PREMIER ENTRETIEN
Il y avoit déjà plus de dix-huit mois que la plus intéressante des femmes , quoique encore à la fleur de l’âge, se voyoit dépérir sensiblement chaque jour.
Un soir qu’après beaucoup d’agitations elle paroissoit avoir retrouvé quelques instants de calme, j’étois au chevet de son lit j je la regardois avec l’attention d’une tendre inquiétude, mais dans le plus profond silence, espérant qu’elle jouissoit enfin d’un sommeil tranquille. Elle ouvrit tout-à-coup les yeux, et, les tour-
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nant vers son ami, c’est avec tout le charme naturel de sa voix, mais avec un accent qui déchire encore mon cœur en ce moment, qu’elle me dit : Je ne dors pas, mais je sens que bientôt, bientôt je dormirai toujours.
Et votre ami !
Il veillera peut-être encore quelque temps , et s’occupera de celle qui ne sera plus; ensuite il s’endormira comme moi.
Le l’epos de la tombe ensevelira ses souvenirs et ses regrets ainsi que les miens... Un sage n’a-t-il pas dit que des jours fortunés du plus grand monarque, il en est peu dont le bonheur soit aussi pur que celui d’une nuit oit notre sommeil est assez calme, assez profond pour n’être troublé d’aucun songe, d'aucune rêverie ?.
Est-ce l’unique consolation que la plus sensible des amies veuille laisser à celui qui ne vivoit que pour elle et par elle, qui comptoit sur une éternité de bonheur!
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Dépend-il , hélas ! de moi d’en trouver une meilleure?
Ah! du moins dans nos espérances.
Comme vous, j’en voudrois aimer le rêve consolateur. Mais ne voyez-vous pas ces preuves trop évidentes d’une entière dissolution ? L’insomnie et les souffrances n’ont-elles pas affoibli, brisé tous les ressorts démon être? L’étincelle du feu caché qui les anime n’est-elle pas prête à s’éteindre? Tant que la vie conserve son énergie, elle nous empêche de croire à la mort; mais quand la mort approche de nous avec son lugubre cortege , comment croire encore à la vie ?
Mille et mille accidents peuvent sans doute en interrompre le cours , et dans l’homme, et dans tous les êtres animés qui l’entourent. Cette même vie cependant , quoique en apparence entièrement détruite, ne la voyons-nous pas très souvent reprendre son cours et re-
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paroître bientôt dans toute la plénitude de sa force et de son activité ? Ces arbres, ces plantes , ces oiseaux , cpii meurent l’hiver , ne ressuscitent-ils pas à la douce chaleur du printemps ? Un profond sommeil différé bien peu de la mort ; et n’est-il pas suivi communément du plus facile , du plus heureux réveil ? Que d’hommes, après avoir été, même assez long-temps , dans l’état d’asphyxie le plus décidé, ne sont-ils pas revenus à la vie, n’ont-ils pas recouvré le sentiment et la pensée de leur première existence , quoique de l’intervalle qu’a duré cette espece d’anéantissement , il ne reste aucune trace dans leur souvenir !
Ces rapprochements ont amusé quelquefois mes rêveries solitaires ; mais quelle force pourroient-ils avoir à côté du sentiment qui découvre sous mes pas l’abîme où tout s’engloutit ! Comme les arbres , les plantes et les oiseaux , nous
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mourons quelquefois , nous mourons par degrés avant de mourir tout-à-fait ; mais le dernier terme en est-il moins le dernier sans retour ?
Je crois que, pour en avoir souvent abusé, nous nous sommes accoutumés à traiter trop légèrement la logique des comparaisons. Il en est de si justes et de si sensibles qu’elles ne devroient avoir guere moins de poids que les meilleures raisons ; et l’on pourrait citer un assez grand nombre de belles et d’utiles vérités que nous n’aurions jamais eu le bonheur d’atteindre, en les cherchant par une autre route. Ce n’est pourtant pas sur de simples comparaisons que je prétends fonder l’espérance dont j’ai tant de besoin , lorsque je vous vois si foible et si souffrante. En rappelant les exemples multipliés qu’offre la nature d’une vie éteinte et renouvelée , d’une résurrection qui, moins fréquente, nous sem-
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bleroit sans doute plus miraculeuse, je n’ai voulu prouver qu’une chose , c’est que le principe de la vie peut disparoître entièrement à nos yeux, et cependant exister encore dans toute sa force. Ne trouvez-vous pas ce simple résultat de mes rapprochements d’une conséquence rigoureuse, incontestable?
