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LA MUSIQUE DANS SES RAPPORTS AVEC LES OBLIGATIONS DE LA VIE MORALE

Après cette rapide et très incomplète excursion dans le domaine immense de la musique sacrée, je reviens à la parole de Platon que j'ai inscrite en tête de ce travail : « Toute la vie de l'homme a besoin d'eurythmie et d'harmonie. »

Je vais essayer de montrer par quels

liens logiques et très réels ces expressions, qui semblaient n'appartenir qu'au langage de l'esthétique, se rattachent aux principes fondamentaux de la morale, et, pari conséquent, aux devoirs de la religion.

§ 1. — V eurythmie et la justice.

Devenu français, de par l'autorité du Dictionnaire de l'Académie, le mot grec eurythmie exprime ce qui se fait en cadence, suivant les règles, avec la parfaite exactitude et convenance des mouvements et des proportions. On peut appliquer ce terme à la musique, à la poésie, à l'architecture, à la peinture, à la gymnastique, à la stratégie. Il y a de

l'eurythmie dans les sonates de Mozart et de Beethoven ; dans les chœurs à'Antigone, deYQEdipe roi, à'Esther et (VAthalie. Il y a de l'eurythmie dans les lignes du Parthénon et dans celles de Notre-Dame de Paris, dans l'attitude héroïque et inspirée donnée par Ingres à notre Symphorien marchant au martyre sous les exhortations et les bénédictions de sa sainte mère ; il y en a dans les exercices et les manœuvres, que nos soldats exécutent avec tant de précision.

L'eurythmie ! N'est-ce pas, bien audessus des imitations nécessairement incomplètes que nous en pouvons essayer, un des caractères essentiels du gouvernement de Dieu et de son action sur le

monde? N'est-il pas dit de la Sagesse éternelle qu'elle a tout disposé « avec mesure, nombre, pondération » (1), c'est-à-dire conformément aux lois d'une souveraine eurvthmie? Si la morale se ramène au principe que les anciens avaient déjà énoncé et qui a été repris et sanctionné par l'Evangile, à savoir que « l'homme « doit faire tout son possible pour ressem- « bler à Dieu (2) », n'est-ce pas en accomplissant les obligations de la justice que nous reproduirons dans nos vies l'eurythmie à laquelle obéit tout l'univers?

(1) Sagesse, xi, 21 .

(2) Okuouo(Tiç tw 0eo> xoctoc Suvaxov. (PlaïON, Théétète.)

Qu'est-ce en effet que la justice? Elle consiste essentiellement à rendre à chacun ce qui lui est dû, tout ce qui lui est dû, par une corrélation ou proportion parfaitement exacte entre les devoirs et les droits.

« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (1). »

Voilà, tombée des lèvres du Sauveur Jésus, la formule très exacte de l'eurythmie individuelle et sociale, dont s'éloignent si fort, en dépit de leurs prétentions ou protestations, tous ceux qui rêvent un idéal de justice d'où sont exclues les obligations envers Dieu. Ni pour l'âme,

(1)S. Matth., xxn, 21.

ni pour la famille, ni pour la société, la mesure, la règle ne consistent uniquement à maintenir, dans la sphère des relations purement humaines, l'équilibre des droits et des devoirs. Une telle justice est incomplète, mutilée, boiteuse. Si les astres se meuvent « avec nombre , poids et mesure » , c'est parce qu'ils obéissent aux lois de l'attraction et gravitent autour d'un soleil central d'où émane la force régulatrice de leur course à travers l'espace. Qu'on suppose un instant ces lois violées ou méconnues : à la place de l'ordre admirable qui préside aux évolutions si bien rythmées et cadencées de ces globes lumineux, on les verrait aussitôt sortir de leurs orbites, se heurter les uns contre les autres dans

des chocs épouvantables et semer de toutes parts leurs débris informes et ténébreux. L'eurythmie du monde moral consiste donc à ce que toute justice soit accomplie, d'abord par l'homme à l'égard de Dieu, puis par l'homme envers l'homme. Elle a pour devise l'axiome juridique Cuique saum « à chacun ce qui lui revient » et de ce chacun, elle se garde bien d'exclure Celui en qui « nous avons la vie, le mou- « vement, l'être (1) » et dont les droits souverains ne peuvent être méconnus que par une incompréhensible perversion de l'intelligence et du cœur.

