PREMIÈRE PARTIE
k prendre la chose dans son principe , Dieu seul est la règle primitive et essentielle de toutes nos actions; et nous pouvons dire,
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que comme il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu , il n'y a point aussi de règle , de constitution , de loi qui ne soit une participation de la loi de Dieu, et qui ne parte originairement de cette source divine. Qu'est-ce que la règle qui nous est prescrite dans la religion? est-ce une simple production de la sagesse des hommes ? non , mes chères Sœurs : du moment que les hommes ont été suscités de Dieu pour l'établir; du moment qu'il les a rcmphs de son esprit pour en être les fondateurs et les instituteurs; qu'il leur a donné pour cela un pouvoir légitime ; que la règle qu'il leur a dictée lui-même a été ensuite juridiquement approuvée, autorisée et scellée par l'Eglise, nous ne la devons plus considérer comme leur ouvrage, ni par rapport à eux, et ils ne sont plus, selon le terme de lEcriture, que les ministres dont Dieu s'est servi en qualité de législateur et de souverain, pour nous déclarer ses desseins et nous intimer ses ordres.
Cette règle, conclut saint Thomas, est donc une volonté spéciale de Dieu , et les hommes , à notre égard , n'en sont que les interprèles. Volonté que saint Paul appelle de bon plaisir et de perfection, pour la distinguer d'une autre volonté plus absolue et qui nous impose une plus rigoureuse obligation : Voluntas Dei hona , et beneplacens, et perfccta (Rom. 12). Volonté par laquelle Dieu nous sanctifie , en nous marquant les voies où il veut que nous marchions, et nous préservant ainsi des égarements inévitables où notre conduite serait exposée, si nous étions abandonnés à nos propres lumières et même à la droiture de nos intentions. Volonté que Dieu n'a pas formée pour le commun des hommes, mais singulièrement pour nous, et que nous devons par conséquent envisager comme une grâce de choix. Enfin , volonté dont nous nous sommes fait un mérite d'être dépendants, et dont nous avons préféré la bienheureuse servitude à tous les avantages de la liberté du siècle. Voilà ce que c'est que notre règle, je dis celle que nous avons à suivre dans la profession religieuse.
Que fais-je donc, quand, par un esprit de soumission et de ferveur, je m'attache à l'observer? Prenez garde, s'il vous plaît : je m'unis à Dieu de la plus excellente manière dont une créature faible comme moi lui puisse être unie sur la terre; et comment cela? parce que j'applique cette volonté parfaite qui est en Dieu aux moindres actions de ma vie, ou que je conforme les moindres actions de ma vie à celte volonté parfaite qui est en Dieu ; parce que je me fais à chaque moment une loi de ce qui lui plaît, et qu'à chaque moment je rectifie mes sentiments et mes désirs par cette loi; parce que j'agis en toute chose selon son cœur, et que dans mes emplois, je ne dispose point autrement que selon son gré, de tout mon temps et de toute ma personne. Or, en cela consiste la paix que je suis capable d'entretenir avec lui, et dont je jouis tranquillement, tandis que je me tiens ainsi dans le devoir et dans une constante régularité. Mais par un effet tout contraire , quand je désobéis à ma règle , je me sépare en quelque sorte de Dieu ; je m'affranchis de cette aimable sujéticn qui m'attachait à lui; je ne veux plus que ce soit sa volonté qui me gouverne , je veux que ce soit mon amour-propre. Comme si je lui disais : Cette volonté. Seigneur,
Bourdatoue. — 4 v
SOUS laquelle vous voulez que je me captive, est trop gênante pour moi, elle contredit en trop de rencontres mes inclinations, et j'aime mieux renoncer aux biens inestimables qu'elle me pourrait procurer, que me réduire dans un pareil esclavage. Elle me trace une telle route : elle m'ordonne le silence , et je veux parler ; elle m'appelle à la prière, et je veux travailler; elle m'engage à faction, et je veux le repos. Car l'infraction de la règle , sans qu'on s'en déclare si expiessément, dit tout cela : et dans cette contrariété qui se trouve alors entre Dieu et nous, le moyen que la paix subsiste?
