LA MUSIQUE ET LE BONHEUR DU CIEL
Enfin, et pour aller jusqu'au bout du commentaire que j'ai entrepris de faire du texte de Platon, si « toute vie humaine a besoin d'eurythmie et d'harmonie », c'est parce qu'il y a un rapport direct et logique entre notre destinée présente et notre destinée future. Bien comprise, la première n'est que le prélude de la seconde. Ici-bas, le juste, c'est-à-dire l'homme de
l'eurythmie et de l'harmonie, commence un chant dont le principal motif seulement indiqué dans les premières mesures, se développe ensuite sur toutes sortes de tons et de variations, pour se terminer au delà de ce monde par une finale triomphante où l'oreille exercée reconnaîtra la mélodie initiale, mais agrandie et réalisant pleinement l'inspiration première de l'artiste. Sur la terre, nous ne faisons pour ainsi dire qu'entonner l'antienne et les premiers versets d'un psaume dont la doxologie « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit » devra retentir pendant toute l'éternité (1).
(1) Ut simus initium aliquod creaturse ejus. (Jac, i, 18.)
Sans, doute, dans notre condition présente, nous ne pouvons nous représenter d'une façon exacte ce que sera plus tard le bonheur de la vie éternelle. Isaïe et Saint Paul nous ont avertis que ni l'œil de l'homme ni son oreille ne sauraient lui donner une idée complète de cette béatitude (1).
Cependant, sur cette question souverainement intéressante pour nous, nos Ecritu res, inspirées de Dieu, renferment des indications précieuses. Si nous ne pouvons tout savoir du grand mystère del'au delà, il serait inexact de penser que nous n'en savons rien. La vérité est que nous en pouvons deviner ou pressentir quelque chose.
(1) ls., lxiv, 4 ; I Cor., h, 9.
La joie suprême de la vision directe de la Beauté infinie est annoncée d'une façon très explicite par l'Evangile et par les écrits apostoliques (1).
Il en est de même du plaisir très esthétique et très délicat dont la musique nous donne sur la terre un pressentiment et un avant-goût. Le bonheur du ciel, ce sera d'abord la perfection de l'eurythmie : tout en règle, en ordre, en mesure ; toute justice parfaitement accomplie; tout mérite récompensé dans les proportions les plus
(1) « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce « qu'ils verront Dieu. » (S. Matth.)
« Nous ne voyons Dieu maintenant que dans le reflet « indirect d'un miroir, nous le verrons alors face à « face et tel qu'il est. » (I Cor., xm, 12. lre épître de saint Jean, i, 2.)
exactes; tout rapport hiérarchique à jamais fixé entre Dieu et ses créatures d'après la très équitable appréciation de leurs services et de leurs vertus.
A la perfection de l'eurythmie, s'ajoutera celle de l'harmonie, c'est-à-dire de la pleine et définitive consommation de l'unité dans la charité.
« La Jérusalem d'en haut, c'est le « tabernacle de Dieu avec les hommes où <( il habitera avec eux. Ils seront son « peuple, et Lui avec eux sera leur « Dieu (1). »
Et dans cette cité bienheureuse, on
(1) Apoc, xxi, 3. Ps., cxliii, 9; cxlix, i, 7, 5 ; xlii, 10 Apoc., y, 9; xiv, 3.
n'entendra ni pleurs ni gémissements (1), expression de la douleur, qui soupire après un bien différé ou perdu, mais l'immense et cordiale symphonie des chants d'actions de grâces qui ne cesseront de retentir pendant toute l'éternité. Dans ces chants « toujours nouveaux », il n'y aura ni répétition monotone ni fatigue de l'esprit et du cœur. En se plongeant dans l'abîme sans fond des perfections divines, les bienheureux y trouveront des motifs toujours plus persuasifs d'admirer, de louer, de remercier la toute-puissance et la bonté infinie du Dieu créateur et rédempteur (2).
(1) Apoc, xiv, 4.
(2) Hoc erit totum negotium nostrum, sine de-
Ici, ce sera le cantique privilégié des vierges, admises à suivre l'Agneau, partout où il ira et à l'escorter de leurs plus suaves mélodies (1).
Là, sous les doigts expérimentés des vieillards, les harpes feront entendre des accords tout célestes (2).
Plus loin les martyrs, « venus de la grande tribulation », rediront comme un martial refrain, ici le Deo grattas de saint Gyprien entremêlé aux exhortations par lesquelles Cécile mourante relevait
fectu alléluia. Non Yobis, fratres, videatur quas
fastidium ibi futurum si amor sempiternus erit,
quia illa insatiabilis pulchritudo erit. Noli timere ne non possis semper laudare quem semper poteris amare. (S. Aug. Enarr. in ps. lxxxiii, n° 8.)
(1) Apoc., xiv, 3-4.
(2) Apoc., v, 8-9.
le courage des chrétiens de Rome; là, les prières de Perpétue et de Félicité dans l'amphithéâtre de Carthage, ou de Blandine dans les arènes de Lyon ; plus loin la sublime psalmodie de ces nègres de l'Ouganda, martyrisés il y a peu d'années, et qui récitaient au milieu des flammes de leurs bûchers le Pater et le Credo. Puis tous, à quelque nation qu'ils aient appartenu, quelque langue qu'ils aient parlée sur la terre, tous formeront un chœur immense qui répétera sans fin l'acclamation entendue par saint Jean : « Amen ! Béné- « diction, gloire, sagesse, reconnaissance, (( honneur, force et vertu à notre Dieu dans « les siècles des siècles. Amen (1) ! »
(1) Apoc, tu, 12.
Peut-être aussi, après des silences «dune demi-heure (1) », une voix seule se fera entendre au milieu de la cour céleste; et, dans cette voix, d'une pénétrante douceur, d'une puissance irrésistible, les élus écouteront avec ravissement la Vierge de Nazareth redisant les triomphes et les récompenses de l'humilité.
Puis, quand Marie aura chanté le dernier verset de son Magnificat, les anges et les saints le reprendront dans un chant d'ensemble où Ton croira entendre en même temps et le tumulte des torrents roulant avec impétuosité leurs grandes eaux, et les notes prolongées
(1) Apoc, vin, 1.
du tonnerre et les voix très douces de chanteurs unies aux accords de leurs lyres (1).
(1) Apoc, xiv, 2-3.