‹ EuthanasieChapitre 5 sur 30 · QUATRIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

QUATRIEME ENTRETIEN

Mon cœur et mon imagination ont fait bien du chemin dans la route où m’a conduit notre dernier entretien. Nos raisonnements ne rencontrent par-tout que des obstacles et des limites ; rien n’arrête au contraire nos sentiments et nos rêveries.

Et sommes-nous en effet plus sûrs de nos idées et de nos jugements que de nos vœux et de nos affections P Ce que nous sommes le plus certains d’éprouver , ne seroit-ce pas encore l’irrésistible entraînement de ces vœux et de ces affections?

Nous devons tour-à-tour le désir er et le craindre.

Sans doute. Cependant en est-il moins

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vrai que nos passions et nos espérances

voient tout éternel L

Oui; mais nos passions nous égarent, et nos espérances nous trompent.

Trop souvent. Ne seroit-il pas possible néanmoins que notre vue exaltée par l’influence de ces passions , par l’enthousiasme de ces espérances , comme elle l’est infailliblement sous beaucoup de rapports très sensibles , sous d’autres rapports plus élevés , grâce encore à cette même influence , à ce même enthousiasme, portât aussi plus juste et plus

(i) Peut-être, parcequ’elles se voient ellesmêmes , parcequ’elles prêtent aux objets qu’elles embrassent le caractère de leur propre mouvement , de leur propre existence. L’objet auquel nous attachons nos vœux et nos affections n’est peut-être qu’un vain fantôme, une illusion fugitive et mensongère. Mais le sentiment qui poursuit cette illusion , le sentiment qui nous y attache, en a-t-il moins de force et de vérité, de vie et de durée ?

loin que lorsque nos sens ou notre raison se trouvent dans l’état vulgaire de leur calme habituel ? Que d’importantes découvertes , d’entreprises merveilleuses , de vrais miracles, dont les hommes , dans tous les temps, ne furent redevables qu’à cette puissance du désir et de la volonté qui, dans une chose que jusqu’alors on croyoit impossible , ne vit plus qu’une chose extraordinaire , et par là même le but le plus digne de ses efforts et de son ambition ! La prodigieuse énergie à laquelle toute passion forte éleve momentanément le système nerveux, ne doitelle pas disposer de la maniéré la plus favorable les organes de l’intelligence et de l’imagination à l’exercice le plus éminent de leurs différentes facultés?

Mon ami , voilà bien à la lettre les principes d’une philosophie très exaltée.

Et lorsque cette exaltation est naturelle , pourquoi la philosophie qu’elle

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produit ne seroit-elle pas aussi vraie que celle qui ne porte au fait que sur des impressions moins fortes , moins énergiques, plus communes et plus grossières?

Je crois avoir observé cependant que l’espece de calme qui succédé immédiatement à de vives agitations , et qui ne tient point encore de la fatigue ou de l’abattement, est de toutes les dispositions de

notre être celle où notre ame conçoit le

plus facilement de nouvelles lumières, de grandes et sublimes pensées , de nobles vœux et de hautes espérances. Vous voyez que toute espece d’exaltation ne me paroît pas également désirable, et que je reconnois comme vous le danger de se laisser emporter au-delà de certaines limites.

Quand l’impulsion est une fois donnée, s’arrête-t-on où l’on veut?

Non. Mais communément où l’on a pris l’habitude de s’arrêter... par respect

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pour des principes auxquels on a senti la nécessité de subordonner toutes ses affections et toutes ses pensées... Mais permettez-moi de revenir à l’objet de mes premières questions. Quelles sont les vérités dont vous vous sentez le plus intimement convaincue P

Ce sont , je crois , celles que m’attestent le plus clairement des impressions souvent renouvelées, et toujours à-peuprès avec les mêmes circonstances.

Et ces impressions viennent-elles toujours du dehors ?

Il en est, ce me semble, qui viennent aussi du dedans.

Et ces impressions intérieures n’auroient-elles pas encore un degré de certitude au-dessus des autres ?

Il me semble en effet que je suis encore un peu plus sûre de sentir une chose, que je ne puis l’être de l’existence de cette même chose hors de moi.

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N’est-il pas assez naturel d’en conclure que le degré de notre conviction doit être en raison de la force même de ces impressions intérieures?

Mais cette conviction ne risqueroitelle pas d’avoir plus d’un inconvénient, si ces impressions intérieures ne se trouvoient pas d’accord avec ce qui bien réellement est hors de nous , ou même avec les impressions intérieures qui ne tarderont pas à suivre celles que nous éprouvons dans le moment ?

