INTELLECTUELLES ET MORALES. I
Sous ce rapport l’étude de l’algebre est incontestablement celle qui peut donner à la pensée tout à la fois le plus de force , le plus d’étendue , et le plus de justesse.
Elle force l’attention à suivre une longue série de rapports sans aucune distraction, sous peine de recommencer éternellement le même travail , vu l’impossibilité de se faire aucune illusion sur toute autre maniéré d’arriver à son but.
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agréable ou pénible, prompt ou lent, vif ou doux , durable ou passager , de diminution ou d’accroissement.
Je -moi seroit-il le corps que je vois, que je sens, que je porte, qui me soutient? Non; c’est la faculté de voir ce corps, de le sentir, et cette faculté c’est pour moi l’être par excellence; car c’est de l’existence de cet être que j’ai le sentiment le plus sur, le plus intime, quoique je ne puisse m’en faire aucune idée, quoique je ne puisse m’en former aucune image claire et sensible.
Je, moi, semble donc être différent de tout ce qui l’environne; ou tout ce qui l’environne n’en formeroit-il qu’une partie, ou n’en seroit-il qu’un attribut, qu’une simple modification ?
Si je n’avois jamais rien senti, rien éprouvé , je n’aurois jamais eu le sentiment du moi. C’est la série et la liaison des sentiments ou des modifications que
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j’éprouvai successivement qui m’a fait appercevoir cle ma propre existence, de l’existence d’un être qui, malgré la diversité de ses sentiments, à travers la succession tantôt suivie et tantôt interrompue de modifications très différentes , ne cessoit. pas d’être encore le même être.
En conséquence de ces apperçus mon attention est parvenue à séparer l’idée de cet être susceptible de tant de modifications diverses, de l’idée même de toutes les modifications dont il est susceptible , à le concevoir isolé, à s’assurer ainsi de l’existence de ce moi pur et simple.
Il est clair , ce me semble, par ce développement , que tout inséparables que paroissent ces deux mots, Je sens, il est impossible de les comprendre sans y attacher deux idées très distinctes , celle du moi, et celle des modifications dont il est susceptible.
Après avoir éprouvé, sans doute sans
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m’en appercevoir , beaucoup de sentiments ou de sensations différentes, après m’être rappelé souvent celles que j’avois éprouvées, j’ai fini par m’appercevoir que je sentois ce que je sentois, que je me rappelois encore ce que j’avois senti.
Une conséquence naturelle du premier pas de mon intelligence ne devoitelle pas être d’observer , i°dans quelles circonstances ou sous quelles conditions j’éprouvois ces sentiments , ces sensations différentes; 20 dans quelles circonstances ou sous quelles conditions il étoit en mon pouvoir de me les rappeler; 3° enfin dans quelles circonstances ou sous quelles conditions j’avois une perception plus ou moins claire, plus ou moins confuse de mes sentiments , de mes sensations , et de mes souvenirs.
J’ai dit, sentiments et sensations, parceque les modifications dont ces deux mots rappellent l’idée me paroissent tout
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à la fois très différentes , très voisines , très distinctes, et cependant peut-être très inséparables l’une de l’autre.
J’entends par sentiments les modifications les plus intimes du moi , celles qu’il éprouve encore lorsqu’il s’est isolé de tout ce qui l’environne , ou lorsqu’il s’est identifié lui-même avec quelqu’un des objets dont il se croit environné.
J’entends par sensations les modifications que font éprouver à notre moi les objets dont il se croit environné, mais qui peuvent n’y laisser que des traces fugitives , et même inapperçues , tant qu’elles ne sont pas fixées par un de ces sentiments intimes que nous venons de définir.
Ne trouveroit-on pas dans ces derniers développements l’analyse la plus exacte du mot si vrai de Jean - Jacques Rousseau , Nos sensations ne sont que ce qu’en fait notre cœur P Mais n’interrompons point la chaîne de nos recherches.
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En comparant mes sentiments et mes sensations, en distinguant les circonstances qui les font naître ou dans lesquelles je les éprouve , en distinguant encore les effets et les résultats qui les caractérisent ou qui me paroissent en être la conséquence immédiate, ne suisje pas forcé d’admettre deux genres de forces ou de principes d’action , l’un visible, palpable, que les organes de mes sens peuvent atteindre ; l’autre invisible , impalpable , et que les organes de mes sens ne peuvent atteindre?