C'est encore une conséquence de cette

(1) Actes des apôtres, xvn, 28.

eurythmie que toutes choses, dans lia vie humaine, soient ordonnées, désirées, poursuivies, en conformité parfaite avec leur véritable valeur. Chercher avant tout les biens du corps aux dépens des biens de l'âme; poursuivre avec passion les avantages périssables de l'existence présente, sans avoir aucun souci de ceux qui contribueront à notre éternelle félicité : c'est manquer gravement aux principes de l'eurythmie.

Platon les exprimait dans son beau langage lorsqu'il disait, au commencement de son Traité des Lois : « Il y a des biens « de deux espèces, les uns humains, les « autres divins. Les premiers dépendent « des seconds, de sorte qu'un Etat qui se

« procure d'abord les plus grands acquiert « en même temps les moindres ; et que, « s'il ne possède pas d'abord les pre- « miers, il est privé des uns et des au- « très (1). »

La sagesse antique avait déjà formulé le principe de cette hiérarchie des biens en dehors de laquelle il n'y a que désordre et malheur pour la société comme pour l'individu.

Plus tard, cette subordination des biens terrestres aux biens d'ordre supérieur sera consacrée par la divine autorité du Rédempteur des hommes lorsqu'il dira :

« Cherchez avant tout le royaume de Dieu

(1) Platon. Les Lois, liv. 1.

« et sa justice, et le reste vous sera donné « par surcroît (1). »

C'est encore cette même loi d'eurythmie, dont saint Paul recommandait la pratique aux premiers disciples de F Evangile :

« Aimez, goûtez, recherchez les joies d'en haut et non pas celles de la terre (2). » En effet, il est conforme au rythme nouveau qui doit régler la vie des baptisés qu'après avoir traversé la mort avec Jésus- Christ, ils se tiennent toujours le cœur en haut et ne se laissent plus courber sous la honteuse servitude des cupidités mondaines et charnelles.

(1) S. Matth., vi, 33.

(2) Col., m, 1-2.

Ainsi, la note fondamentale qui doit présider au concert des pensées et des volontés des hommes, pour les fondre dans l'unité, leur est communiquée d'en haut. Ce sont les anges qui annoncent aux bergers de Bethléem, et, par eux, à toute la terre, la paix promise par Dieu aux âmes de bonne volonté (1).

Cette paix céleste, « que le monde ne saurait donner (2) » est le fondement nécessaire non seulement de la paix intérieure de chaque conscience, mais encore de la paix des familles, des cités, des peuples. A cet égard, Dieu est comme le grand chorège qui préside à l'harmonie univer-

(1)S. Luc, il, 14.

(2) S. Jean, xiv, 27.

selle. Ne pas écouter sa voix, ne s'en point inspirer, n'y pas conformer la tonalité de ses discours et de ses œuvres : c'est introduire dans cette harmonie des sons discordants qui la troublent et la détruisent. Les hommes ne peuvent s'accorder entre eux que s'ils commencent par fondre dans la charité toutes les dissonances, les oppositions, les rivalités contradictoires de leurs intérêts personnels et de leurs passions. Voilà pourquoi la fraternité, dont l'athéisme positiviste poursuit l'établissement sur la terre, est la plus irréalisable des utopies. Les hommes ne sauraient se sentir et se dire véritablement frères que s'ils reconnaissent Dieu pour leur père et remplissent envers Lui tous

les devoirs de l'obéissance et de la piété filiale. Ainsi, aimer Dieu et le servir est la première et la plus nécessaire condition de l'harmonie et de la paix de la cité terrestre.

Sur ce point, on ne rêvera jamais rien de plus complet et de plus beau que ce que le christianisme naissant a su accomplir et montrer au monde. « Il n'y avait « entre tous les croyants qu'un cœur et « qu'une âme. Chaque jour, on les voyait « dans le temple prier avec unanimité, « partager entre eux le pain sacré, louer (( Dieu ensemble et n'avoir avec le reste « du peuple que de cordiales rela- « tions (1). »

(1) Actes des Apôtres, iv, 32 ; u, 46,-47. C'est bien le

Cette harmonie, contemporaine des commencements de l'Eglise, devait présider aussi à toute son organisation hiérarchique et ramener sans cesse à l'unité d'un accord fondamental la diversité des fonctions, des grâces, des œuvres, des ministères (1).

Se mettre à part, pour agir tout seul, en se séparant de la hiérarchie divinement constituée, c'était rompre parle schisme l'accord de la société chrétienne (2) et aller contre le vœu tant de fois exprimé

lieu de rappeler de quelle façon les païens désignaient les chrétiens de la primitive Eglise. Ils se les montraient avec admiration, en disant : « Voyez comme ils s'aiment ! » (Tertullien, Apo/og., ch. 39.)