Oui.
Il ne seroit donc pas impossible que le mouvement de ces arteres eût cessé , que ce souffle expirât sur ces levres , que tous nos efforts pour le rappeler fussent inutiles, et que le sentiment qui m’attache à mon amie conserve encore cependant ce qu’il y a de plus vrai , de plus constant , de plus céleste dans ses rapports avec elle. Ah ! comment ne pas s’abandonner au charme de la plus sublime des idées qu’ait jamais pu concevoir l’amour ou l’amitié? Durant le peu de jours qui pourront nous séparer , mais dont la
duree paroîtra toujours bien longue Set bien pénible, laissez-moi jouir du calme et du bonheur que vous éprouverez après tant de peines et de souffrances. Et vous, mon incomparable amie, au milieu des félicités les plus dignes de vous , n’aimeriez-vous pas encore à penser que vous ne cessez pas un instant d’être l’objet de mes plus vives espérances , comme de mes plus tendres regrets ?
Votre sensibilité nous fait aller plus vite que votre raison , mais avec un charme si doux , que je crois en ce moment ressusciter moi-même. Le tendre intérêt que j’inspire encore à mon ami vient de ranimer le flambeau presque éteint. ProGtons-en ; je me trouve en état de l’écouter et de le suivre... Peut-être même , hélas ! de ne répondre que trop juste à ce qu’il voudroit me persuader.
En effet vos joues viennent de reprendre leur couleur habituelle, votre voix,
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toujours si douce, est aussi ferme, aussi sonore que jamais , et l’aimable sourire qui peint si bien la grâce et la finesse de votre esprit a reparu sur vos levres. N’êtes-vous pas frappée vous-même d’un changement si prompt , l’effet instantané d’une seule pensée , d’un seul sentiment? Votre état de foiblesse et de langueur n’est , hélas ! que trop sûrement encore le même qui vous accabloit si fort il n’y a qu’un moment. Où chercher , où découvrir la véritable cause du sentiment de force et de vie que vous venez d’éprouver... et si subitement ? Il faut bien l’attribuer à ce principe caché qui modifie sans cesse tous les mouvements de notre organisation , comme lui-même est sans cesse modifié par elle.
Je me serai bientôt perdue avec vous dans le labyrinthe mystérieux de mes propres sensations... Notre sensibilité ne ressembleroit-elle pas à la harpe d’Eole ?
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Sait-elle quel degré d’élasticité dans l’air tend ou détend d’un instant à l’autre ses cordes, et, les livrant au vent léger qui se joue autour d’elle, en tire des sons plus ou moins sensibles , plus ou moins mélodieux ?
Non, la harpe d’Eole n’en sait rien; mais notre sensibilité paroît bien en savoir quelque chose ; et , dans ce genre , le doute même le plus vague ne seroit-il pas déjà l’indice d’une faculté bien merveilleuse ? Si , sous beaucoup de rapports , notre existence est purement passive , et c’est ce qu’on éprouve sur-tout d’une maniéré trop sensible lorsqu’on est malade , il n’en est pas moins vrai que , sous d’autres rapports , elle est essentiellement active ; et c’est même de ce dernier état de notre être que nous avons sans contredit le sentiment le plus clair, le plus sûr, le plus intime. Nos idées , comme nos impressions , semblent
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dépendre tout-à-fait de nos organes et des qualités qui les distinguent le plus constamment, ou des modifications particulières dont ces mêmes organes peuvent devenir susceptibles. J’en conviens.
Mais quel nom donner à l’organe qui suit les différentes impressions de tous les autres , les recueille , les combine , les arrête , les dirige à son gré , du moins dans mille et mille circonstances où l’influence décidée de cette action ne sauroit être mise en doute P
Je sais bien le nom que vous aimeriez à lui donner. C’est de tous les mots de la langue celui que moi-même j’aimerois le mieux si j’étois assez heureuse pour le comprendre.
