‹ EuthanasieChapitre 8 sur 30 · SEPTIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SEPTIEME ENTRETIEN

Depuis quelques jours Euthanasie paroissoit éprouver un mieux sensible. L’espérance étoit rentrée dans le cœur de tous ses amis. J’ignore à quel point elle-même la partageoit. Mais ne voulant pas troubler sans doute le sentiment de joie auquel notre amitié se livroit avec tant de charme, du moins ne laissoit-elle échapper aucun mot qui pût alarmer notre confiance. On lui avoit conseillé d’essayer ses forces en se promenant sur la terrasse de son jardin qui dominoit sur un assez vaste horizon. Je m’y trouvois seul avec elle le soir d’un de ces beaux jours d’automne où la chaleur du soleil est si bienfaisante, où la nature entière semble se reposer de ses travaux et s’y complaire

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en voyant tous les êtres vivants jouir de l’abondance de ses dons. La verdure des champs, la lumière des cieux, l’air que nous respirions , avoient une transparence également vive et douce. Tout étoit calme et pur. L’enchantement d’une si belle soirée paroissoit ranimer sensiblement les forces de mon amie, et nous fit prolonger notre promenade jusqu’au coucher du soleil. Je ne me rappelle pas en avoir jamais vu dont le spectacle eut autant d’éclat et de magnificence. Quelle richesse et quelle inexprimable variété de couleurs ! Que de nuances du rose au pourpre , de l’or le plus éclatant au jaune le plus pale , de l’azur le plus vif au bleu le plus tendre ! Quelle admirable et quelle délicieuse gradation des tons de couleur les plus brillants, les plus vigoureux, à ces tons si légers , si suaves, dont la touche moelleuse alloit se perdre insensiblement dans le vague de l’air ! Je ne sais si les

chefs-d’œuvre du génie de Hayd’n et de Mozart peuvent rassembler des accords de sons aussi mélodieux, aussi ravissants que l’étoient dans ce moment les accords multipliés de ce concert de couleurs célestes.

Absorbés dans la contemplation d’un si grand spectacle, mais dont chaque instant, hélas! pouvoit faire évanouir les magiques merveilles, nous ne pouvions nous rassasier de voir. Il nous sembloit même que des oreilles plus subtiles que les nôtres auroient dû partager la jouissance de nos yeux, entendre une harmonie analogue à celle qui charmoit nos rêgards.

L’illusion alloit se dissiper; déjà les plus brillantes couleurs commençoient à s’éteindre, lorsque j’engageai mon amie à ne pas s’exposer davantage à l’air du soir. Rentrés dans son appartement, et l’imagination vivement frappée de çe que

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nous venions de voir et d’admirer avec un enchantement que nous croyions l’un et l’autre éprouver pour la première fois, je dis à mon amie :

Quand on a joui de la beauté d’une pareille soirée, pourroit-on s’étonner encore que les plus nobles vœux de l’homme se soient élevés dans tous les temps vers le ciel comme vers l’objet qui se trouve dans le rapport le plus naturel et le plus sensible avec la grandeur de ces conceptions idéales d’une existence éternelle , d’une perfection infinie , d’un bonheur parfait ?

Non, en vérité; car un beau ciel est assurément tout ce que nos yeux peuvent voir de plus brillant et de plus pur, tout ce que notre imagination peut concevoir de plus vaste et de plus sublime, sur-tout au moment où le soleil semble se rapprocher de nous avant de disparoître sous l’horizon , et dans l’éclatante

obscurité de ces nuits où l’immense hauteur de la voûte des cieux est marquée si sensiblement par la distance de ces innombrables rangs d’étoiles qui , répandues de toute part dans cette majestueuse enceinte, de leur clarté plus ou moins douce , plus ou moins scintillante , en décrivent, pour ainsi dire, toutes les zones et toutes les routes... Ne voudriezvous pas , mon ami , m’apprendre à chercher là-haut la carte des pays que nous devons parcourir quelque jour ?