J'ai péché, mon Dieu, s'écriait le saint homme Job, pénétré du sentiment de ses misères, j'ai péché, et quelle réparation puis-je vous faire de tant d'offenses? Peccavi : quid faciam tibi, ô custos hominum (Job. 7)? Mais permettez-moi, ajoutait-il, sans prétendre accuser votre justice, de me plaindre respectueusement et humblement de votre providence. Pourquoi m'avez-vous créé dans des dispositions si différentes de celles où je devrais être envers vous? pourquoi, vous, qui êtes mon souverain auteur, m'avez-vous donné une volonté si opposée à la vôtre? Quarë posuisti me contrarium tibi (Ibid.)? Ainsi parlait-il à Dieu dans l'amertume de son âme. Mais Dieu, dit saint Grégoire pape, aurait pu lui répondre : Non, je ne t'ai point créé avec cet esprit et ce cœur rebelle, et en vain voudrais-tu m'imputer cette opposition de ta volonté à la mienne. Ma providence n'y a point de part : c'est l'effet de ton péché. Quand je t'ai formé de nies mains, il n'y avait rien en toi qui ne fût réglé; et si tu n'étais pas sorti de la dépendance où te bornait ta condition et où ma grâce te contenait, il y aurait eu entre moi et toi une éternelle paix. Mais en péchant , tu l'as troublée , cette paix , et tu m'as donné lieu de tourner contre toi la même plainte que tu m'adressais : Quarè posuisti te contrarium mihi? Pourquoi toi-même, détruisant l'œuvre de ma grâce et abusant de ta liberté , t'es-lu perverti jusqu'à me refuser l'obéissance qui m'est due? Voilà, mes chères Sœurs, ce que Dieu peut dire par proportion à chacun de nous, et ce qu'il nous dit dans le secret de l'âme lorsque nous craignons si peu de transgresser ces saintes règles qu'il nous a marquées, et auxquelles nous nous sommes volontairement assujettis : Quarè posuisti te contrarium mihi? Pourquoi, à force de vous émanciper des lois communes, vous faites-vous une conduite particulière qui renverse toutes mes vues sur vous? pourquoi, par un dérèglement de vie où vous vous abandonnez, tombez-vons dans ce malheur, de vouloir presque toujours ce que je i:e veux pas, et de ne vouloir presque jamais ce que je veux? pourquoi vous arrive-t-il , en me servant, moi qui aime l'ordre, et qui n'ai rien fait que dans l'ordre, d'être si souvent hors de l'ordre?
Il n'y a qu'une chose dont les âmes imparfaites pourraient ici se prévaloir, et qui semble dans un sens leur être favorable , savoir, que le péché seul trouble la paix de l'homme avec Dieu. Or, la règle , ainsi qu'on nous la fait entendre, séparée du vœu et du précepte , n'oblige point sous peine de péché. On nous l'a dit , mes très-chères Sœurs; et il est vrai ; mais vous savez aussi bien que moi le correctif important et nécessaire dont , en même temps , on a eu soin de nous prémunir, pour ne pas abuser de cette maxime.