Eh ! que savons - nous , que comprenons-nous ? Quelques rapports de nombres et de sons , de formes et de couleurs , de poids et de mesures , des séries de propositions identiques tellement pro-
entretien.
longées que la derniere de ces propositions rapprochée de la première, nous semble une découverte. Si nous ne voulions croire que ce que nous sommes en état de comprendre , ne douterions-nous pas de notre propre existence? Nos sens nous attestent bien celle de notre corps ; mais ce corps qui nous environne de si près, est-il bien sûrement nous? Peutêtre ne l’est-il pas davantage que ceux que nous voyons le plus loin de nous dans l’immensité de l’espace. A nous ep tendre , dans la vie commune, on diroit qu’il n’y a de réalité que dans les objets visibles ; mais avec un peu de recueillement et de réflexion, on a bientôt compris que ce sont justement les objets visibles de la réalité desquels nous pouvons le moins nous assurer, dont l’existence encore au fond nous importe le moins.
Voilà, je l’avoue, une doctrine qui devroit plaire à quiconque est aussi près
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que moi de passer dans l’empire des ombres.
Et ceux qui jouissent de la santé la plus vigoureuse en apparence , n’en sontils pas quelquefois tout aussi près , et même encore plus près que les malades qui conservent le moins d’espoir? Est-ce la peine d’ailleurs de compter pour beaucoup le plus ou le moins d’intervalle qui reste à franchir aux uns comme aux autres ? Mais le peu de considération que l’on devroit avoir pour les choses visibles en métaphysique comme en morale, n’est pas assurément d’une conséquence moins utile dans ce monde -ci que dans tout autre.
J’aurois été bien fâchée, mon ami , que ma triste réflexion, ou, si vous voulez, ma mauvaise plaisanterie vous eût empêché de continuer à me développer votre idée. Je ne vous interromprai plus.
Quelque intérêt que j’attache à vous
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persuader ce dont il me seroit si doux, d’achever de me convaincre moi -même, je ne crains point, croyez -moi, d’être interrompu par tout ce qui me rappelle votre présence d’esprit accoutumée , ou la gaieté naturelle de votre humeur...
Mais vous voulez que je poursuive mon raisonnement. Plus je m’observe moimême et tout ce qui m’entoure, plus je me persuade que c’est dans un monde invisible qu’il faut chercher le principe moteur des phénomènes qui nous environnent, la cause première de tous les changements et de toutes les révolutions que nous leur voyons subir. En contemplant ces phénomènes , en suivant toutes leurs vicissitudes , en recueillant nos observations et en les liant autant qu’il nous est possible, en les combinantlesunes avec les autres , à force d’attention et de sagacité, nous parvenons à découvrir quelques causes très prochaines et très appa-
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rentes de ces phénomènes , ou , pour parler avec plus de justesse, les occasions et les circonstances dans lesquelles nous les voyons reparoître ou s’évanouir à nos yeux. Après avoir vu si souvent le jour renaître à l’approche du soleil , je ne puis guere douter que la présence de ce corps céleste ne soit la cause prochaine de la lumière. Mais quand j’aurois conçu l’optique de Newton aussi distinctement qu’il put la concevoir lui-même , en comprendrois-je mieux comment les objets éclairés par les rayons du soleil , après avoir frappé la rétine de l’œil, portent leur image jusqu’au fond de cet organe, y laissent une empreinte tantôt vive et passagère, tantôt profonde et durable, une empreinte qui s’efface et se renouvelle en quelque sorte au gré d’un autre organe , dont les uns ne soupçonnent pas même le mystère, dont d’autres ont
pris le parti de nier absolument l’exis-
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tence , mais dont Faction n’en est ni moins évidente ni moins inexplicable ?
Oui. Mais chacun de nos organes ne seroit-il pas la tige d’une série d’idées ou d’images dépendant uniquement des impressions dont chacun de ces organes est susceptible , et l’est exclusivement 1 ?
