‹ Eustache [microforme]Chapitre 5 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les deux fils d'Eustache lui sont ravis par des bêtes fauves. À Son désespoir.

Après avoir vu disparaître le vaisseau qui emportait Théophyta, le seul bien de ce malheureux père et de ses fils ici-bas, Eustache se plaça sous la voûte d’un rocher pour y passer la nuit. Les enfants s’assirent à côté de lui, et, abattus par les fatigues de la journée, ils ne tardèrent pas à s'endormir d’un sommeil profond. La douleur d’Eustache était tro poignante pour lui permettre de goûter le repos ; il avait vu s’écrouler toutes tes richesses temporelles avec indifférence ; elles ne lui avaient pas coûlé un regret ; mais sa chère Théophyta, unie à lui par des liens sacrés, avec laquelle il ne formait en quelque sorte qu'un cœur et qu’une âme, venait de lui être arrachée ; et celle tendre épouse était livrée à la brutalité d’un

Maure, qui n’avait ni foi en Dieu ni notions de mo- .

ralité. Cette pensée amère lui brisa le cœur. Eustache revint à lui : il se mit à regarder machinalement les étoiles qui cymmençaient à parer le ciel de leurs mille feux; son œil sec et égaré se remplit de larmes : ‘ O Dieu, s’écria-t-il, tu es un bon père pour tous les hommes ! Tes impénétrables desseins

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conduisent toujours à bien, quoiqu'ils nous paraissent horribles, à nous qui n’en pouvons sonder la profondeur. Théophyta ne pouvait m'être ravie à {on insu el sans ta volonté ; elle est au pouvoir d’un infâme ravisseur, mais ta main la protégera. Oh ! assurément ce n'est qu’une épreuve qui doil rehausser l’éclat de sa verlu, comme cette nuit sans nuages rehausse celui des éloiles. Elle est à présent bien loin de moi et de ses chers enfants; mais quoique cette séparation puisse être bien longne.., un jour nous serons réunis sur celle lerre, ou là-haut au-dessus des étoiles. ”

La nuit était devenue trop profonde, Un vent ter-

rible s’éleva tout à coup, agitant les eaux de la mer jusque dans le fond de leurs abîmes ; les vagues mugissantes venaient battre avec fracas les rochers et jaillissaient au loin en se brisant contre ces masses inertes. Les oiseaux de proie nocturnes planaient audessus du rocher, et mélaient leurs cris rauques au bruit éclatant des brisants et au roulement continuel des flots. Eustache entendit au loin le sourd rugissement des lions, et tout près de lui un serpent monslrueux se roulait vers la mer, Mais la crainte n'alla pas jusqu’à lui. ‘ Celui qui se fie en toi, Ô Seigneur, dit-il, celui-là ne craint pas la gueule du lion menaçant, et il marche avec calme au milieu des serpents el des vipères. Je veux, comme ces enfants qui dorment tranquilles près de leur père et ne voient as le danger, rester ici sans crainte en me confiant à toi. ” Grâce à cette foi ferme en ja protection de Dieu, l’infortuné ne ressentit point les terreurs de celle affreuse nuit, ex il la passa tranquillement, bien qu’il ne pût dormir.

Le jour parut enfin: la chaleur du soleil réveilla les enfants ; leur père s’cffrit seul à leurs yeux ; ils demandèrent Ja bonne Théophyta, et se mirent à pleurer de nouveau. Leur père s’efforçait de les consoler, mais son cœur se brisait en les voyant si jeunes privés des soins maternels. Pauvres petits, pensait-il, combien vous avez perdu ! Q Dieu, tu me donneras

des forces pour remplacer auprès d'eux la meilleure :

