTTYlCOTEpa 7TIVSIV StSoVTSÇ ToTç XÔCXOdlTOlÇ, \j£klTl

xoXXaxtç tt,v xuXixa itsptypipimy, (S. BAS. CjES.

7/om. I, in Ps. i, n° 1.)

D'après le même Père, « rien ne favorise « tant l'éclosion de la charité mutuelle « entre les chrétiens que ce chant des psau- « mes où les voix s'unissent pour faire « vibrer les cœurs à l'unisson des mêmes « sentiments (1), tantôt de la joie sainte, « et tantôt de cette sainte et salutaire trisce tesse qui arrache aux cœurs contrits des « larmes bienfaisantes et les rapproche de « Dieu (2). »

(1) ïo (jLsytJTOv tcov ayocOwv ttjv àya7nqv y) vpa\uw-

8ta 7iap£X£T0Ct, OLOVSt <7UVO£SUQV TtVa TCpOÇ TYJV £VO)fflV

tv)v (juvwSiav sTctvo^a-aca, xoci sic ivoç x°p°u cu!^" cpcovi'av tov Aao'v cuvap'xoÇouaa. (S. BAS. CmS. Hom. I, inPs. i, n° 1.)

(2) "SfaXjxoç yàp xod £X Xiôivïjç xapSiàç Saxpuov

Dans une de ses homélies, saint Jean Chrysostôme

§ IL — Saint Ambroise et saint Augustin.

Saint Augustin a rendu un témoignage personnel singulièrement touchant à la puissance des mélodies sacrées. Ce serait mutiler l'histoire de sa conversion que de ne pas mentionner l'effet produit sur son âme hésitante, encore tiraillée entre la vérité et Terreur, la pureté de la vie chrétienne et l'esclavage des passions, par le

nous dit que de son temps les psaumes étaient chantés à l'église « par les jeunes gens et les vieil- « lards, les riches et les pauvres, les femmes et les « hommes, les esclaves et les hommes libres, tous « ensemble formant une seule et même mélodie. La « liberté de chanter, ajoute-t-il , est la même pour « tous, et c'est ainsi que la terre devient l'image du « ciel ». (S. J. Chrys. Hom. 5«.)

chant des psaumes entendu dans l'église de Milan.

Au livre IXe de ses Confessions , il a donné à cet égard des détails très précis et pleins d'intérêt pour l'histoire delà musique religieuse en Occident.

L'impératrice Justine ; mère du jeune Valentinien, s'était laissée gagner par l'arianisme, dont saint Ambroise, évêque de Milan, combattait énergiquement dans ses discours, les doctrines erronées. Cette princesse résolut d'engager une lutte ouverte contre le courageux défenseur de la doctrine catholique.

Au nom de l'empereur son fils, elle lui demanda de céder aux Ariens une des églises de la ville, afin qu'ils pussent y

tenir leurs réunions. L'Evêque répondit par un refus. On savait Justine capable de se porter aux dernières violences. Aussi le peuple résolut de ne pas quitter son Evêque, tant que celui-ci serait en danger. Les fidèles passèrent ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits dans la basilique principale de Milan, décidés à défendre Ambroise et à lui faire un rempart de leurs corps dans le cas où les soldats de Justine envahiraient le lieu saint. C'est alors, rapporte saint Augustin, que pour empêcher ce bon peuple de succomber à la fatigue de ces veilles prolongées, saint Ambroise introduisit dans l'office le chant alternatif des psaumes en deux chœurs, l'un d'hommes, l'autre de femmes, ce qui était depuis longtemps l'usage de l'Orient*

A l'exemple de Milan, cette coutume fut adoptée par un grand nombre d'autres diocèses et devint bientôt générale (1).