(1)1 Cor., xii, 6.

(2) I Cor.,1, 10; xii, 25.

par son divin Fondateur, très particulièrement aux heures solennelles qui précédèrent immédiatement son sacrifice et sa mort :

« Mon Père, je ne vous prie pas seulece ment pour ceux que j'ai envoyés dans le « monde, ainsi que vous m'avez envoyé, a mais encore pour tous ceux qui doivent « croire en moi par leur parole, afin que « tous soient un comme vous en moi et « moi en vous ; qu'ils soient de même un « en nous, et consommés dans l'unité (1).»

Appliquée à la morale purement humaine, l'eurythmie est donc la pratique de la justice et le respect de Tordre.

(1) St* Jean, xvii*

Transportée dans la sphère supérieure de la vie de la grâce, elle implique l'exacte conformité des idées et des sentiments du chrétien avec l'esprit et avec le cœur de Celui qui lui a été donné comme le type absolu de la perfection (1).

Mais ici l'eurythmie ne marche plus seule, elle a pour compagne l'harmonie : ces deux sœurs se donnent la main,

Sans doute, on peut les étudier séparément, parce que l'analyse est discursive, mais, dans l'essence des choses, elles sont inséparables Tune de l'autre. Si la première représente les exigences de la règle, de Tordre, de la justice, la seconde a le

(1) Hoc sentite in vobis quod et in Christo Jesu. (Pfa7.,ii, 5.)

grand honneur d'être le symbole de la charité, laquelle n'est autre chose que Faccord parfait des âmes entre elles tt avec Dieu, par l'amour.

§ II. — L'Harmonie et la Charité,

Ici encore, la philosophie des anciens donne les plus salutaires leçons à ces prétendus sages de notre temps qui excluent de toutes les relations de la vie la pensée de Dieu et veulent, sans lui, établir parmi les hommes l'harmonie et la paix sociales.

Lorsqu'il avait défini l'amitié, Gicéron avait eu soin d'indiquer très expressément qu'elle consiste en un parfait accord des

âmes sur toutes les choses divines et humaines (1).

Après le Sauveur et ses apôtres, un des premiers hiérarques de Tordre nouveau, saint Ignace d'Antioche , le glorieux martyr du Colisée de Rome, exprimait en des paroles qui sont une vraie musique, cette loi du corps mystique de Jésus- Christ.

Il écrivait à l'Eglise d'Ephèse : « Ilfaut « que les prêtres et les fidèles soient d'ac- « cord avec les évoques pour être d'ac- « cord avec la volonté divine. Cette bonne

(1) Et amicitia nihil aliud nisi omnium divinarum humanarumque rerum*.. summa consensio. (Cic. De amici., en. 6.)

« intelligence doit être semblable à celle « des cordes d'une lyre, afin que, chance tant ensemble et comme d'une seule « voix Jésus-Christ et son Père, ils forment « entre eux une douce symphonie (1). » Après dix-neuf siècles bientôt écoulés, cet appel à l'harmonie des pensées dans l'unité de la foi et des cœurs dans l'unité de la charité, retentit comme aux premiers jours et ne cesse de se faire entendre à ce monde si profondément déchiré par les dissensions humaines. Ecoutez avec quelle insistance le vicaire de Jésus-Christ invite et les schismatiques d'Orient et les

(1) Saint Ignace d'Antioche. {Épître aux Ëphésiens, ch. 4.)

hérétiques d'Angleterre à rentrer dans le concert de l'unité catholique (1) !

Il y a peu de mois, aux approches de la solennité de la Pentecôte, c'était à l'Eglise tout entière que Léon XIII adressait une pressante exhortation à redoubler de ferveur dans la prière afin d'obtenir une nouvelle effusion de l'Esprit de vérité et d'amour (2).

Si l'on voulait résumer par une brève formule ces actes récents du souverain Pontife, il serait impossible d'en trouver une qui rendit mieux ses plus habituelles

(1) Lettres apostoliques de S. S. le Pape, Léon XI11, du 30 novembre 1894 et du 14 avril 1895,

(2) o mai 1895. A ces documents, on peut joindre la récente Lettre encyclique Adjutricem du 5 septembre 1895.

sollicitudes et ses vœux les plus ardents pour le bonheur de l'humanité que ces deux mots à' Eurythmie et à' Harmonie, où l'on croit entendre l'écho très doux de ses paroles de paix et de charité, lesquelles répètent elles-mêmes l'hymne harmonieux du Cénacle !

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