des mères,

ENSTACHE

Le chagrin des enfants ne dura pas longtemss ; un moment après ils demandaient à dejeuner. Eustache parcourut des yeux la contrée, mais il n’y vit pas un seul arbre à fruits, pas même un buisson chargé de haies. Pour mieux reconnaître les lieux, il avait gravi jusqu'à la crête du rocher, et le pays lui avait paru désert et inculte. Nulle part il ne voyait de cabane ; nulle part un champ cultivé ne s’offrait à sa vue. Pourtant il crut distinguer très loin de la verdure et des arbres qui lui sembièrent croître sur les bords d’une rivière. ‘* Allons là-bas, dit-il à ses fils, il y a sans doute un pays habité ; l'Egypte se trouve de ce côté, et nous y retrouverons peut-être votre mère. ” Il se dirigea vers cet endroit, conduisant ses enfants par la main, car ils marchaient avec peine sur le sable. Ils avançaient, ayant à leur droite une longue chaîne de rochers escarpés, et la mer à leur gauche. Le soleil s'élevait de plus en plus sur l'horizon, et la chaleur devenait plus forte; le sable et les rochers étaient brûlants et réfléchissaient les rayons du soleil avec taut de violence, que les yeux en étaient éblouis. Les pauvres enfant mouraient presque de soif : ‘* Mon père, dit Agapius, conduis-nous à la mer, et donnenous à boire, il y a beaucoup d’eau.—Chers enfants, celle eau n'est pas bonne à boire, elle augmenterait votre soif et vous rendrait malades.—Ah! reprit Théophytus, qu’il est pénible de voir tant d’eau près de nous, et de mourir de soif ! ” Les deux enfants ne pouvaient plus marcher; le père les portait sur ses bras, tantôt l’un, tantôt l’autre, quelquefois tous les

deux ; il était lui-même exténué et pouvait à peine se

tenir debout.

Enfin, après midi, au moment où la chaleur devint tout à fait insupportable, ils atteignirent quelques arbres et entendirent tout près de là le bruit d'une cascade, Ses enfants s’étendirent aussitôt sur le gazon à l'ombre de l'arbre le plus proche. Eustache se plaça auprès d'eux et leur le: ‘* Quelle fraicheur délicieuse { que celte douce verdure est agréable à l'œil ! C'est un grand bienfait de Dieu que l’ombre, dont tant de gens font si peu de cas ! Vous n’en avez peut-être pas

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encore remercié Dieu de votre vie; remerciez-l'en donc, mes chers enfants. ”

Lorsque les pauvres petits furent un peu rafraîchis et délassés, ils se plaignirent de nouveau de la faim et de la soif; le père lui-même sentait sa langue desséchée se coller oi palais. 11 se leva en leur disant de rester ; il alla à Ja rivière chercher de l'eau dans son casque.

Au moment où il s’approchait du bord, un grand

oiseau s’envola soudain devant lui, Eustache chercha l'endroit d’où il était parti, et découvrit au milieu des roseaux un nid rempli de gros œufs très frais et bons à manger. Il les plaça dans son manteau pour ne pas les écraser, puisa ensuite de l’eau fraîche dans son casque, et, après avoir étancher sa soif, il le remplit de nouveau et revint auprès de ses enfants. Il étendit sur l'herbe son manteau avec les œufs, plrça à côté le casque plein d’eau et dit avec joie : ‘* Voyez, mes enfants, avec quelle bonté Dieu’ a servi notre table dans le désert : sans ces œufs et ce peu d’eau, il nous faudrait mourir ici de faim et de soif; élevons nos cœurs vers lui avant de jouir de ses dons. ” Les enfants se levèrent, joignirent leurs petites mains et prièrent avec plus de ferveur qu'on ne le fait en s’asseyant à une table richement servie. Enstache donna à boire à ses enfants dans son casque: il leur ouvrit ensuite les œufs un à un avec une coquille qu’il avait prise au bord de l’eau, et ce ne fut qu'après qu'ils en furent rassasiés qu’il mangea le reste, Les enfants avaient (rouvé ces œufs sauvages si savoureux et l'eau si rafraîchissante, qu’ils avouaient tous les deux n'avoir jamais mangé de leur vie un mets de si bon goût ; et ils rendirent grâces à Dieu, après ce frugal repas, Aie plus de recueiliement qu'ils ne l'avaient jamais ait.

“A présent,dit Eustache, couchez-vous ici à l'ombre et dormez un peu ; je vais pendant ce temps explorer la rivière et chercher un gué ; car il faut que nous la traversions pour ne pas mourir de faim dans ce désert! ef pour gagner l'Égypte. ” Il cassa une grosse branche d'arbre, en fit comme il put avec ses mains un bâton

se EUSTACHE

qui devait lui servir au besoin d'arme défensive, et partit. La rivière se précipitait avec une grande violence du milieu des rochers, ombragés par uneépaisse forêt. Le courant était très rapide; au milieu le lit devenait profond, et était partout couvert de pierres polies et glissantes sur lesquelles on ne pouvait faire un pas sans chanceler. Le bois était trop fourré et les rochers trop escarpés pour qu’il fût possible de cher cher un passage plus facile en remontant la rivière.

