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geante a été reconnue de tout temps, et qu’il n’est, pour ainsi dire, aucun système où l’on ait cru pouvoir en contester la réalité ?
I l est peu d’hommes à qui l’habitude du recueillement soit familière ; et l’on n’a point encore assez réfléchi sur les effets et sur la puissance d’une habitude si peu commune. Notre organisation, la maniéré dont nous sommes élevés, celle dont noLis passons la plus grande partie de notre vie, ne sont guère propres à nous donner une pareille disposition. Au lieu de concentrer nos pensées sur un seul objet, nouis les laissons errer au milieu d’une succession continuelle d’impressions fort diverses, quelquefois même très opposées l’une à l’autre. Tant de divergence et tant de mobilité sont toutà-fait incompatibles avec ce recueillement sans lequel nos facidtés ne sau-
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roient atteindre toute l’énergie dont elles sont susceptibles , du moins sous certains rapports et dans certaines circonstances.
La différence des ressources de notre esprit dans l’état de distraction où nous vivons habituellement, à celle où peut les élever un état de recueillement parfait, n’est pas moins incalculable que la différence des rayons du soleil qui, disséminés dans le vague des airs , ont à peine assez de force pour entretenir la chaleur de la terre , à ces memes rayons lorsque , concentrés dans le foyer d’un miroir ardent, vous les voyez fondre les matières les plus dures, les plus compactes, comme l’or et le diamant.
Il y a non seulement différents degrés de recueillement plus ou moins absolus , il y en a même plusieurs especes. Nous pouvons recueillir les forces de notre sensibilité, comme celles de notre pensée, nos forces morales comme nos forces
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physiques ; ce recueillement peut être l’effet de nos propres efforts, ainsi le résultat d’une volonté déterminée. Il peut exister aussi par l’entraînement d’une impression intérieure ou extérieure à laquelle toutes nos facultés ont dû céder , à laquelle nous n’avons eu ni le temps ni la force de résister. Cette derniere espece de recueillement paroît toujours subite , quoique préparée peut-être long-temps d’avance par toutes les dispositions qui l’ont précédée, et quelque longues, quelque importantes encore qu’en puissent être les conséquences. Les autres sont le produit d’une suite d’habitudes dirigées vers le même but ; elles naissent de lJattention soutenue avec laquelle nous avons tâché d’établir et de ménager entre nous et les objets qui nous occupent, le rapport le plus juste et le plus intime.
C’est une observation suffisamment justifiée par l’expérience, que le calme, la
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solitude et l’obscurité, sont des circonstances très propres à favoriser toute espece de recueillement volontaire. Un bruit cependant toujours le même , un bruit qui n’est pas trop rapproché de nous , ne cause guère de distraction aux personnes qui s’y sont accoutumées; il peut même contribuer quelquefois à prolonger leur rêverie, à soutenir le cours de leurs méditations les plus sérieuses. J’ai connu des hommes de lettres qui au milieu du tumulte de Paris composoient avec autant de facilité qu’à la campagne, dans le silence de la retraite. Ce n’est pas le bruit des grandes capitales qui m’a jamais empêché de me livrer à l’étude avec toute l’application dont j’étois capable; c’est l’idée fatigante du mouvement continuel de tant de grandes et de petites passions qui ne cessent d’agiter un rassemblement d’hommes si prodigieux ; c’est le spectacle rapproché de tant de
puissants intérêts qui se croisent et se heurtent perpétuellement; c’est la suite pressée, non interrompue, de tant d’impressions rapides et variées qui viennent irriter , pour ainsi dire à chaque instant , la curiosité de nos désirs et de notre attention.
Il y a dans l’atmosphere même des grandes villes , je ne sais quel prestige subtil qui tend sans cesse à distraire également nos sentiments et nos pensées, à les éparpiller en quelque sorte sur mille surfaces diverses , sans leur permettre jamais d’en pénétrer aucune , encore moins de s’attacher à quelque objet que ce puisse être avec un intérêt profond et durable. Je comprends parfaitement qu’on parvient à s’isoler à Paris comme par-tout ailleurs ; mais alors on cesse d’y vivre en réalité. On habite encore le même sol, mais on en est moralement à mille lieues.
Beaucoup de méthodes nouvelles d’en-
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seignement , toutes subtiles , toutes ingénieuses, toutes séduisantes quelles peuvent paroître, sont en dernier résultat beaucoup moins utiles que ne le seroient, je crois, quelques réglés d’une pratique éprouvée pour disposer heureusement notre esprit au degré de recueillement dont il est susceptible. En voici quelques unes bien simples.
