‹ EuthanasieChapitre 25 sur 30 · DU NOS FACULTÉS. I · texte numérisé non relu

DU NOS FACULTÉS. I

tement la page de telle ou telle édition d’un auteur classique où se trouvoit l’éclaircissement qui pouvoit le mieux résoudre le point d’histoire dont il étoit question. On sait qu’à propos d’un passage de l’Enéide, traduit par M. Delille, dont on parloit devant feu M. l’archevêque de Paris, ce vénérable prélat se plut à réciter sur-le-champ les quinze à vingt vers de l’original. Quelqu’un , en témoignant sa surprise , dit que ce trait de mémoire devoit étonner d’autant plus qu’il y avoit peut-être trente ans que S. Em. n’avoit pas relu son Virgile. — Que dites-vous, trente ans? il y en aura bientôt quatre-vingts.

Les hommes d’un certain âge se rappellent ordinairement avec beaucoup plus de facilité les souvenirs de leur première jeunesse que ceux d’une époque beaucoup moins éloignée du moment présent. Les impressions dont notre

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attention ou notre réflexion a le plus souvent fixé, repassé, renouvelé le trait, semblent se graver plus profondément dans la mémoire, et s’offrent encore à notre pensée avec le plus de promptitude et de facilité. On diroit que la mémoire est comme un cadre d’une étendue déterminée, et qui par là même ne sauroit contenir qu’un certain nombre de traits et de signes , que tout ce qu’on y voudroit ajouter au-delà de ces justes limites n’y trouve plus de place, et ne sert qu’à confondre, embrouiller ou effacer ce qui sy trouvoit déjà tracé avec plus ou moins d’ordre ou de netteté.

Le danger de surcharger sa mémoire n’est donc guère moindre que celui de ne pas l’exercer assez. Mais un choix heureux des objets les plus dignes d’être retenus , une méthode vraiment philosophique pour les classer, sont les grands moyens et d’épargner et d’étendre les

ressources de la mémoire la plus vulgaire. En tirant le meilleur parti du moment présent, il faut toujours réserver quelque chose pour le moment qui le suivra, qui peut du moins le suivre. Ainsi l’un et l’autre se lieront et s’aideront mutuellement. De très grands efforts ne peuvent être justifiés que par l’impérieux besoin d’une circonstance extraordinaire.

Dans le cours habituel de la vie , c’est en commençant de bonne heure , en continuant toujours d’apprendre et de penser , mais sans fatigue et sans excès , que nous conserverons le plus long-temps, et que nous augmenterons même à quelques égards, jusqu’au dernier terme de la vie, la disposition la plus heureuse pour apprendre et pour penser.

Je ne soutiendrai pas avec le docteur G ail qu il existe un organe pour le sens religieux, comme il en est bien sûrement un pour la musique. Mais je me suis con-

vaincu par une foule d’expériences et d’observations que l’une et l’autre de ces facultés ou de ces dispositions naturelles ne sauroient être développées trop tôt, et que lorsqu’elles l’ont été raisonnablement dès le premier âge elles se soutien- ' nent jusque dans l’âge le plus avancé, renaissent même souvent après avoir paru long- temps étouffées par d’autres soins, par d’autres pensées, par d’autres intérêts , et que leur bienfaisante influence est revenue consoler plus d’une fois les âmes sensibles qui n’en conservoient plus qu’un foible souvenir , de la perte de beaucoup d’autres jouissances, de beaucoup d’autres illusions. Le charme de la dévotion ainsi que celui de la musique, pour être vivement senti , suppose toujours une certaine mollesse et d’imagination et de sensibilité qui, sans doute, n’est jamais aussi susceptible que dans la première jeunesse, mais qui l’est encore

DE NOS FACULTES. igg

quelquefois, et d’une maniéré très frappante dans l’âge où de vives réminiscences du printemps de nos jours viennent remplacer avec tant d’intérêt le bonheur auquel il ne nous est plus permis de prétendre, et nous font éprouver en même temps plus vivement tout le besoin d’élever nos vœux plus haut, vers un autre monde , vers un nouvel avenir. 11 est plus d un rapport sous lequel le premier et le dernier âge se trouvent singulièrement rapprochés 1. L’un et l’autre se

(r) J’ai rencontré souvent dans la société où j’ai vécu des hommes qui, dans tout le cours de leur vie, avoient été d’un commerce aimable et facile , dont la vieillesse, sans que leur tête parût affaiblie , avoit fait de véritables enfants remplis d’entêtement et de caprices. J’en ai connu d’autres au contraire à qui, dans la force de l’âge, on reprochoit beaucoup de brusquerie et de morosité, dont la vieillesse a rendu l’esprit plus indulgent, l’humeur tout à-la-fois plus douce, plus calme , et plus gaie. /

sentent foibles et n’en sont que plus sensibles. Or on peut le dire, dans un sens qui n’est nullement irréligieux :

De la tendresse à la dévotion

Il n’est qu’un pas ; l’une et l’autre est foihlesse.