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Je n'entre point dans l'examen d'un sentiment qui pourrait faire impression sur vos esprits , et que de savants tliéologiens ont soutenu : qu'un religieux, qui, de dessein formé et par état, viole ouvertement sa règle et la néglige, dès-là tombe dans un péché grief; pourquoi? parce que dès-là, disent-ils , il n'est plus dans la voie de la perfection où il doit tendre ; parce que dès-là il renonce à ce qu'il est, et qu'il déshonore son caractère, parce que dès-là il se mot dans une impuissance morale d'accomplir son vœu, et par conséquent dans un danger prochain de se damner et de se perdre. Mais sans m'arrêtera cette question , ni vouloir la décider, je m'en tiens à la belle remarque de Hugues de Saint- Victor. Car, dit ce saint docteur, il y a ici deux choses à distinguer : une rupture entière de l'homme avec Dieu , et un simple refroidissement entre l'homme et Dieu. L'une est l'effet du péché, j'entends du péché mortel ; et l'autre est la suite de certaines fautes moins grièves , de certaines imperfections qui ne vont pas jusqu'à ce divorce, mais qui ne laissent pas d'éloigner Dieu de l'homme. Or, pour troubler la paix avec Dieu , cet éloignement suffit. Je ne dis pas qu'il suffit pour la rompre absolument, mais pour la troubler : c'est-à-dire, pour entretenir l'àme religieuse en contrariété avec Dieu ; pour interrompre le commerce intime et secret qu'elle avait, ou qu'elle pouvait avoir avec Dieu ; pour arrêter le cours des communications de Dieu , des grâces de Dieu, des lumières de Dieu ; et voilà ce que fait au moins la transgression de la règle. Dieu n'est pas content d'une àme, et ne doit pas l'être. Plus donc pour elle de ces faveurs particulières qu'il accorde aux âmes exactes , et qui sont la récompense de leur fldélité. Plus de goût dans la prière , plus de vues dans l'oraison , plus de bons mouvements dans la communion, plus de ferveur dans tous les exercices de religion : aridité , sécheresse, insensibilité. L'àme , de sa part , si je puis m'exprimer de la sorte, n'est pas contente de Dieu , parce qu'elle s'en trouve ainsi délaissée , et que souvent elle est assez aveugle , pour ne pas voir qu'elle s'est elle-même attiré ce châtiment. Elle ose se plaindre que Dieu l'abandonne, qu'elle n'en reçoit rien , qu'elle ne sent rien, que tout lui devient insipide, et que rien ne lui adoucit le fardeau : ahl vous vous en étonnez, âme négligente et infidèle, mais on devezvous être surprise? Car dites-moi , pour qui est la paix de Dieu? pour ceux qui aiment Dieu ; et c'est à proportion de leur amour, que Dieu leur fait goûter ses douceurs célestes : Pax mulla dili' gentibus legem tuam (Psal. 118). Or, comment î'aimez-vous? Si vous n'avez pas encore perdu ce fonds d'amour absolument nécessaire pour vous préserver de sa haine et vous maintenir en grâce avec lui , du reste, avez-vous cet amour vigilant qui étudie toutes ses volontés , cet amour agissant qui se porte à tout ce qui peut lui plaire , cet amour prévenant qui n'attend pas même ses ordres , et qui les exécute , pour ainsi parler, avant que de les avoir reçus ? Avez-vous cet amour généreux à qui rien ne coûte, dès qu'il y va de sa gloire ; cet amour libéral qui ne ménage rien , dès qu'il est question do ses intérêts; cet amour prompt, fervent , constant, que rien n'arrête et que rien notasse, dès qu'il faut, et dans les grandes occasions , et dans les plus petites choses, lui obéir? L'avez-vous ,
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dis-je, cet amour parfait, ou travaillez-vous à l'avoir? Si cela était, n'auriez-vous pas toute une autre exactitude dans la pratique de la règle où Dieu vous déclare ce qu'il veut de vous, et de quelle manière il veut être servi? Sachant qa'il en est l'auteur et qu'elle vient de lui , ne la respecteriez -vous pas , et oseriez-vous en omettre un point? Est-il donc étonnant, lorsque vous la violez avec tant de liberté , qu'il vous traite comme vous le traitez lui-môme , et qu'il laisse son amour se ralentir pour vous , comme à son égard vous avez laissé ralentir le vôtre ? Or, cet état est ce que j'appelle une espèce de guerre entre lui et vous; et c'est alors que doit s'accomplir dans votre personne cette parole de l'Ecriture, que quiconque résiste à Dieu, ne peut être en paix avec Dieu : Quis reslitlt ei, et pacem habuit (Job. 7)?