Dans cette foule, qui faisait monter d'ardentes prières vers le ciel en chantant les psaumes de David, on aurait pu distinguer une femme qui arrivait une des premières à ces rendez-vous de la piété et du dévouement. De quel cœur Monique devait prier pour Ambroise : on le devine

(1) Excubabat pia plebs in Ecclesia, mori parata

cum episcopo suo, servo tuo Nunc hymni et

psalmi ut canerentur secutidum morem orientalium parti um ne populus mœroris tœdio contabesceret, institutum est, et ex ilio in hodiernum retentum, multis jam ac pœne omnibus gregibus tuis et per caetera orbis imitantibus. (Saint August. Conf., liv. IX, ch. 7.)

« Les Grecs, dit Isidore de Séville, ont les pre-

assez ; puisqu'elle comptait sur le saint Evêque pour conquérir du même coup à la vraie foi et à l'austérité des mœurs chrétiennes le fils sur lequel elle avait déjà répandu tant de larmes.

Bien que, à ce moment (carême de Tannée 386) , Augustin n'eût pas encore reçu le baptême , lui aussi venait à ces assemblées. Sans doute, il laissait sa sainte mère aller prendre sa place au milieu des

miers pratiqué Yantiphonie, c'est-à-dire le chant alternatif de deux chœurs qui se répondent l'un à l'autre, comme deux séraphins. Chez les Latins, ce fut le bienheureux Amhroise qui l'organisa, et de là l'antiphonie passa dans tous les pays d'Occident. (Saint Jsidore de Se ville. Des offices ecclésiastiques, liv. I, ch. 7, cité par Mgr Baunard, dans sa vie de saint Ambroise, p. 346.)

fidèles. Quant à lui, non encore chrétien, il se tenait sous le portique, comme un étranger, mais non toutefois en spectateur indifférent de ces scènes imposantes. S'il ne se mêlait pas encore aux mélodies liturgiques , il en recevait de salutaire s émotions qui favorisaient dans son âme le travail de la grâce. Il se reprochait sa froideur, et il enviait le zèle admirable qui animait d'un souffle puissant de piété et de charité les voix de la multitude (1).

L'année suivante (387) , la persévérance de Monique était récompensée.

Ambroise répandait sur Augustin les eaux

(1) Nos adhuc frigidi a calore spiritûs tui excitabamur tamen civitate attonita atque turbata. (Conf* liv. IX, ch. 7.)

de la régénération baptismale ,, et désormais, le nouveau converti reçu dans la famille chrétienne, s'associait aux chants du peuple fidèle. Interprétés par la musique religieuse, les textes inspirés pénétraient plus avant dans son âme et y allumaient pour Dieu un amour plus ardent.

Des larmes jaillissaient de ses yeux (1); larmes de componction et de reconnaissance qui lavaient de plus en plus son âme pénitente et y faisaient germer rapide-

(1) Quantum flevi in Hymnis et Canticis tuis, suavesonantis Ecclesiœ tu se vocibus commotus acriter Voces illae influebant auribus meis et eliquabatur veritas tua in cor meum, et ex ea œstuabat affectus pietatis, et currebant lacrymœ et bene mihi erat cum eis. [Conf., liv. IX, cb. 6.)

ment les semences de foi et de vertu, dont il était redevable à la miséricorde de Dieu, aux prières et aux souffrances de son admirable mère, au zèle ardent et délicat du saint évêque de Milan (1).

Devenu plus tard évêque d'Hippone, Augustin garda toute sa vie cette exquise sensibilité à l'endroit des chants d'Eglise. Aussi peut-on le compter à bon droit

(I) Ipsis sanetis dictis religiosiùs et ardentius sentio moven animos nostros in flammam pietatis, cùm ita cantantur... Cum reminiscor lacrymas meas quas fudi ad cantus Ecclesiœ tuae in primordiis recnperatse fidei mese et nunc ipso quod moveor, non cantu, sed rébus quae cantantur, cum liquida voce et convenientissima modulatione cantantur, magnam instituti hujus utilitatem rursus agnosco. (Conf. liv. X, ch. 33.)

parmi les appréciateurs les plus compétents de la musique employée comme interprète et auxiliaire du sentiment religieux (1).