Accoutumer notre attention à s’arrêter au même objet tout le temps nécessaire pour le bien voir, pour le bien saisir. Dans l’enfance fixer un temps limité pour exécuter une tâche quelconque sous peine d’y revenir encore une seconde fois , une troisième fois , jusqu’à ce que l’objet de la leçon ait été rempli.
Avoir à tout âge des heures réglées pour les différents travaux, les différentes méditations dont on veut s’occuper ; l’esprit prend assez facilement de semblables habitudes , et se trouve plus dis-
posé par là même au genre d’efforls , au degré de contention qu’exige le retour déterminé de ces differents emplois de son activité.
Je connois des hommes d’une imagination très vive , d’un caractère très indépendant, qui doivent à l’heureux effet de ce régime, rigoureusement suivi , tous les succès d’un immense travail , d’un travail auquel , de toute autre maniéré , ils n’auroient jamais pu suffire.
On a dit qu’il y avoit des philosophes indiens qui passoient des heures entières à regarder la pointe de leur nez pour disposer leur aine à la contemplation des vérités les plus sublimes. Cet usage doit nous paroître sans doute assez ridicule ; mais se contraindre à fixer ses regards sur le même objet, de quelque nature même qu’il soit , à les fixer long-temps de suite, c’est un exercice de l’attention qui
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peut avoir infiniment plus d’utilité qu’on ne pense.
Pour parvenir à un certain but, quelque peine qu’on ait à l’atteindre, souvent il suffit de s’interdire avant tout jusqu’à l’idée d’en poursuivre un autre ; nos forces , oisives ailleurs , semblent se porter alors d’elles-mêmes vers le point où elles trouvent le seul emploi permis à leur activité naturelle.
Mais il ne faut pas oublier sans doute ici qu’en morale comme en politique il n’est point de ressort qui ne se relâche ou ne se brise lorsqu’il est plus tendu qu’il ne doit l’être : il est pour chaque esprit un terme que tous ses efforts ne dépasseront jamais ; il y auroit même du danger à vouloir le tenter. Il est encore plus d’un but auquel on n’arrive qu’après de certains intervalles de repos , par des tentatives plus ou moins prolongées, par
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des essais interrompus et repris à propos.
Une idée jetée dans notre ame ou dans un moment de calme, ou dans le moment d’une agitation analogue à la nature de cette idée , s’y développe , y germe , y fructifie comme la semence répandue à temps dans une terre bien préparée. J’ai remarqué souvent qu’après avoir repris, immédiatement avant de me livrer au sommeil , la suite des idées dont je m’étois occupé pendant le jour, j’en poursuivois la trace à mon réveil avec plus de force et de facilité.
Madame de Sévmné dit assez familièrement peut-être , mais avec beaucoup de vérité, ce me semble, qu’il y a des pensées et des projets qu’il faut laisser cuire dans sa tête pour leur donner la maturité qui leur manque. C’est par l’heureuse application de cette maxime qu’on peut se préparer des moments de recueillement d’autant plus précieux que leur
retour est amené quelquefois par des circonstances tout-à-fait imprévues , indépendamment même de nos efforts et de notre volonté. <
Comme un sommeil profond est le dernier terme de l’inactivité de notre existence morale , l’extase n’est peut-être que le plus haut degré de recueillement dont nos facultés intellectuelles soient susceptibles , ainsi le maximum de leur concentration et de leur énergie.
Ce qu’un pareil état peut faire naître de phénomènes étonnants et prodigieux n’est pas facile à déterminer, et tout ce que le raisonnement en daigne admettre ou comprendre lorsqu’on est de sangfroid , risque encore d’être assez loin de la vérité.
Puisque dans cet état, des esprits naturellement bornés ont eu des souvenirs plus étendus et plus distincts , des conceptions plus vastes et plus sublimes que
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n’en ont communément dans leur état habituel des esprits d’un ordre supérieur, où poser avec confiance la borne que les facultés de l’homme , exaltées à ce point , ne sauraient franchir?
S’il est bien constaté que , durant les affections nerveuses qui produisent le transport ou l’extase, on a vu très clairement dans le présent et dans le passé ce qu’on n’avoit aucune possibilité d’y voir avant ou après la crise, est-il donc absolument prouvé que, dans un état tout-àfait analogue à celui-là, l’on ne puisse découvrir aussi , malgré la distance des temps et des lieux, des choses plus ou moins remarquables , et que l’homme n’eut jamais découvertes par le moyen de ses ressources habituelles?