Mai?, dites-vous , de transgresser ma règle, ce n'est pas même une offense de Dieu vénielle. Je le veux : car je ne prétends point, mes chères Sœurs , vous rendre le joug plus pesant qu'il n'est , et en toutes choses je fais profession de m'en tenir à la plus exacte vérité. Il est donc certain , et je le reconnais , que ni votre règle, ni la mienne , ne sont point en soi des sujets de péché, et pas môme du moindre péché; mais en môme temps que je le dis comme vous, voici ce que j'ajoute, et de quoi vous devez convenir avec moi : c'est que l'infraction de la règle peut n'être pas péché prise en elle-même, et l'être par rapport aux circonstances qui l'accompagnent. Ainsi, que ce ne soit point précisément un péché de parler, de s'entretenir, de converser à une heure et dans un lieu où la règle ordonne de se taire, j'y consens ; mais le scandale que vous causez alors est un péché ; mais le mépris que vous faites alors de votre règle est un péché ; mais Fimmortification, la dissipation , la curiosité, peut-être la passion, l'animosité, l'esprit de censure, tous les sentiments du cœur, qui vous font alors parler, sont des péchés. Or, qui ne sait pas combien il est facile et ordinaire que ces circonstances, ou d'autres semblables, se rencontrent dans la transgression de nos règles? Ah! mes chères Sœurs, rentrons en nous-mêmes, et faisons une sérieuse réflexion sur nousmêmes; nous nous trouverons beaucoup plus coupables devant Dieu que nous no l'avions cru jusqu'à présent. Quoi qu'il en soit, des âmes dévouées à Dieu doivent-elles donc compter si exactement avec Dieu? el pour me faire observer ma règle dans toute son étendue, pour ra'engager à n'en pas omettre l'article le plus léger, ne doit-il pas me sulllre, Seigneur, que ce soit au moins une imperfection de la violer, que ce soit m'opposer à l'exécution de vos desseins, el agir contre vos vues? Dans cet état de contradiction, d'opposition mutuelle et habituelle entre vous et moi, que puis-je attendre de vous? et par quel titre pourrais-je me promettre de conserver une sainte union avec vous? Ne serait-ce pas, si je m'en flattais, le dernier aveuglement? Ne serait-ce pas la plus grossière et la plus dangereuse illusion? Il faut donc, si je veux avoir la paix de Dieu , comme parle saint Paul : Paoc Dei (Philip. 4), cette [aix qui est au-dessus de tous les sens ; cette paix plus précieuse (pie toutes les richesses, que toutes les grandeurs, que tous les plaisirs du monde ; celte paix que j'ai dû chercher dans la retraite reli-
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gic'jse , et que j'y dois chérir comme mon unique tn^sor; il fiiul, dis-je, pour l'avoir, celle paix divine, que je me soumette à ma règle. La nature y répugnera , et cette condition lui paraîtra onéreuse ; mais le fruit que je retirerai , ce fruit de paix, et d'une telle paix , est un assez grand bien pour me dédommager de tout ce qu'il m'en coûtera de violence et d'efforts. Avançons : sans l'observation de la règle, point de paix avec Dieu ; et point de paix avec nous-mêmes : c'est la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Comment une âme peut-elle être bien avec elle-même , lorsque dans elle-même elle est déréglée ; et le moyen qu'elle jouisse de la paix intérieure, tandis qu'elle entretient au milieu d'elle-même deux ennemis qui se combattent sans cesse et se livrent les plus rudes assauts? Or, voilà l'état d'une âme religieuse qui ne vit pas conformément à sa profession , et qui veut s'affranchir des observances de sa règle. Saint Bernard parlant de lui-même, s'expliquait en des termes qui devraient nous surprendre , si nous ne savions pas quel esprit les lui inspirait, et qu'ils partaient du fond de son humilité. Vous me voyez, mes frères, disait-il à ses religieux; mais me connaissez-vous et savez-vous qui je suis? Ahl poursuivait cet humble serviteur de Dieu, j'aurais peine à le dire moi-même , et à me bien définir. Car de la manière que je vis , je ne suis, ni du monde , ni de la religion. Je ne suis pas du monde , puisque j'y ai renoncé; et je ne suis pas proprement de la religion, puisque toute ma conduite est si peu religieuse. J'étais appelé de Dieu à la solitude, et il n'y a point d'homme si dissipé que moi. J'ai fait vœu de vivre dans le cloître, et toute ma vie se passe au dehors, dans les voyages, dans les cours des princes, dans les assemblées publiques. Mon emploi devrait être de vaquer à la contemplation des choses du ciel , et je me trouve chargé de toutes les affaires de la terre. Qu'est-ce que tout cela, et dans une telle disposition, ne dois-je pas me regarder comme un monstre? Ainsi le pensait ce grand saint , ainsi le confessait-il ; et c'était , encore une fois , son humilité seule qui lui inspirait ce sentiment et lui faisait tenir ce langage. Car il n'agissait en tout que par l'ordre de Dieu. S'il traitait avec les rois et les potentats du siècle, ce n'était que pour travailler à leur conversion. S'il se trouvait dans les plus célèbres assemblées, ce n'était que pour terminer les schismes et pour accommoder les différends. Occupations où la cause de Dieu l'engageait , et qui valaient mieux que le repos de sa solitude : outre qu'il la portait toujours dans son cœur, cette solitude si chère, qu'il l'y conservait au milieu de tous les embarras, et que s'il sortait de son monastère, c'était pour aller répandre dans le monde l'esprit de la religion et non point pour apporter dans la religion l'esprit du monde.