(i) Cette idée , sur laquelle repose tout le système du docteur Gall , ne se trouve-t-elle pas en contradiction avec les phénomènes les plus communs et les plus frappants de notre faculté de penser ? L’exercice le plus remarquable et le plus habituel de cette faculté , la plupart des produits de notre intelligence et de notre travail , comme les plus nobles et les plus étonnantes conceptions du talent et du génie , supposent évidemment l’action combinée de plusieurs facultés différentes , ou , si l’on veut , celle de plusieurs organes très distincts, une concentration de forces, absolument inexplicable dans tout système où l’on ne donne pas à ces forces un foyer commun , un premier principe moteur , quelque simple ou quelque compliquée
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N’a-t-on pas observé que des hommes, après avoir joui du sens de la vue une partie de leur vie, sont devenus tellement aveugles qu’ils ont perdu toute idée , tout souvenir relatif aux impressions de cet organe ?
On l’assure ; et qu’après leur mort le cerveau de ces hommes ayant été soigneusement disséqué , l’on a trouvé non seulement la partie extérieure de l’œil , mais la totalité même des fibres intérieures de l’organe, ou viciée, ou complètement détruite. Je ne sais si l’observation est bien constatée. Il en est une autre avérée par des expériences très multipliées, et qui paroît diamétralement opposée à ce fait au moins très rare et très insolite ; c’est que pour avoir été privé par quelque acci-
qu’on puisse supposer l’organisation générale et particulière dont il dirige le ressort et les mouvements.
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dent ou par quelque maladie de telle ou telle partie de notre corps , les rapports de cette partie qui n’est plus à notre sensibilité intérieure se font ressentir encore , et souvent même avec beaucoup de vivacité. Mais quand l’observation que vous venez de me rappeler seroit parfaitement constatée, détruiroit-elle l’action du principe qui nous anime sur tous les organes encore subsistants , l’unité du pouvoir spontané qui recueille leurs différentes impressions, tour-à-tour les divise ou les combine, accéléré le mouvement des unes , ralentit celui des autres , leur donne plus ou moins de suite, plus ou moins de force et d’intensité? Isolé par ses abstractions , ou par ses rêveries , ce pouvoir ne se crée-t-il pas en quelque sorte lui-même un monde intérieur, un monde idéal dont il parvient même à réaliser hors de lui certaines parties, certaines conceptions , et de plus d’une ma-
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niere, lesquelles réunies à son gré, forment un nouvel ensemble, quelquefois même l’ensemble le plus heureux , le plus imposant? Ce pouvoir créateur qui porte véritablement tous les caractères d’une émanation divine , nous le voyons subsister encore chez les hommes privés dès leur naissance du sens de l’ouie , ou de la vue , ou de l’odorat , comme chez ceux qui n’ont pas cessé d’en jouir , pourvu que le premier principe de leur vie intellectuelle et morale ne soit point altéré.
Ce pouvoir créateur, ce principe divin peut donc être altéré , peut l’être ainsi que tout ce qui fait partie de cette misérable et merveilleuse machine !
Hélas ! oui , les maladies , les vices , la folie, et même, sans tous ces déplorables accidents, les plus nobles et les plus douces de nos affections , lorsqu’elles ont le malheur de dépasser certaines limites.
Cependant nous voyons que ce principe,
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après avoir été altéré de la maniéré la plus effrayante, après avoir été comme anéanti , peut renaître encore , renaître avec sa première énergie , et ranimer en nous tous les souvenirs du passé, toutes les jouissances du présent, toutes les espérances de l’avenir.
En y regardant de plus près , il me semble que nous et le monde entier où nous venons passer quelques instants , ou qui passe lui-même quelques instants sous nos yeux, il me semble en vérité que tout ce grand spectacle ne ressemble pas mal à celui des ombres chinoises dont nous n’avons pas dédaigné de nous amuser quelquefois.
Relativement à notre foible intelligence peut-être. Mais toute foible et toute bornée qu’est cette intelligence , n’en voit-elle pas assez pour soupçonner quelque chose d’infini , quelque chose d’éternel au milieu de cette foule fugitive
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d’images et d’impressions qui se succèdent continuellement avec tant de rapidité , les unes avec beaucoup de confusion à la vérité, mais les autres, vous en conviendrez , avec l’ordre le plus constant et le plus admirable? Quoi qu’il en soit , il est temps de baisser la toile ; je crains que cet entretien ne vous ait déjà trop fatiguée : nous y reviendrons dans un autre moment.
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