‹ EuthanasieChapitre 4 sur 30 · TROISIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TROISIEME ENTRETIEN

En y réfléchissant, mon ami, comme vous me l’aviez recommandé , j’ai compris que , si fermer les yeux pour ne pas voir ce qu’il dépendroit de nous de bien voir, était une folie, une grande folie, aussi commune parmi les gens du monde que parmi les philosophes à système , fermer les yeux pour se rappeler plus fortement ce qu’on avoit bien vu , pour en tirer des conséquences plus justes , plus suivies , pouvoit être une idée raisonnable, et qui, j’ose le croire, m’avoit assez souvent réussi à moi-meme.

Rien de plus certain. Mais ce n’est pas seulement pour se rappeler avec plus d’exactitude , avec plus de vivacité ce que l’on a cru voir le mieux , qu’on ne sauroit

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faire trop d’efforts pour détourner absolument son attention de tous les objets sensibles qui nous environnent et qui ne cessent de nous distraire, c’est encore pour écouter avec plus de recueillement sa pensée intérieure.

Et qu’en tendez- vous, je vous prie , par cette pensée intérieure ?

Ah ! si je pouvois bien vous l’expliquer, il me semble que nous n’aurions plus aucun doute sur tout le reste. Mais je vais essayer du moins de vous indiquer par quelle série de réflexions fort simples je me suis vu conduit où je voudrois vous faire arriver ainsi que moi. Plus on suit attentivement la marche de la nature, soit dans les impressions que nous éprouvons à chaque instant nousmêmes , soit dans les objets extérieurs que nos sens ou notre intelligence peuvent atteindre, plus on porte dans ces recherches de sang froid , de sagacité , de

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profondeur , plus on finit par se convaincre qu’après avoir vu dans ce genre tout ce qu’il étoit possible de voir , ou seulement d’appercevoir , l’esprit humain rencontre bientôt un terme que ses plus grands efforts ne sauroient dépasser , et qu’au-debà de ce terme cependant il doit exister une série immense de causes et d’effets intimement liée à la très petite série de phénomènes que nous sommes parvenus à distinguer, et dont nous avons pu saisir l’enchaînement avec plus ou moins de certitude , plus ou moins de probabilité. C’est donc après nous être assurés des limites infiniment étroites de notre savoir , après avoir vu clairement que nous ne voyons plus rien , qu’un nouvel horizon se découvre, pour ainsi dire , à l’œil de la pensée , que la nécessité d’un ordre invisible nous apparoît en quelque sorte dans toute son évidence. Après avoir considéré cette foule

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de déités sensibles qu’offroient de toute part les riches portiques d’ Athènes, ce qui plus que tout le reste étonne et fixe les regards du plus philosophe des apôtres , c’est l’autel du Dieu inconnu. De même, après avoir admiré les merveilles les plus frappantes du grand et magnifique spectacle de la nature , après avoir tenté vainement d’en pénétrer les véritables causes, nous arrivons enfin à ce premier principe , à ce principe mystérieux qui confond toutes nos pensées , mais qui remplit notre ame de crainte et de confiance, de surprise et d’admiration. Où s’arrête notre ignorance commence bien réellement pour nous le vrai savoir, un savoir très supérieur à celui qui précédé cette ignorance réfléchie, le plus clair, le plus infaillible des résultats où nous a conduits si péniblement ce pre-

mier savoir.

Je m’en étois bien douté qu’il n’étoit

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pas donné à tout le monde de dire avec notre ami Montaigne: Que sais-je? Mais je ne suis pas surprise que beaucoup de gens aiment mieux courir le risque de rester en chemin toute leur vie que d’arriver à travers tant de peines et de veilles , pour ne se trouver à la fin que dans des ténèbres plus visibles.

N’est-il donc pas un rayon d’espérance , un pressentiment céleste qui pourvoit les éclairer tout à coup , et répandre la lumière la plus douce, la plus consolante?

Je le voudrois bien.

Il me semble que je le voudrois encore plus pour vous que pour moi.

Quelle ame en fut jamais plus digne , et quelle ame en devroit être plus susceptible que la vôtre! Mais enfin , que l’on se livre ou non à ses espérances, que l’on pense devoir les adopter ou les rejeter, après l’examen le plus sévere, ou même sans daigner y réfléchir , peut - on nier

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que ces espérances , quoique modifiées sans doute de mille et mille manières , n’aient occupé dans tous les temps l’imagination et le cœur de l’homme? D’où lui viennent-elles ?