Ah ! volontiers, pourvu que vous m’assuriez le bonheur de vous y suivre. J’ai moins d’ambition cependant que vous ne m’en supposez peut-être. 11 me semble que si nous avions un corps moins terrestre , moins embarrassant que celui qui nous soumet à tant de gênes pénibles, nous expose à tant de dangers , à tant de douleurs, et nous fait payer souvent si

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cher nos plus douces et nos plus innocentes jouissances , il y auroit encore moyen de s’arranger une existence assez désirable sans sortir de l’humble atmosphère qui nous environne.

Je vois que modestement vous vous résigneriez sans peine aux douces destinées dont les poètes ont bien voulu gratifier la nature des gnomes et des sylphes.

Parmi les fonctions qui leur sont assignées , il en est qui me paroîtroient assez douces , du moins auprès de vous... Malgré le mépris avec lequel nos théologiens et nos moralistes ont osé parler quelquefois de ce globe de verre et de boue , sujet sans doute à de terribles accidents, à d’effrayantes révolutions ,U’on ne sauroit nier qu’il nous offre des climats et des contrées d’une beauté vraiment céleste.

Pn considérant tout ce que la nature

physique y daigna déployer de douceurs et de richesses , j’ai souvent été tenté de croire que ce séjour pourroit bien ne pas être destiné seulement à des êtres aussi peu dignes d’en jouir que la classe la plus nombreuse des hommes vivants. Ces animaux, tout raisonnables qu’ils prétendent être , pris en masse , ne méritent guère l’avantage de se voir les premiers habitants, les maîtres souverains d’une terre si bienfaisante, et qu’ils foulent souvent avec tant d’ingratitude; ils ne méritent guère de respirer sous ce beau ciel dont ils se soucient assez peu, et vers lequel ils n’élevent que rarement leurs regards. Ce paradis terrestre, quoi qu’en pensent tous ces rois qui le croient fait pour leurs menus plaisirs , pourroit bien appartenir véritablement à de meilleurs êtres , dont ces puissants monarques euxmêmes, avec tous leurs nombreux sujets, ne sont peut-être, sans le savoir, que les

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instruments plus ou moins aveugles , plus ou moins dociles T.

J’aime votre idée , et je l’aime d’autant plus que si je pouvois me flatter d’être admise quelque jour dans la société de ces êtres invisibles à qui vous remettez, comme en de plus dignes mains , la souveraineté dont vous dépouillez nos semblables actuels , cela m’épargneroit la fatigue de ces grands voyages pour lesquels je n’ai jamais eu beaucoup de goût. Je me plais à rester où je suis ; et dans ma nouvelle forme aérienne je trouverois encore un très grand charme à venir

(i) Diodore de Sicile, 1. V, en parlant des délices d’une isle située dans l’océan à plusieurs journées de la Lybie, dit : boKiiv returtiv

atru B-tZv TtvZv ax. </.v6p a 7rav V7rxp%ttv eftÇuti- TYlftOV , èïlà TflV v7rip£oXriv ti jf tv S'ut/ttovîctÇ. « Vu son extrême félicité , on la croiroit plutôt la demeure de quelques dieux , que celle de simples mortels. »

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rêver sous ces ombrages , à soigner mes fleurs et mes amis. Mais d’après la tendance constante de vos idées , toujours en attendant mieux , n’est-ce pas ?

Sans doute, cette espece de perfectibilité indéfinie qui , appliquée à l’état présent de la société, risque d’y causer tant de désordre et de bouleversement, n’en est pas moins ma chimere favorite , et n’a certainement aucun inconvénient, lorsqu’on laisse à ses développements le vaste champ d’un avenir au-delà des limites de notre destinée actuelle.

Soit que séparée de cette dépouille mortelle , notre ame s’envole vers le ciel , et , portée sur ces brillants nuages , erre à son gré d’un monde à l’autre , soit qu’elle reste sur la terre sous une enveloppe plus légère, invisible comme l’est son essence à nos propres yeux, vous pensez qu’elle n’aura point à se plaindre de son sort.

Je présume que dans l’une et l’autre

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