Une pareille crainte est trop bien fondée,* car les extravagances du fanatisme et de la superstition , les folies de tout genre n’ont leur source que dans une conviction de ce genre.

Eh bien ! comment se laisser aller à votre doctrine , et se garantir de semblables folies ?

Je suis loin de croire la chose impossible. Reprenons la suite des idées dont

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nous sommes convenus. Nous croyons ce que nous sentons ; premier degré de conviction. Nous avons une idée claire de ce que nous sentons ; second degré. Nous appercevons un rapport sensible entre l’objet qui nous a fait impression et l’impression que nous en avons reçue, entre l’impression actuelle et le souvenir de celles qui l’ont précédée et de celles qui peuvent la suivre ; troisième et quatrième degrés de conviction.

Oui; mais comment nous assurer de la vérité de nos impressions intérieures , de celles sur-tout qui paraissent n’avoir aucun rapport avec les objets qui nous entourent ?

Elles en ont, elles doivent en avoir toujours , si ce n’est des rapports directs, au moins de convenance et d’analogie , plus ou moins sensible , plus ou moins rapprochée. C’est d’abord en les considérant sous ces différents rapports , en-

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suite en les comparant entre elles , que nous devons parvenir sans doute à nous faire une idée assez juste et de leur influence et de leur réalité. Des impressions intérieures d’accord entre elles acquièrent par là même un premier caractère de vérité. Lorsque nous les voyons encore en harmonie avec les lois les plus générales , les plus universellement reconnues et de la nature physique et de la nature morale, ce caractère en devient nécessairement plus auguste et plus frappant. Ne doit -il pas entraîner encore davantage notre plus intime conviction , lorsqu’elles se lient tout naturellement avec ces idées de justice, de bonté, de bonheur que l’on ne sauroit séparer de la nature de l’homme , puisqu’on en retrouve toujours quelque trace dans l’état même le plus dégradé de ses affections , comme dans les premiers , dans les plus

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sublimes développements des facultés qui le distinguent ?

Avant meme de la bien comprendre , je ne puis m’empêcher d’aimer cette idée. Il me sera, je pense, beaucoup moins difficile de chercher la vérité dans la morale de nos sentiments que dans la métaphysique de nos abstractions.

Et vous serez plus sûre aussi de l’y trouver. La meilleure épreuve d’un système quelconque , c’est bien sa tendance morale. Ce qui sert à rendre les hommes meilleurs et plus constamment heureux ne peut guère manquer d’être vrai. — Hélas ! fut-ce même une erreur, ne vaudroitelle pas mieux que la vérité , s’il étoit possible que la vérité dût nous rendre moins bons ou moins heureux? Et maintenant, dites-moi, si de toutes les facultés de l’homme il en est une plus admirable, marquée au coin d’une empreinte plus

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divine que la faculté d’imaginer et d’espérer ? Dites-moi si de toutes les pensées auxquelles l’esprit humain put jamais s’élever, il en est une aussi douce, aussi consolante que la pensée de l’immortalité ? En est-il une qui soit aussi propre à entretenir , à exalter les plus pures et les plus nobles affections de l’aine, à nous déterminer aux plus généreux sacrifices, à nous faire supporter avec constance nos plus vives peines , nos plus douloureux mécomptes , nos plus cuisants chagrins, les plus cruelles injustices du sort et des hommes , le désespoir des séparations les plus déchirantes , toutes les douleurs et tous les fardeaux de la vie? Dites-moi s’il en est une seule qui soit comparable à cette pensée de l’immortalité destinée à tout réparer , à tout réunir, à récompenser la confiance des âmes sensibles et vertueuses , à remplir

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leurs plus nobles vœux, à renouveler enfin , à compléter cette vie dont les commencements furent si foibles , si tourmentés , si pénibles , mais n’en frirent pas moins accompagnés des plus heureux, des plus divins présages P

Ah ! qui n’aimeroit à se livrer aux promesses d’un tel avenir ! Pourquoi ne sontelles pas du moins aussi sûres que l’éternel silence des tombeaux ?

Elles le sont beaucoup plus à mon gré.

Ce qui se trouve en accord avec l’économie générale de l’univers, avec les principes de l’ordre universel comme avec nos vœux les plus saints et les plus raisonnables , pourroit - il n’être qu’une vaine illusion ?

Je vous entends; ce qui seroit si bien, ne peut manquer d’être réellement ou dans ce monde ou dans un autre , ou dans le temps ou dans l’éternité. Je veux re-

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passer, mon ami, dans la solitude et dans le recueillement toutes les idées dont vous venez de m’entretenir; je les aime comme Héloïse aimoit ses souvenirs.

Giye ail thou canst , and let me dream thc rest.

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