(1) Le grand docteur a écrit un ouvrage intitulé « De la musique ». Il l'ébaucha en Italie peu de temps après sa conversion (387) et le termina en Afrique dans le courant de Tannée 389. A vrai dire, cet ouvrage est presque exclusivement un traité de métrique et de prosodie, et il n'y est question que très incidemment de l'art musical. Cependant, Fauteur appelle la musique « une discipline ou science presque divine » pêne divina ista disciplina. (Liv. I, ch. n, n° 3.)

Le sixième et dernier livre contient aussi de très belles et philosophiques considérations sur l'harmonie, mais envisagée surtout comme la loi essentielle du monde et la démonstration de l'ordre suprême auquel il obéit dans ses mouvements.

§ III. — Saint Grégoire le Grand et le chant ecclésiastique.

Parmi les Pères qui ont donné une attention spéciale à l'union si féconde de la musique avec la prière publique, il en est un dont la mémoire est spécialement associée à cette branche de l'art religieux qui s'identifie avec le culte même et qui importe le plus à la piété comme à la joie du peuple chrétien.

Le pape saint Grégoire Ier, auquel les évêques d'Autun sont redevables de l'honorable privilège du pallium (1), eut la

(1) Conféré en 599 à saint Syagrius, évêque d'Aiitnn. (Voir la lettre 113e, liv. VII.)

gloire de donner au chant ecclésiastique ce caractère suave et solennel' en même temps que populaire et durable, qui a traversé les siècles et auquel il faut toujours revenir, après les aberrations trop prolongées de Fesprit de frivolité ou d'innovation.

« Le nom de chant grégorien rappelle « à tous la sollicitude de ce grand pape « pour recueillir les anciennes mélodies de « l'Eglise, pour les assujettir aux règles « de l'harmonie et les disposer selon les <( exigences de l'office divin.

« Il dressa lui-même dans son antipho- « naire le recueil des chants anciens et « nouveaux ; il composa le texte et la « musique de plusieurs hymnes que

« l'Eglise chante encore de nos jours; il « établit à Rome la célèbre école de « musique religieuse où la Gaule, la Ger- « manie , l'Angleterre, toutes les nations « chrétiennes vinrent tour à tour puiser, « en essayant avec plus ou moins de « bonheur de s'assimiler la pureté des « modulations italiennes.

« Une gracieuse légende, répandue au « moyen âge, montre le grand effet qu'a- « vait produit sur l'esprit de tous ces « peuples le service rendu par Grégoire. « C'est en considérant l'attrait exercé par <( la musique profane qu'il fut entraîné « à chercher si Tonne pouvait pas, comme « David (1), consacrer la musique à l'hon-

(1) Dans une de ses lettres, saint Augustin dit de

ci neur de Dieu. Et comme il rêvait une « nuit à ce sujet, il eut une vision où « l'Eglise lui apparut sous la forme d'une « muse magnifiquement parée qui écrivait « ses chants, et qui en même temps ras- « semblait tous ses enfants sous les plis de « son manteau; or, sur ce manteau, était « écrit tout l'art musical avec toutes les « formes des tons, des notes et des neumes, « des mètres et des symphonies diverses. « Le pape pria Dieu de lui donner la « faculté de se rappeler tout ce qu'il voyait, « et après son réveil apparut une colombe

David : « Amavit vir ille sanctus musicam piam et in eastudia nos magis ipse quam ullus alius auctor accendit ». (S. Aug. Ep. 101, n° 4.)

« qui lui dicta les compositions musicales « dont il a enrichi l'Eglise (1). »

§ IV. — Saint Philippe de Néri et Palestrina; le P. de Bérulle et l'Oratoire de France.

