SECOND ENTRETIEN
Le lendemain de cette conversation j’allai revoir mon amie. Quoique toujours bien foible, je la trouvai moins abattue, tout à la fois plus calme et plus ranimée que je ne l’avois vue depuis plusieurs semaines. Une douce lueur d’espoir brilloit dans ses yeux, et mon cœur la recueillit avec avidité. Vous vous sentez mieux ce matin? lui dis-je ; la.nuit paroît avoir été moins agitée?
Moins en effet qu’elle ne l’avoit été depuis long-temps; quoique j’aie été d’abord très occupée de l’objet de notre dernier entretien. Mais l’étrange sensation que j’ai souvent éprouvée dans mes demi-rêveries, m’a plus frappée aujourd’hui que de coutume. Il me seinbloit,
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et très distinctement, que j’étois deux, personnes , l’une fort malade , à côté d’elle une autre qui l’étoit beaucoup moins , qui tantôt se tourmentoit pour la soulager, et tantôt, si elle n’eût pas été retenue par je ne sais quel sentiment de devoir ou de compassion , auroit été bien près de quitter sa triste compagne.
Je ne suis point surpris de cette rêverie , car je me rappelle en avoir eu souvent de pareilles. Sentir son être double, ou se croire à la fois deux personnes bien distinctes , est une illusion fort naturelle dans beaucoup de maladies ; elle l’est souvent encore dans l’état de santé , lorsque l’on se sent entraîné tour-à-tour par des idées ou par des affections entièrement opposées l’une à l’autre. Peutêtre même que cette illusion , tout bien considéré, n’en est pas une. Le grand Hippocrate a déjà dit que l’homme étoit double. Un grand géomètre, un grand
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métaphysicien, Pascal, a dit à-peu-près la meme chose , mais à la vérité dans un autre sens.
En ma qualité de malade , c’est le sens d’Hippocrate que je vous prierai de m’expliquer d’abord.
La chose est fort simple. Grâce à la prévoyante bonté de la nature, il n’est aucun organe essentiel de lavieorganiqueet de la vie animale qui ne soit réellement double , et, sans doute, afin qu’en perdant l’un par l’effet de quelque maladie ou de quelque accident, à quoi nous ne sommes que trop exposés à chaque instant, l’autre y puisse suppléer, et prolonger ainsi quelques momens de plus la durée et les ressources de notre frêle existence. Nous avons non seulement deux yeux , deux oreilles, deux narines, etc.; notre cerveau se trouve encore divisé en deux parties conformées assez communément l’une comme l’autre. Ainsi l’une des par-
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ties de notre cerveau , avec les différents organes qui viennent se perdre dans le dédale mystérieux de ses circonvolutions et de ses anfractuosités , toute cette partie peut être vivement altérée , tourmentée par de cruelles souffrances , se trouver quelquefois entièrement paralysée, entièrement détruite , et l’autre ne souffrir, pour ainsi dire , que par sympathie, jouir encore dans toute sa force du sentiment de la vie , et conserver ainsi le libre exercice de son activité.
Je crois entendre le sens d’Hippocrate.
Me ferez -vous entendre aussi bien celui de Pascal ?
En vous rappelant ce que vous avez senti vous-même mille et mille fois, vous le comprendrez tout aussi bien que le plus profond de nos idéologues. Permettez-moi quelques questions. Avez-vous toujours été de votre avis?
Il s’en faut de beaucoup.
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Et votre avis , meme le plus décidé , l’avez-vous toujours suivi?
Comme Médée '.
Vous vous êtes donc trompée quelquefois vous-même ?
Ah ! trop souvent, quoique, j’ose l’espérer , d’une manière moins funeste, moins redoutable.
Ne vous seriez-vous jamais fait aucun reproche , comme de ne pas m’aimer assez ?
Ou de vous aimer trop , de vous détourner souvent de vos études , de vous faire perdre beaucoup trop de tems.
Je suis loin de m’en plaindre.
Peut-être vous reprocherez-vous un de ces matins de n’en être pas convenu dans ce moment.
De quoi répondre pour l’avenir? Mais
(i) — Trideo meliora , proboque ;
Détériora secjuor.
Ovid. Metcim. I. VII, v . 20.
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le plus gaiement ou le plus sérieusement du monde, dans toutes les occasions où nous ne trouvons point d’accord avec nous-mêmes, ne sommes-nous bien sûrement qu'une seule et même personne?
Ne sentons-nous pas alors d’une maniéré très distincte que nous sommes deux êtres intimement unis à la vérité , très dépendants l’un de l’autre, mais ayant cependant des qualités et des déterminations fort diverses , et par là même quelquefois fort difficiles à concilier?
Il est sans doute impossible de ne pas être étourdi de tant de contradictions de notre propre pensée , de nos propres penchants , de nos propres affections.
L’homme de tel âge, de tel état, de tel jour, de tel moment, n’est plus à beaucoup d’égards celui de tel autre ; et ces dispositions si diverses se succèdent avec une mobilité si grande et si rapide que le même homme doit souvent paroître , et
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pour ainsi dire, dans le même instant en opposition très décidée avec luimême. Mais je me l’explique, ce me semble , en considérant que la vivacité de nos souvenirs nous rend tellement présente l’idée de ce qui déjà n’est plus, que nous croyons lutter avec cette espece de fantôme comme avec un autre nous-même.