Mes sens ne me laissent aucun doute sur l’existence de la lumière dont les rayons tombant sur la rétine de mon œil éclairent pour moi tous les objets qui m’environnent. Mes pieds et mes mains m’avertissent très sensiblement de l’obstacle que leur oppose la masse quelconque qui les heurte ou qui les arrête. Mais la force qui me fait fermer les yeux à la
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lumière , la force qui me rappelle encore cette lumière lorsque j’ai fermé les yeux ; la force avec laquelle j’ordonne à mon bras d’écarter l’obstacle qui l’arrête, la force avec laquelle je reçois , je recueille , j’écarte, je dispose, tant d’impressions différentes , ne sont - ce pas autant de forces invisibles de l’existence desquelles j’ai la conviction la plus intime et que je ne puis atteindre cependant par aücun de mes sens extérieurs ?
L’analogie qui peut exister entre mes rêveries quand je dors, et mes rêveries quand je veille, me permettroit-elle de les confondre? N’ai-je pas un sentiment très positif du caractère qui les distingue , des circonstances absolument différentes dans lesquelles j’éprouve les unes et les autres? Le rapport de ces rêveries aux objets qui m’environnent est-il le même dans l’état de sommeil et dans l’état de veille ?
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De ce qu’il y a des sentiments et des sensations qui me paroissent tout-à-fait indépendantes des objets qui m’ont frappé , qui résultent évidemment de l’exercice de cette faculté , de cette force invisible au moyen de laquelle je me rappelle les impressions particulières que j’ai reçues , au moyen de laquelle je les compare, je les divise, je les compose, aurois-je le droit d’en conclure que toutes mes impressions, tous mes sentiments, toutes mes sensations, ne sont que des développements de cette force invisible, seule capable de les recueillir, de les diviser, de les recomposer, de les généraliser, tantôt au gré de sa fantaisie , tantôt suivant certaines réglés fixes et invariables ?
Jef 'avoue ; en prenant pour base de ces raisonnements une suite d’observations aussi claires que celle que je viens de parcourir, je comprends encore moins com-
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ment on peut être idéaliste de bonne foi , que je n’ai jamais compris comment on osoit entreprendre de rapporter tous les phénomènes de notre existence intellectuelle et morale au simple développement de la sensibilité physique.
Je ne connois aucun principe , aucune réglé , aucune loi , quelque générale qu’en soit l’expression , que je ne puisse m’expliquer comme le résultat d’un certain nombre d’impressions particulières , d’expériences plus ou moins réitérées, plus ou moins clairement constatées, que mon intelligence est parvenue à recueillir , à distinguer , à déterminer , à généraliser.
Mais de toutes ces abstractions , quelque simples et quelque naturelles que je puisse les concevoir, il n’en est aucune où je ne reconnoisse le produit d’une force supérieure à celle dont tous les
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modes , tous les procédés de la sensibilité physique me donnent l’idée.
Impulsion ou répulsion, mouvement ou repos , transparence ou reflet ; voilà , ce me semble , tous les modes , tous les procédés par lesquels les organes de mes sens peuvent être atteints, peuvent recevoir une impression quelconque ; mais existe- 1- il quelque rapport, quelque transition qu’il soit possible de concevoir entre ces modes, ces procédés, les modifications que leur action fait éprouver à nos sens, et le plus foible de nos sentiments intérieurs , la plus obscure de nos idées , la plus simple de nos abstractions ?
Toute merveilleuse qu’est l’organisation de nos sens , le mystère de nos sensations et de la cause qui les produit, est moins impénétrable sans doute que celui de la véritable origine de nos sen-
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timents et de nos idées. Et cependant, en y réfléchissant profondément, nous parvenons à devenir encore plus sûrs de nos sentiments, de nos idées, que nous ne pouvons jamais l’être de nos sensations les plus vives.
Le mouvement de nos sensations dépend beaucoup moins de nous que la marche de nos idées. Notre intelligence se trouvant comme forcée par sa nature même à soumettre ces idées à de certaines réglés , à de certaines méthodes , grâces à cet ordre naturel, en dispose avec plus de calme et de liberté, les fixe , les étend, les développe, les contient plus sûrement.
Les philosophes ont donné à ces réglés , à ces méthodes , différentes dénominations plus ou moins systématiques , plus ou moins abstraites: ce seront, si vous voulez, les catégories d’Aristote, les formes primitives de Platon , les lois