Dans cette revue, nécessairement trop rapide et dont je sens toute l'insuffisance, pourrais-je ne pas mentionner la tradition qui se rattache au nom de saint Philippe de Néri et à celui de son disciple, pénitent et ami, l'immortel Palestrina, qui

(1) J'ai emprunté textuellement aux Moines

d'Occident de M. le comte de Montalembert tout ce

que je dis du pape saint Grégoire le Grand et de son

action si profonde et si durable sur le chant d'Eglise.

Les Moines d'Occident, liv. V, t. Il, p. 162-164.)

fut pendant vingt-quatre ans, depuis 1571 jusqu'à sa mort (1595), le maître de chapelle de l'Oratoire de Rome ?

Aux termes de la règle donnée aux Oratoriens de Rome par leur saint fondateur, « les Pères, unis aux fidèles, doivent « s'exciter à la contemplation des choses « célestes par le moyen des harmonies « musicales (1). »

Une grande partie du long et fécond apostolat de saint Philippe (2), dans la capitale de la chrétienté, fut consacrée par lui au soin des jeunes gens. Il les

(1) Musico consenti! excitentur ad cœlestia contemplanda. (Const., cap. 1, de Oratorio. — Voir la yie de saint Philippe par le Cardinal Capecelatro. Traduction pu P. Henri Bezin, t. II, p. 214.)

(2) Né en 1515, saint Philippe est mort en 1595,

conduisait en promenade, tantôt sur le Janicule d'où le regard embrasse tout l'ensemble du panorama de Rome, tantôt sur le mont Cœlius, à la villa Mattei, en face des monts Albains, et de Tusculum (Frascati).

Les jeux, auxquels le saint prenait part pour les animer davantage et les rendre plus attrayants, étaient entremêlés d'entretiens spirituels et de cantiques. Les réunions quotidiennes, tenues d'abord à Saint-Jérôme, puis à Sainte-Marie de la Vallicella, se composaient des mêmes exercices. Après une instruction qui roulait sur les exemples et les vertus des saints, un des disciples (1) exposait quelque (1) C'était Baronius, devenu depuis cardinal.

trait de l'histoire de l'Eglise . Ensuite , venait le chant d'hymnes, de motets dont saint Philippe avait écrit les paroles en vers latins ou italiens, et qui s'adaptaient aux mélodies de Palestrina. Telle a été l'origine d'un genre de compositions qui, sans être à parler rigoureusement la musique officielle de la liturgie , a tenu et tient encore une grande place dans l'art musical, employé à exprimer les sentiments de la foi et de la piété chrétienne : les Oratorios.

« Retrancher de la vie de saint Philippe

« l'amour de la musique, a dit le plus

« illustre de ses historiens, ce serait le di-

« minuer de moitié et enlever à sa sainteté

« un de ses traits les plus saillants et les « plus aimables (1). »

Dès leur commencement (il m'est doux de le rappeler), les Oratoriens de France recueillirent avec piété cette partie de l'héritage spirituel du saint que l'on appelle encore à Rome « le bon Philippe ».

Eux aussi, avec le désir dé tendre à la perfection du sacerdoce, de coopérer aux conquêtes de la foi par les labeurs de l'apologétique et de travailler dans les ministères les plus divers au salut des âmes, eux aussi eurent le « souci et le culte de la beauté (2) » avec la noble

(1) Le cardinal Capecelatro, de l'Oratoire de Naples aujourd'hui archevêque de Capoue. {Vie de saint Philippe, trad. fr., 1. 11, p. 246.)

(2) Pulchritudinis studium habentes,

ambition de la faire servir à la gloire de Dieu. A peine Pierre de Bérulle avait-il réuni autour de lui les premiers prêtres de sa congrégation naissante qu'il leur fit psalmodier en chœur quelques heures canoniales. Il avait été secondé dans ce dessein par le premier maître de la chapelle de Louis XIII, précédemment chanoine de Péronne. Entré récemment à l'Oratoire, cet ecclésiastique mit successivement en musique, pour être chantées par les Pères, les litanies du saint nom de Jésus et celles de la sainte Vierge, les vêpres et les complies, et encore d'autres parties des offices comme le Borate, le Miserere \, etc. La musique du Roi et celle du duc de Nevers> que Ton tenait pour la

meilleure de la capitale, se rendaient souvent à l'Oratoire. La chapelle devint trop petite pour la foule qui s'y pressait; et bientôt les disciples de M. de Bérulle furent connus dans tout Paris sous le nom de « Pères au beau chant (1) ».