Vous avez donné, je crois, à votre explication toute la vraisemblance et toute la clarté dont elle pouvoit être susceptible. Cependant je doute que Pascal voulut s’en contenter.
Et que me diroit— il ?
Je n’ai point assez de présomption pour entreprendre de le faire parler lui-même. Ce sera donc tout simplement moi qui vous prierai d’observer qu’en ne luttant qu’avec vous-même, vous ne pouvez vous dispenser de reconnoître dans ce moment en vous deux actions diverses qui supposent aussi deux impulsions, deux forces
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différentes qu’on ne peut guère attribuer simultanément au même principe, à la même substance.
Ce raisonnement, que ce soit celui de Pascal ou le vôtre, m’éblouit et m’embrouille ; car il me semble en effet que je vois double.
A mon gré vous voyez très clair. Il y a constamment en nous, lorsque nous sommes parfaitement éveillés, et dans notre état naturel , une faculté qui commande et d’autres qui obéissent, un principe moteur et des mouvements déterminés par ce principe. Il existe souvent entre ces différentes facultés , entre ce premier principe et les organes habituellement soumis à son empire, une lutte trop réelle , des combats dont l’évènement n’est pas toujours aussi favorable qu’il devroit l’être au pouvoir le plus légitime. Mais tout vaincu qu’il est trop souvent, la légitimité , la supériorité naturelle
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même de ce pouvoir n’en paroît pas moins évidente. Après cela comment nier que l’homme soit double, triple, décuple, multiple à l’infini , si l’on veut, et cependant un ?
Hélas! ce que je comprends le moins, c’est justement cette unité, si l’on prétend y voir autre chose que le résultat unique d’un grand nombre de parties différentes , de ressorts heureusement ou malheureusement combinés pour produire un seul effet, comme les différentes cordes de ma guitare ou les différents rouages de ma pendule.
Cette unité de notre être, cette simplicité parfaite du premier principe moteur de tous nos sentiments , de toutes nos pensées , de toutes nos actions , paroît n’être à vos yeux qu’une vaine hypothèse... et cependant vous dites: Ce que je comprends le moins. Est-il rien de plus simple, de plus nécessairement un
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que ce je , ce moi l, qui dicte vos paroles , qui combine les impressions , les idées dont ces paroles sont le reflet , et qui se rendant compte à lui-même de ce qu’il pense, de ce qu’il dit, de ce qu’il fait, a le sentiment intime de son existence isolée, de son influence très positive sur une partie de la matière soumise au mouvement de ses organes , qui reçoit les avis de ses organes , les adopte ou les rejette , et qui du moins , loi’squ’il a la pleine jouissance de son énergie, dispose à son gré de leur emploi , de leurs mouvements, de toute l’action dont ces organes
(z) Cicéron l’avoit déjà dit avant les Malletranche , les Pascal , les Leibnitz , et de la maniéré la plus précise et la plus frappante : « In animi autem cognitione dubitare non possumus , nisiplanè in phjsicis plumbei sumus , (juin nihilsit animis admixtum , nihil concretum , niliil. copula- Cum, nihil coagmentatum, nihil duplex. Quod cùm ita sit, certè nec secerni, nec diuidi , nec discerpi, ncc distrahi potest, nec interire igitur. Tusc. 1,29-
sont susceptibles. Remarquez encore , je vous prie, que ce sentiment du moi, ce principe moteur conserve même assez souvent son entière activité , lorsque tous les ressorts de la vie organique et de la vie animale semblent comme engourdis , ou lors même que nous touchons au moment de leur entière dissolution.
Vous rappelez-vous ce beau tableau de la communion de S. Jérome, du Dominiquin ? Le froid de la mort a saisi tous les muscles du respectable vieillard ; la vie terrestre est prête à s’éteindre, ou plutôt elle a déjà disparu ; mais l’ame n’a pas encore quitté sa dépouille mortelle ; elle anime encore ses regards mourants ; elle erre encore sur ses levres. On n’a jamais exprimé d’une maniéré plus touchante le passage effrayant et solennel de la vie à la mort, celui de la mort à une vie nouvelle. En regardant avec moi cette sublime composition, vous ne pûtes
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vous empêcher de vous écrier vousmême : Seroit-il donc vrai que l’on puisse mourir et vivre encore ? — Eh bien ! ce que l’artiste sut vous inspirer, croyez que la nature l’a dit mille et mille fois, et sans doute avec plus de force encore à ceux qui ont assisté aux derniers moments des personnes religieuses à qui le genre particulier de leur maladie ou de leur mort a laissé jusqu’à la fin le libre usage de leur pensée et de leur sensibilité 1.
(i) On en trouve plusieurs exemples remarquables dans les lettres de madame de Sévigné. Voyez ce qu’elle dit des derniers moments de son ami Saint Aubin, t. VIII, p. 183, et suiv. de l’édit, in-12 de Grouvelle.