On ne saurait trop se tenir en garde sans doute contre toute hypothèse qui semble propre à favoriser , entretenir ou justifier d’absurdes cliimeres et de vaines
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superstitions 5 mais il ne faut pas non plus rejeter légèrement les conséquences naturelles de faits bien avérés , ou d’observations qui , pour être fort extraordinaires, n’en sont ni moins exactes, ni moins dignes d’être recueillies et de devenir l’objet d’une méditation aussi sévere qu’impartiale.
Le pouvoir de nos facultés intellectuelles dépend très sensiblement de la disposition particulière, ou physique, ou morale , dans laquelle nous essayons de l’exercer. Pascal a dit que la justice et la vérité sont deux pointes si subtiles que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement. L’influence d’un certain degré de maladie ou de santé, d’un certain degré d’application et de recueillement, d’une certaine exaltation de notre sensibilité morale, ne pourroitelle pas aiguiser ces instruments trop émoussés ‘par l’usage habituel que nous
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en faisons et les rendre même plus propres à saisir quelques vérités, ne fut-ce qu’instantanément ?
En méditant sur les merveilles de la nature , sur les bienfaits et sur les secours imprévus de cet ordre invisible auquel les plus puissantes comme les plus obscures destinées ne cessent jamais d’être soumises , en méditant sur tous ces objets avec le recueillement d’une sensibilité profonde , l’ame ne s’élève- t-elle pas plus sûrement à l’idée d’un être suprême, de l’éternel auteur de l’univers , qu’en ne méditant sur ces mêmes objets si fort audessus de toutes les mesures de l’intelligence humaine, qu’avec le recueillement de l’esprit même le plus éclairé , le plus réfléchi ?
Et voil.à pourquoi sans doute les saintes Écritures nous disent de tant de maniérés que c’est le sentiment qui nous conduit à la véritable piété , qu’il faut commencer
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par aimer Dieu pour apprendre à le connoître ; et dans le divin sommaire de la loi : Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, eîïsuite de toute ton imagination ; enfin , par la gradation la plus conforme à la marche même de la nature, de toute ton intelligence, de toute ta pensée.
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DE LA DIMINUTION ET DE L’ACCROISSEMENT DE NOS FACULTÉS INTELLECTUELLES ET MORALES.
On ne sauroit nier que le développement de nos facultés intellectuelles et morales ne suive en général le développement de nos forces physiques , et que la diminution de ces facultés physiques , soit qu’elle résulte de quelque maladie particulière, où du dépérissement progressif de l’àge , n’influe aussi d’une maniéré très marquée sur l’état habituel des différentes facultés du sentiment et de la pensée. Mais une observation attentive ne nous découvre-t-elle pas une infinité de variations et de nuances très distinctes
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dans l’influence réciproque, ou, si l’on veut, dans le parallélisme des deux systèmes de l’homme physique et de l’homme moral ?
N’existe-t-il pas des constitutions physiques naturellement foibles ou que des accidents imprévus , une application extraordinaire, un régime et des habitudes peu convenables à la santé du corps, ont étrangement affaiblies, et qui n’en paroissent que plus propres à favoriser l’exercice de certaines facultés intellectuelles? Un jeune homme d’un tempérament robuste, et dont les sens, en raison même de cette force de tempérament , ne peuvent manquer de prendre sur lui beaucoup d’empire , aura-t-il autant de disposition à faire de beaux vers que des êtres aussi frêles que Pope et Voltaire, à calculer comme d’Alembert, qui n’étoit guère plus jeune au physique à dixhuit ans qu’à soixante ?
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Les facultés intellectuelles que l’âge diminue le plus sensiblement sont celles dont l’exercice semble tenir davantage à quelque organe particulier, à l’activité déterminée de certains sens. Celles que communément on voit le moins altérées par les infirmités de la vieillesse sont les facultés dont l’énergie tient sur-tout au pouvoir de l’habitude , que renforce un exercice aussi réfléchi que soutenu, l’isolement même de toute influence étrangère , le calme des sens et l’éloignement de tous les objets par lesquels ce calme pourroit être troublé.
La mémoire est, sans contredit, une des facultés qui paroît se ressentir le plus de l’affoiblissement de nos forces physiques. Il est des rapports cependant sous lesquels cette faculté conserve une force singulière jusque dans l’âge le plus avancé. J’ai vu M. Abauzit, à quatrevingt-douze ans, se rappeler très distinc-