Il avait été formé par le P. de Bérulle lui-même à cette école d'esthétique et de religion, cet évêque de Marseille, l'honneur de l'Oratoire et de l'Eglise de France, auquel Rome a décerné récemment le titre de Vénérable et que nous pouvons espérer de voir un jour placé sur les autels (2).

Voici ce qu'on lit dans la vie de

(1) Abbé Houssaye. Vie du cardinal de Bérulle, t. II, p. 133-134.

(2) Décret du 4 février 1S94.

Mgr Jean-Baptiste Gault, mort en odeur de sainteté le 23 mai 1643, après avoir exercé pendant cinq mois seulement les fonctions de la charge épiscopale :

i< Chaque soir (pendant sa dernière ma- « ladie), il faisait venir les enfants de « chœur de sa cathédrale à la porte de sa « chambre pour chanter le Veni Creator , « que lui-même répétait de son lit avec « beaucoup d'union d'esprit à Dieu, ce « qu'ils continuèrent jusqu'à la veille de •« sa mort (1). »

On lit dans Y Histoire de Bossuet par le cardinal de Bausset ces détails très touchants sur la manière dont se passaient les

(1) Le P. Cloyseault. Vies des Pères de L'Oratoire, t. II, p. 378.

journées do l'évêque de Meaux, pendant les semaines qui précédèrent sa mort :

« Du mois d'août 1703 au 12 avril 1704 « (jour de sa mort), il se fit lire plus de « soixante fois l'Evangile de saint Jean et « en particulier les chapitres vie et xvne... « Toutes ses^ journées commençaient par « une espèce de conférence familière sur « l'Evangile avec les personnes qui Se « trouvaient auprès de lui; et tous les soirs, « après avoir dit son bréviaire, c'était sur « l'Evangile qu'il ramenait la conversation, « ce fat son habitude journalière tant qu'il « eut la force de parler. . . Le soir, il se pré- « tait à entendre un peu de musique, quand « il se trouvait seul. »

Le jour où Socrate devait boire la ciguë,

au début de son suprême entretien avec ses amis sur l'immortalité de l'âme , il leur fit la confidence d'un songe qu'il avait souvent eu dans le cours de sa vie . Un personnage mystérieux lui apparaissait tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, mais il lui prescrivait toujours la même chose : « Socrate, cultive la musique (1). » Ce mot, dit le P. Gratry, « doit signifier qu'il faut finir sa vie dans l'harmonie sacrée. »

Je ne voudrais pas me laisser entraîner trop loin par des souvenirs quQ je puis dire être pour moi des réminiscences de famille. Cependant, je ne puis résister au

(]) Mouswdjv 7uoiei xoà IpyàÇou. (PllÉDON.)

plaisir de transcrire ici quelques lignes empruntées aux Sources du P. Gratry :

« Rien ne porte aussi puissamment au « vrai repos que la musique véritable. Le « rythme musical régularise en nous le « mouvement, et opère pour l'esprit et le « cœur, même pour le corps ce qu'opère « pour le corps le sommeil qui rétablit « dans sa plénitude et son calme le rythme « des battements du cœur, delà circula- « tion du sang et des soulèvements de « la poitrine. La vraie musique est sœur « de la prière comme de la poésie.

« Son influence recueille, et, en race menant vers la source, rend aussitôt à «l'âme la sève des sentiments, des « lumières, des élans. Comme la prière

« et comme la poésie avec lesquelles elle « se confond, elle ramène vers le ciel, lieu « du repos (1). »

(1) Le P. Gratry. Les Sources, ch. m.

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