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qu'il allait essayer avec l’aide de Dieu, de les transporter sur l’autre rive ; mais qu’il ne les transporterait que lux après l’autre, à cause de la diffeulté du passage, Lorsqu'ils furent arrivés à l'endroit qui lui semblait le moins dangereux, il dit à Agapius de de se reposer à l’ombre d’un gros saule qui croissaif au bord de l’eau. 11 prit Théophytus d’un seul bras, tandis que de l'autre il s’appuvait sur son bâton, autant pour assurer sa marche que pour sonder la profondeur du fleuve. 11 n’avançait qu'avec des efforts inouïs, et, arrivé au milieu, il eut besoin de rassembler toutes ses forces pour lutter contre la rapidité du courant, qui le couvrait jusqu’à la poitrine et menaçait à chaque instant de l’entraîner ; il parvint cependant à transporter heurensement son précieux fardeau de l’autre côté. Eustache remercia Dieu de ce premier succès, essuya la sueur qui ruisselait sur son front, et, après s'être reposé un pen. il fit asseoir Théophytus, et se disposa à aller prendre son frère. ze bon père entra de nouveau dans l'ean ; il était déjà au mitieu du fleuve, lorsqu'il entendit Agapius, qu'il allait chercher, s’écrier tout à coup : ‘* Mon père, au secours { au secours ! une bête féroce qui va me dévorer. ” ;

Un lion énorme était déjà tout près de l'enfant : Eustache voulait courir, et son bras nerveux Frappe l'eau de son bâton, mais il ne put que menacer l’animal d’une voix tonnante, et le lion, saisissant le pauvre enfant qui criait et se débattait sous l’étreinte de sa por leine d’écume, f'emporta vers la forêt de toute a rapidité de sa course. Quei affreux tourment pour

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un père ! Il fendait l'eau avec toutes les forces du désespoir, et dès qu'il eut atteint la rive il poursuivit l'animal en poussant de grands cris; bientôt il le perdit de vue et fut réduit à chercher là piste du lion pour le découvrir dans sa retraite, Mais les buissons sauvages qui entrelaçaient leurs branches, les ronces et les épines qui rampaient sur la terre rendaient impossible tout accès dans la forêt. Le malheureux père fut obligé de s'arrêter là, épuisé de fatigue, tout haletant et les pieds ensanglantés; son cœur battait violemment dans sa poitrine, la crainte et la douleur avaient presque égaré sa raison : son bâton seul le soutenait debout. Il resta quelque temps immobile ; eon esprit paraissait abîmé dans la pensée de son malheur ; puis il fixa ses yeux vers le ciel avec un air de reproche ; mais bientôt, comme si de consolantes pensées eussent affermi sa raison, son regard s’adoucit, et il.il parut plus résigné.

Théophytus, eu voyant la bête féroce emporter son frère,avait poussé des cris lamenta bles,et lorsqu'il ne vit plus son père, que les arbres et les broussailles lui cachaient, il cria encore plus fort: ‘ O mon père, mon père, où es-tu ? Viens, viens, je t'en prie, ne m'abandonue pas. ” Eustache, en proie à la ouleur, revenait lentement vers la civières marchant avec peine; il criait de loin au pauvre enfant de se taire et de se rassurer, qu'il allait passer la rivière et le rejoindre. Mais, Ô affreux spectacle, à peine le père arrivait à la rivière, qu’il vit un loup, attiré par les cris de l'enfant, courir sur Théophytvs. Le pauvre petit voulait échapper au monstre, il fuyait de toutes ses forces le long de la rivière. Le père menaçait le loup de son bâton en poussant d’éclatantes menaces mais le féroce animal atteint sa proie, il la saisit avec ses dents, et, revenant sur ses pas, il a bientôt disparu dans la forêt. Quelles angoisses indicibles quels affreux serrements de cœur pour un père ! Ce guerrier courageux, qui avait vu sans émotion sur le champ de bataille le fer ennemi menacer sa vie, sentit son cœur se crisper et ses membres se raidir.

Cependant il précipita dans le fleuve pour voler au,

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secours de son enfant; mais le leup avait gagné la forêt bien avant que le malheureux Eustache accablé pa la chaleur, épuisé par le passage réitéré du fleuve,

risé par la frayeur et l’afliction, eût pu malgré ses efforts traverser Ja rivière.