Mais nous , mes chères Sœurs , quand nous négligeons notre règle, et que nous en abandonnons la pratique, ne pouvons-nous pas dire à notre confusion et avec vérité, ce que saint Bernard disait pour son instruction et pour s'humilier? Car qu'est-ce qu'une personne religieuse sans régularité? u'est-ce pas comme un fan-
tome et une chimère? Elle est du corps de la religion, et elle n'en est pas. Elle n'est pas du monde, et elle en est. Prenez garde : elle est du monde, puisqu'elle a l'esprit du monde, qui est de vivre sans règle; et elle n'est pas du monde, puisque son état l'en sépare. Elle est du corps de la religion, puisqu'elle a les engagements de la religion; et néanmoins elle n'est pas membre de la religion, puisqu'elle n'est pas animée de l'esprit de la religion. Elle est l'un et l'autre tout à la fois ; car elle tient quelque chose de l'un et de l'autre : et elle n'est tout à la fois ni l'un ni l'autre ; car elle ne veut |ias être l'un , et ne peut pas être l'autre. Or, dans cette contrariété , je prétends qu'il est impossible qu'elle ait la paix : pourquoi ? parce que de là doivent naître dans elle des affections , des désirs, des sentiments tout opposés , et que cette diversité de sentiments, de désirs, d'affections, doit exciter dans son cœur une guerre perpétuelle.
Vous savez ce qui faisait gémir saint Paul. Malheureux que je suis, s'écriait ce grand apôtre, qui me délivrera de ce corps mortel, où j'ai tous les jours de si violents combats à soutenir? Je sens presque à chaque moment la chair s'élever contre l'esprit, et l'esprit contre la chair : tellement qu'ils ne s'accordent jamais, et que j'en porte toute la peine : Caro enim concupiscit advcrsùs spiritum , spiritus autem adversùs carnem : hœc enim sibi invicem adversantur (Galat. 5). Hélas! mes chères Sœurs, ne sommes-nous pas encore dans un état plus fâcheux, quand deux esprits contraires, et absolument incompatibles, se trouvent tout ensemble au milieu de nous pour nous tourmenter : l'esprit de la règle , et l'esprit de la liberté? l'esprit de la règle, que nous avons reçu dès notre enfance spirituelle, si je puis m'exprimer de la sorte, c'est-à-dire, dès notre entrée dans la maison de Dieu ; et l'esprit de la liberté, qui, dans la suite, a repris sur nous son empire , et s'est emparé de notre cœur. L'esprit de la règle, qui nous inspire la soumission ; et l'esprit de la liberté, qui nous porte â l'indépendance. L'esprit de la règle, qui nous captive , et par là nous devient insupportable; et l'esprit de la liberté, qui nous flatte, et qui, par là même, nous corrompt. Car c'est bien alors que nous pouvons nous écrier avec tout un autre sujet que le Docteur des nations : Infelix ego homo, quis me liberabil de corpore mortis /ii/jw5 (Rom. 7)? Hél Seigneur, jusques à quand serai-je dans le trouble, et en de si cruelles agitations? Je no suis plus d'accord avec moi-même. Je suis combattu par mes propres sentiments. Je condamne ce que j'aime , et j'aime ce que je condamne. Je veux, et je ne veux pas; et tant que je demeure ainsi paiiagé, puis-je avoir la paix et m'établir dans une situation tranquille.