On vous dira que ceux qui surent en tirer tant de parti pourroient fort bien les avoir inventées.

La morale et la politique en auroientelles jamais pu faire l’usage qu’elles en ont fait, si le germe de ces espérances ne s’étoit pas trouvé jeté d’avance au fond de nos cœurs 1 ? Et par quelle main ?

(i) Qu’ils sont peu philosophes, qu’ils ont peu étudié le cœur humain , ceux qui peuvent croire que ce soit aux prêtres ou aux poètes que nous devons la première origine de ces opinions et de ces sentiments où ils s’obstinent à ne voir que des illusions mensongères, des préjugés superstitieux! La superstition est dans le cœur de presque tous les hommes , comme la crainte et l’espérance. C’est dans cette disposition nu tu-

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L’invention même , si l’on veut , d’une telle idée n’annonceroit-elle pas une faculté bien supérieure à toutes celles dont notre organisation purement physique peut nous laisser entrevoir le mystère?

relie qu’il faut chercher la source première de nos principes religieux, et peut-être encore de notre moralité. C’est à cette source que les poètes ont puisé leurs plus heureuses et leurs plus folles fictions ; les prêtres les plus sublimes et les plus absurdes de leurs dogmes ; les moralistes le plus sûr appui de la sagesse de leurs maximes; les politiques en ont fait la plus forte barrière du pouvoir des gouvernants , très heureusement encore la meilleure garantie des droits et de la liberté des gouvernés. — S’ils ne croyoient pas en Dieu, disoit M. de Voltaire, mon valet de chambre m’assassineroit tous les jours ; le roi mon maître m’auroit déjà fait piler dans un mortier.

Philosophie , disoit J. J. Rousseau , tes lois morales sont fort belles , mais montre-m’en , de grâce, la sanction. Cesse un moment de battre la campagne , et dis-moi nettement ce que tu

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Quiconque aime la vie doit concevoir , ce me semble sans peine , d’abord le désir , et bientôt après l’espérance de vivre toujours. Des hommes , qui n’avoient guère plus de chances pour régner

mets à la place du Poul-Serrha ; de ce point que les Persans regardent comme le dernier examen et le vrai jugement final , parceque c’est là où se fera la séparation des bons avec les méchants.

Il faut croire , disent les livres Persans , d’après Chardin, qu’il y a véritablement un chemin réel; savoir: un corps matériel étendu sur le milieu de lagehenne, dont la superficie est plus étroite qu’un fil délié, et le chemin plus aigu que le tranchant d’un rasoir, sur lequel il est impossible de marcher sans être soutenu de la main toute puissante de Dieu. Les méchants y broncheront au premier pas , mais les fideles passeront ce pont plus vite qu’un oiseau qui fend l’air, et ils entreront au paradis éternel.

Chardin ajoute ensuite plusieurs faits qui prouvent l’extrême importance que les Persans de toutes les classes attachent aux conséquences de cette doctrine.

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que nous n’en avons pour ressusciter, ont rêvé qu’ils avoient conquis un empire, et, tout couverts de haillons, au haut d’un galetas , ou renfermés dans une loge des Petites - Maisons , n’en croyoient pas moins être empereurs ou rois.

Ce qui devroit étonner encore plus , c’est qu’à force de le rêver on le soit devenu quelquefois tout de bon. Mais quelque éblouissante que puisse paroître une semblable fortune, qu’est-ce après tout que le plus bel empire, qu’on est toujours si sûr de perdre après quelque peu de jours ou d’années , et quelquefois beaucoup plutôt et beaucoup plus cruellement qu’on ne pense ? qu’est-ce que le plus bel empire à côté de l’immortalité ? Cette derniere espérance , devenue, grâces au ciel , si commune , est tout autrement hors de la sphère des rapports de notre destinée actuelle , que ne peut l'être hors

de celle de l’individu le plus obscur la possession du premier trône de l’univers. On n’est point assez frappé de tout ce qu’il y a de sublime dans cette faculté d’espérer. Quel divin présage ! Espérer, espérer, n’est -ce pas vivre en quelque sorte déjà dans le vague immense de cet avenir dont une si merveilleuse faculté nous cache constamment les bornes , ou les recule sans cesse à nos yeux l.