Ce pauvre père tomba épuisé sur la rive : tant de malheurs accablants qui s'étaient succédé si rapidement avaient anéanti sa raison et ses forces. Les affreux vertiges de son a se dissipèrent peu à peu, et lorsqu'il fut revenu à lui, il envisagea toute l'horreur de sa position, et exhala ainsi sa douleur : ‘* C’en est fait, ma dernière espérance s’est évanouie ; l'appui de mes vieux ans est brisé ! Perdreen quelques jours sa patrie, ses amis, son épouse et ses enfants ! Rester isolé comme un tronc séparé de ses rameaux !.. Le patriarche Jacob sentit aussi les amers chagrins que J'éprouve ; mais il lui restait d’autres fils, il lui restait son cher Benjamin quand la tendre Rachel eut succombé à la douleur en apprenant que Joseph, son fils bien-aimé, avait été déchiré par une bête féroce. Mais moi, il ne me reste plus de consolation, il n’est pas d’adoucissements pour de si cruels malheurs.”

Après être resté longtemps silencieux, il s’écria s ‘ Si je n'avais pas l’ineffable bonheur de connaître le Rédempteur divin, s’ilne m'avait donné l'exemple d’une potence sans bornes dans les souffrances, je Serais bientôt délivré de ma peine... Une épée, ou plutôt cette rivière aurait bientôt mis fin aux jours d'un Romain courageux. Mais la doctrine du Christ a des enseignements plus élevés, elle nous défend de repousser de nos lèvres le calice d’amertume que nous présente le Père céleste. Un chrétien doit dans ses maux dire avec Jésus-Christ : Que ta volonté s’accomplisse et non la mienne. Mais aussi la couronne de la vie céleste attend 1à-haut tous ceux qui souffrent avec résignation. ‘”

Eustache fut un moment plus tranquille : puis, comme s’il eût été écrit que le nouveau chrétien devait être éprouvé et purifié moins encore -par les maux du corps que par les tourments intérieurs, j' éclate tout à coup en imprécations contre lui-même ;

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il s'accusait d’avoir causé tous ses maux, d'avoir mis imprudemment sa femme dans les mains du pirate ; il se reprochait d’avoir abandonné ses enfants aux bêtes féroces, et dans sov transport délirant il croyait voir le soleil rougi du sang de ses enfonts.

“Oh ! non, reprit-il, je ne les ai point livrés ; mais j'ai été imprudent, O Dieu de misérisorde, mon seul refuge, pardonne à mon repentir; tu sondes les cœurs, je ne suis point coupable, tu le sais; mais, Ô Dien tout-puissant, tu l’as vu et tn l’as souffert, c'était donc ta volonté qu'il en fût ainsi, ”

Les amers reproches qu'il se faisait irritèrent ainsi longtemps sa cuisante douleur ; mais, convaincu enfin de leur inutilité, il résolat d'offrir tous ses maux à Dieu et de n'avoir plus d’autres pensées que celles le son salut, Il se mit à genoux, joignit les mains, leva les yeux au ciel et demanda au Seigneur de lui envoyer ses consolations célestes et d’alléger ses souffrances. Dieu écouta sa fervente prière et lui accorda bientôt quelque soulagement. Un doux sommeil vint réparer les forces de son corps, et les rêves les plus riants ramenèrent le calme dans son âme. Il se vit en-songe dans la forêt obscure ; un rayon de soleil éclairait les épaisses ténèbres du bois, et Agapius était assis tranquillement sur une pelouse émail iée des plus belles fleurs ; il était plein de vie et snuriait gaiement devant lui. L'énorme lion fuyait épouvanté. Eustache s’avança plus avant dans la forêt ; un autre rayon lumineux lui apparut et laissa voir à ses yeux son cher Théophytus, qui montrait le loup étendu mort et élevait au ciel un regard de reconnaissance. Eustache se réveilla plein de ces douces émotions ; mais le sommeil ne tarda pas à engourdir de nouveau son corps affaibli, et il vit encore ses fils ; mais cette fois c'étaient deux beaux jeunes gens à la taille noble et élevée ; ils étaient vêtus en guerricrs romains, et des rameaux de laurier vert ombrageaient leurs casques éclatants. Il crut voir aussi son épouse ; ses traits brillaient d’un ravissement céleste, elle venait joyeusement au-devant de lui, s'appuyant sur ses deux fils; en ce moment une joie qui n’est pas de ce monde inonda son cœur vaternel.

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