« Les anciens regardoient déjà ces élans remarquables du sentiment et de la pensée , ces pressentiments, ces présages si frappants qui souvent précèdent, pour ainsi dire, immédiatement le dernier souffle de la vie, comme des indices d’une ame immortelle ». Voyez le commencement du dix-huitieme livre de la Bibliolh. histor. de
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Peut-être. Mais combien d’autres aussi sont moris, hélas! long-temps avant de mourir. Ce que personne ne sauroit nier sans doute , c’est que le produit de l’organisation de l’homme est tout ce qu’il y a de plus étonnant dans l’univers, du moins dans la foible partie que nous en connoissons... Je me rappelle en ce moment les superbes anatomies en cire de Laumonier que nous avons été voir ensemble peu de temps avant ma maladie.
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Pytliagore de Samos, et quelques autres naturalistes , croyoient que les âmes humaines étoient immortelles, et qu’en conséquence, au moment de leur séparation du corps, se manifestoit leur faculté de connoître l’avenir.
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Je crois avoir encore sous les yeux ces ramifications si subtiles et si multipliées d’un seul des systèmes dont se compose l’admirable économie du corps humain.
En suivant la liaison si soutenue et si délicate de ces fibres , de ces vaisseaux , de ces ligaments divers, leur origine et leur fin mystérieuse, leur inconcevable multitude , la variété de leurs rapports , et le concert merveilleux de leur ensemble, n’est-il pas assez naturel d’imaginer que le produit d’une machine aussi compliquée, aussi miraculeuse doit être en effet quelque chose de plus parfait, de plus ingénieux , de plus unique , de plus spirituel enfin que celui d’aucune autre combinaison connue?
Ou bien la superbe prison , le magnifique berceau , quelque fragile qu’en soit la structure , d’un être appelé par le ciel aux plus sublimes destinées.
Tout modeste , mon ami , que vous
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prétendez être , et qu’assurément vous êtes en effet à beaucoup d’égards , n’entreroit-il pas dans cette présomption un peu trop d’orgueil P
De l’orgueil de ce genre , combien de * fois me suis-je reproché de n’en avoir pas assez? C’est précisément cet orgueillà qui seroit le plus propre à tuer tous les autres... Mais revenons à vos belles anatomies. Consultez les Laumonier, les Haller, les Vicq-d’Azyr, les Soemmering, les Cuvier, les plus habiles, les plus profonds , les plus philosophes de nos anatomistes j malgré toute leur expérience , toute leur habileté , toute la sagacité de leur génie observateur , ils ne vous indiqueront pas mieux que moi la liaison et les rapports existants entre le moindre de ces organes si merveilleusement observés , si merveilleusement décrits par eux , et le sentiment le plus confus du moi, de ce moi qui se
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rend compte des impressions qu’éprouvent nos organes , qui suit leurs mouvements , les rassemble, les anime, les arrête, en dispose à son gré. Leurs plus profondes recherches n’ont pas encore atteint le moindre rapport réel entre l’organisation la plus ingénieuse de ces muscles et de ces fibres avec la plus grossière , la plus commune de nos pensées , le plus léger , le plus fugitif de nos sentiments. Si nos métaphysiciens et nos théosophes n’ont jamais pu nous expliquer ce qu’étoit un esprit, une ame , les médecins et les naturalistes ne nous ont pas défini plus clairement ce qu’étoit un organe moteur de telle ou telle idée , de tel ou tel penchant, pas même la maniéré dont il pouvoit l’être de tel ou tel mouvement purement machinal, dès qu’il supposoit un degré quelconque d’intention et de spontanéité. Entre ce que nous voyons et ce que nous ne pouvons nous dispen-
ser de supposer , en raison même des objets que nous voyons avec le plus de clarté, l’abyme est toujours immense, et plus nous en approchons , plus il paroît impossible de le franchir. Nous, et le principe éternel du mouvement et de la vie, voilà ce qu’il y a tout à la fois pour nous de plus indubitable et de plus incompréhensible. Rien de si philosophique donc à mon gré que ces belles paroles de l’apôtre Saint Paul. « Ainsi ne nous lais- « sons point abattre , parceque encore que « notre homme extérieur se détruise ,
« toutefois l’intérieur se renouvelle cha- « que jour : puisque nous ne regardons « point aux choses visibles, mais aux in- « visibles, les choses visibles étant passa- « gérés , au lieu que les invisibles sont « éternelles... «
Si cette philosophie risque de ne pas trop paroître à l’usage des gens qui se portent bien, les malades, il est vrai,
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devroient être fort disposés à s’en accommoder. N’est-il pas un peu singulier cependant de ne pouvoir espérer de voir clair cpi’en se résignant à tenir les yeux fermés ?
Quelque singulière que l’idée vous paroisse aujourd’hui , peut-être qu’en y réfléchissant une autre fois vous la trouverez moins étrange. Il est trop vrai que ce que nous voyons ou ce que nous croyons voir nous empêche trop souvent d’appercevoir ce qui est, ce qui doit être de toute nécessité... En attendant, ne fermez les yeux que pour dormir.
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