(i) Loin de suivre donc le conseil d’Horace, de ne point se livrer à des espérances lointaines, il faudroit tâcher au contraire d’en porter toujours le terme plus loin; et c’est ce que fait tout naturellement l’imagination des âmes vives et sensibles. Ce sont les espérances dont le terme est trop rapproche qui nous trompent le plus souvent , et de la manière la plus perfide. Ces espérances célestes , qui descendent de très haut , et s’étendent au-delà des siècles, ne nous exposent pas à de grands dangers, et nous assurent cependant les plus douces, les plus sublimes jouissances que puissent éprouver de foibles mortels.

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Quelques mauvais tours , hélas ! que m’ait joué cette grande magicienne , il faudra bien admirer toujours rétendue et les prodiges de son pouvoir. Sous ce rapport , et sous beaucoup d’autres encore , le contraste , je l’avoue , de nos vœux et de nos moyens , de nos forces et de nos foiblesses , présente à l’esprit une énigme dont l’obscurité doit inspirer autant de respect et d’effroi que d’impatience et de curiosité.

C’est dans la contemplation de cet étonnant contraste que les plus profonds penseurs ont cru reconnoître le premier moyen de découvrir l’admirable secret des destinées humaines. Que présumer, en effet, ou plutôt que ne pas présumer d’un être qui ne fait que passer comme une ombre sur la scene du monde , dont un souffle peut détruire a chaque instant l’existence éphémère, et dont les vœux et les projets s’étendent

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cependant au-delà de la durée des siècles ; qui se trouve seul , unique au milieu de cette foule d’êtres animés qui l’entourent, qui tous paroissent subordonnés, si ce n’est à l’empire de sa force physique , du moins à celui de sa pensée et de sa volonté,.... tant qu’un léger coup d’air ou quelque autre pouvoir plus imperceptible encore n’est pas venu renverser tout-à-coup le merveilleux édifice de cet empire ! Que présumer, en effet, ou plutôt que ne pas présumer d’un être qui ne sut jamais pénétrer la véritable origine de la plus vulgaire de ses pensées , la véritable cause du plus simple et du plus habituel des mouvements de son corps , et qui n’en a pas moins conquis le temps et l’espace, l’idée de l’ordre et le sentiment céleste de l’harmonie , calculé la distance des astres placés à quelque cent millions de lieues de la planete qu’il habite, suivi le cours ré-

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Êrulier de ces mondes divers dans le vaste

orbite que chacun se trouve forcé de parcourir , découvert tout à-la-fois l’infini dans la magnificence des cieux qui roulent sur sa tête , et l’infini dans le grain de poussière , dans la goutte de rosée qui tombe à ses pieds ! Quel est celui de ses organes auquel il doit la révélation de tant de merveilles , la révélation mystérieuse de l'éternel , de l’infini ? Que présumer , en effet , ou bien que ne pas présumer plutôt d’un être qui, tout borné qu’il est, tout isolé qu’il semble être à beaucoup d’égards , n’en a pas moins les rapports les plus sensibles avec la nature entière , avec celle que des sens ne peuvent atteindre, comme avec celle qu’embrassent ses regards , grâce à l’heureuse magie de cet organe si délicat , où , dans un foyer presque imperceptible, se rassemble en un instant l’inconcevable multitude des

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rayons d’une étendue que toute la profondeur de nos calculs ne sauroit mesurer P Ce merveilleux organe n’apperçoit pas seulement les objets placés à tant de millions de lieues de lui. Ce sont des impressions très vives qu’il en reçoit.

Quoique à trente et quelques millions de lieues de la terre , la chaleur et la lumière du soleil arrivent jusqu’à nous avec la rapidité de l’éclair , et nous font éprouver tour- à -tour les sensations les plus douces et les plus douloureuses , des sensations capables de ranimer une vie presque éteinte, ou de la consumer en un instant. Que d’inexplicables rapports entre une existence aussi bornée, aussi fugitive , aussi tristement éphémère , et tout ce qu’il y a de plus grand , de plus infini , de plus éternel !

Je n’y pensai peut-être jamais comme vous m’y faites penser en ce moment.