Il faut avoir reconnu sa propre foiblesse pour chercher hors de soi l’appui le plus propre à la soutenir. Oui , c’est aux enfants, aux aines qui ont la candeur, les craintes , la confiance et la simplicité de cet âge qu’est destiné le royaume des cieux. Pour la première jeunesse, la vie, quelque courte qu’elle soit, ne semblet-elle pas une éternité ? Dans la vieillesse, l’éternité , quelque vague , hélas ! qu’en soit l’idée, n’est-elle pas une vie nouvelle dont les félicités ne sauroient être payées de trop de peines et de trop de sacrifices? Dans l’un et l’autre âge on n’est calme, on n’est heureux qu’en se soumettant avec un dévouement pur et sin-

cere au pouvoir dont il faut dépendre , et dont on a tant de raisons de chérir et de respecter l’empire.

N’est-ce pas encore une chose infiniment remarquable que le sens religieux , le développement de la pensée humaine le plus étonnant et le plus sublime , soit , au moins dans un très grand nombre d’individus, celui qui survit à tous les autres , qui , loin de perdre de son énergie dans ces derniers instants de leur existence terrestre, s’y manifeste souvent de la maniéré la plus vive et la plus touchante, avec une puissance, une exaltation tout-à-fait extraordinaires ?

DU POUVOIR

DU POUVOIR

« Q u k n d les anciens , dit Rousseau « dans son Emile, appeloient Optimus « Maximus le Dieu suprême, ils disoient « très vrai. Mais en disant Maximus « Optimus ils auroient parlé plus exac- « tement , puisque sa bonté vient de sa « puissance ; il est bon parcequ’il est « grand ». Cette idée est aussi juste qu’elle

est sublime. L’Etre souverainement puissant doit être souverainement bon. Une ame véritablement grande est toujours bonne et généreuse ; mais il n’en est pas de la puissance de l’homme , quelque étendue qu’on puisse l’imaginer, comme de celle de Dieu. Il est malheureusement loin d’être vrai que la bonté morale de l’homme soit toujours en raison de sa puissance.

DU POUVOIR

Comment le pouvoir, qui n’est pas en rapport avec l’étendue naturelle des facultés de l’être doué de ce pouvoir, se préserveroit-il lui-même des abus et des usurpations, des erreurs et des injustices où l’entraîne sans cesse la masse et l’impétuosité de ses propres forces? Tel est le pouvoir, ou la liberté qui n’est que le pouvoir sous un autre nom , entre les mains de l’enfance , de la jeunesse , de la populace sans guide , sans expérience ; tel est le pouvoir du despotisme oriental , tel est encore le terrible pouvoir que le manichéisme de plus d’un système religieux attribue au principe du mal.

Entre les mains d’un foible mortel tout pouvoir qui dépasse les limites de l’intelligence humaine dont elle ne peut suivre et diriger l’exercice , dont elle ne peut régler les mouvements , dont elle ne peut arrêter ni contenir la violence et les progrès, n’est-il pas de toutes les mons-

DU POUVOIR

truosités de la nature la plus énorme et la plus menaçante?

Il n’est point de faculté, de quelque genre qu’elle puisse être, qui, devenue assez prédominante pour rompre l’accord naturel de nos forces, l’espece d’équilibre dont dépendent l’harmonie et le repos de l’ensemble, ne soit un premier germe de folie ou de destruction. Ces facultés trop prédominantes ne sont pas moins dangereuses dans l’économie de notre être que ne l’étoient, dans les anciennes républiques, ces citoyens, qui, par l’ascendant de leur génie , de leur crédit ou de leur richesse, étoient parvenus à mettre continuellement en péril le repos et la liberté de leur patrie.

Tout pouvoir humain, pour s’appuyer sur une base solide , comme pour se garantir de ses propres excès , a besoin d’une barrière réelle , d’une barrière qui ne gêne point l’utile exercice de ses forces , mais

DU POUVOIR

dont l’influence imposante puisse frapper à chaque instant l’imagination et la pensée.

Cette barrière, en morale, est la conscience ou le sentiment de ce qu’exige l’intérêt le plus général, le plus constant ; en politique, la loi de l’état ; en religion , l’un des cultes que la conscience et la constitution n’ont point proscrits.

Au moral , aussi bien qu’au physique , il n’y a point de force réelle , il n’y a point de ressort puissant et durable où il n’y a ni réaction ni résistance. Mais il faut sans doute que cette réaction et cette résistance soient tellement calculées qu’elles ne servent qu’à maintenir l’action du ressort dans la tendance relative à l’effet qu’il doit produire, et que, sous ce rapport, loin de gêner cette action , il en augmente encore la prestesse et l’énergie.

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