Mais il est vrai que toutes les fois que

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mon attention s’est portée sur ces idées , je n’ai pu me défendre d’éprouver pour notre pauvre espèce humaine un mélange inexprimable d’admiration et de pitié.

Ah ! sans doute si la fin de cette vie devoit être l’irrévocable terme des destinées de l’homme, la fable de Tantale ne seroit qu’une foible image de tout leur malheur, j’oserois presque dire de toute l’injustice de la nature envers ce qu’elle a produit de plus étonnant , de plus sublime , du moins dans l’ordre des êtres qui nous sont connus.

11 n’y a point d’injustice où il n’y a point de droit. La différence entre être et ne pas être est tellement immense , qu’un seul instant d’existence heureuse , quoique précédé de beaucoup de peines , ou suivi de beaucoup de souffrances , comme celles qui depuis long - temps m’accablent , n’en paroît pas moins , même à mes tristes yeux , un don cé-

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leste, un bienfait incomparable, dont rien ne sauroit nous dispenser de rendre grâces aux prodigues bontés delà nature.

O mon amie ! combien j’adore et combien je partage le sentiment que vous venez d’exprimer avec tant de vérité ! '

Me préserve le ciel d’oser jamais le combattre. Mais il n’en est pas moins vrai qu’en jetant dans le cœur de l’homme de si sublimes vœux , de si hautes espérances , qu’en le douant de facultés si merveilleuses, et dont les circonstances dans lesquelles il se trouve enchaîné sur la terre, étouffent trop souvent le germe , et ne permettent jamais l’entier développement, il semble que la nature ait fait à l’homme des promesses qu’il ne seroit ni de sa justice ni de sa bonté de rendre vaines. Comment concilier raisonnablement cet impérieux besoin de perfection et de bonheur avec l’absolue impossibilité de le jamais satisfaire dans ce monde ?

entretien.

Que le ciel remplisse tous les vœux qu’a pu former une ame sensible, l’accomplissement le plus parfait de ses vœux y laisseroit-il moins un vuide que rien ne sauroit remplir 1 ? Supposez encore que , borné dans ses vœux , l’homme ne trouve plus rien à desirer , l’idée d’une entière destruction dans l’attente de cette mort dont la faux ne cesse d’être suspendue sur la tête de tout être mortel , l’idée d’un danger aussi terrible , aussi prochain, ne suffiroit-elle pas pour faire évanouir tout le charme de l’existence la plus heureuse ? Le bienfait de la vie , quelque courte qu’en soit la durée , est inappréciable, sans doute. Mais l’essence

(i) Il y a du bonheur dans le repos qui suit l’action ; il y en a peut-être un plus sensible encore dans l’action qui promet le repos ; mais ce premier genre de bonheur est bientôt épuisé ; l’autre s’éloigne constamment du but par les efforts même faits pour l’atteindre.

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même d’un bienfait, les conditions auxquelles ce bienfait se trouve accordé, ne forment -elles pas une espèce d’engagement entre la main qui le donne et la main qui le reçoit?

Quelle créature humaine peut jamais se flatter d’avoir rempli les devoirs d’un tel engagement!

Peut-être la vertu qui souffre avec autant de sérénité que de résignation ; peut-être l’héroïsme qui s’immole à la patrie , à l’amitié , qui brave tous les périls, toutes les douleurs pour servir ou pour éclairer ses semblables.

Et quiconque remplit de si saints ou de si sublimes devoirs, ne jouit-il pas dans cet instant de plusieurs siècles d’existence , d’une immortalité de gloire et de bonheur ?

Je le pense comme vous. Cependant les germes de tant de facultés non développées, ou dont le développement se

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trouve arrêté par des obstacles invincibles , ces élans vers un avenir inconnu , ce désir, ce besoin d’être dont les jouissances sont si fugitives et les difficultés si pénibles , ce besoin d’exister au-delà du cercle borné de la vie , ces longues , ces éternelles espérances qui n’atteignent jamais le terme auquel l’homme aspire, et qu’il sembloit pourtant de sa destination d’atteindre , ne seroient-ce pas autant de moyens prodigués sans objet, des conceptions toujours admirables , à la vérité , mais par-là même d’autant plus inconséquences , puisqu’elles n’offriroient aucun résultat digne de la pensée qui les a conçues? Tout dans la nature physique nous montre un accord si parfait! Gomment cet accord n’existeroit-il pas aussi dans les rapports d’une nature plus élevée , et qui porte à tant d’égards le caractère d’une empreinte plus puissante et plus divine ? Quel étrange et quel inconce-

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vable phénomène que cette faculté de soumettre les affections les plus vives de notre intérêt personnel à l’intérêt général, à ces idées éternelles de convenance, d’ordre et de justice , à ces sentiments de pitié , d’équité , de générosité , qui , malgré toute la violence des passions diamétralement opposées à ces mêmes idées , à ces mêmes sentiments , conservent encore sur les âmes honnêtes et sensibles tant de force et tant d’ascendant ! Quel étrange et quel inconcevable phénomène pour quiconque s’obstine à ne pas y reconnoître le lien par lequel nous devons dépendre nécessairement d’un ordre de choses invisible , d’un ordre de choses très supérieur à celui de nos destinées sur la terre 1 ! C’est en

(1) Cette dépendance d’un ordre invisible est un fait incontestable . et qu’on est forcé d’admettre dans les systèmes d’ailleurs les plus

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sortant du cercle borné de ses sensations habituelles , en se transportant en quelque sorte dans ce monde invisible, que notre pensée y trouve le levier nécessaire pour déterminer tous ses mouvements , pour exercer sur eux le plus noble empire. Ce point hors de nous n’est-il pas pour nous gouverner raisonnablement nous-mêmes ,

opposés l’un à l’autre. Quelque influence que la pensée ou la volonté de l’homme paroisse avoir sur la marche de certains événements , cette influence est toujours soumise à des circonstances qu’il est également impossible de prévoir et de prévenir. Quelle est l’entreprise, quel est le succès, quelle est la destinée dont on ne pourroit dire ce que le maréchal de Saxe disoit à Louis XV après la victoire de Fontenoy : Vous voyez, Sire, à quoi tient le sort des batailles!... Le temps, l’avenir, l’instant qui termine la vie comme celui qui la commence, ne sont-ils pas hors de la portée de nos calculs, ainsi que toutes les révolutions sécrétés et subites de la nature physique et morale ? La plus

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celui que cherchoit Archimede pour remuer le monde à son gré ?

L’heureux moyen de satisfaire la plus innocente et la plus sublime de toutes les ambitions! Je l’envie autant que je l’admire... Les âmes sensibles et vertueuses auroient donc quelques probabilités de plus pour se croire immortelles P

grande énergie de puissance dont l’homme jouit aujourd’hui lui garantit-elle son existence du lendemain , celle de l’instant même qui va suivre l’instant fugitif où son orgueil ose s’en applaudir? Quelle idée accablante pour quiconque ne voit dans l’ordre invisible qui le domine qu’une force aveugle , incertaine , impitoyable ! C’est l’idée que nous nous formons des dispositions de cette force inconnue , qui décide essentiellement de notre repos et de notre moralité , qui devient la source des craintes et des puérilités les plus superstitieuses , ou celle des consolations et des espérances de la religion la plus douce et la plus pure, comme de la morale la plus sévere et la plus imposante.

Quelques probabilités de plus , peutêtre 1 ; au moins plus de motifs sans doute de le désirer et de l’espérer.

(i) Je suis loin de vouloir disputer à qui que çe soit cette immortalité que je desire si fort pour moi-même.. Mais , en conscience, quel intérêt trouveroient dans une autre vie, telle que la raison et les saintes Écritures nous permettent de la concevoir , ceux qui n’aiment véritablement ni Dieu , ni la nature , ni leurs semblables ? Si nous voyons dans ce monde des hommes dont l’existence ne paroît que commencer , nous voyons aussi des êtres à figure humaine chez qui cette même existence semble prête à finir , chez qui du moins elle ne laisse imaginer ni prévoir aucun développement ultérieur. C’est au rapprochement de ces phénomènes que pourroit se rapporter aussi l’idée de Cébès , l’un des interlocuteurs de Phédon , qui veut bien convenir avec Socrate, que la vie actuelle de l’homme n’est peut-être ni la première ni la derniere révolution de son existence , mais qui ne croit pas que l’on puisse en conclure que cette existence doive être éternelle.

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Je sens, mon ami, le besoin de reposer mon attention. Mais je desire que mes rêves puissent prolonger le charme des sublimes rêveries dont vous venez d’occuper mon esprit et mon cœur.

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