Non , mes chères Sœurs , nous ne l'aurons jamais; et quelles douceurs pourrions-nous goûter? Les douceurs du monde nous sont interdites, et nous nous privons des douceurs de la religion. Nous n'avons pas les joies apparentes du monde, parce que nous ne le pouvons pas, et nous n'avons pas les joies solides de la religion, parce que nous ne le voulons pas. Le monde a ses diverti>;semenls et ses plaisirs, mais nous n'y pouvons prétendre, puisque nous l'a- Yons (juilté. La religion a ses consolations toutes spirituelles et
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toutes saintes ; mais elles ne sont pas pour nous, puisque nous vivons sans règle. Car, de mépriser la règle et d'en ressentir l'onction, c'est ce qui ne fut jamais, et ce qui ne peut être. Or, n'ayant plus ni consolation, ni douceur dans la vie religieuse, n'est-ce pas une conséquence nécessaire que nous n'ayons plus ni calme, ni repos dans le cœur. De sorte, mes chères Sœurs, pardonnez-moi si j'applique ici ces paroles de saint Bernard, et si j'use de cette comparaison, dont vous pourriez justement être blessées, si je l'entendais à la lettre et que je n'y misse pas toute la proportion convenable : de sorte que ce qui se passe à l'égard de l'âme réprouvée dans le lieu de son supplice éternel, se vérifie en quelque manière dès maintenant à l'égard de l'àme religieuse, dans le lieu même où le centuple lui était destiné, et où elle devait trouver son bonheur. Voulant se soustraire à sa règle , elle ne veut jamais ce qu'elle devrait vouloir, et elle veut toujours ce qui lui est défendu , et ce qu'elle ne peut avoir. Elle voudrait vivre à sa discrétion, ordonner elle-même selon son g;ré de toutes ses actions , ne faire que ce qu'il lui plaît, que comme il lui plaît, que lorsqu'il lui plaît; et c'est ce qui ne peut lui être permis. Elle ne voudrait point dépendre, se captiver, se gêner; et c'est à quoi néanmoins elle est indispen?ablement obligée. Or, dit saint Bernard, qu'y a-t-il de plus pénible qu'une volonté réduite à cette double nécessité, n'est-ce pas là l'image de l'enfer? Quid tàm pœnale, quàmsemper velle quod nun- (juani erit, et semper nolle quod nunquam non erit? Quid tàm damnatum , quàm voluntas addicta huic necessitati?
Cependant, que fait la conscience? ne parle-t-elle point? n'agitelle point? et dans ce désordre ne vient-elle pas ajouter peine sur peine , et percer une âme de ses pointes les plus douloureuses? Ah! mes chères Sœurs, il n'y a que Dieu et nous qui soyons témoins de ce qu'elle nous fait sentir quand nous sortons des voies que notre règle nous a tracées, et que nous nous abandonnons à nous-mêmes. Si peut-être, à certains moments où les objets nous dissipent et nous entraînent, nous ne sommes point touchés de ses remords secrets, que ces moments sont suivis de retours amers, de traits vifs et piquants, de pensées tristes et affligeantes! Car, au milieu de tant de bons exemples qu'on a devant les yeux, au milieu de tout ce qu'on voit et de tout ce qu'on entend, dans la confession, dans la communion, dans l'oraison, dans tous les exercices dont on ne peut s'absenter, et où l'on assiste au moins de corps, si l'on n'y est pas de cœur, il n'est pas possible qu'il ne vienne à l'esprit mille réflexions qui l'inquiètent, et mille reproches qui le piquent : Je ne suis pas ce que je dois être, je ne vis pas en religieux, je n'en ai que l'habit. Pourquoi me distinguer ainsi des autres, et ne pas faire ce qu'ils font? Pourquoi m'exempter des lois communes? et qui m'autorise à prendre toutes les libertés que je me donne? Que serait-ce t>i chacun en usait comme moi? et quelle forme de religion y aurait-il dans une communauté? Mais enfin, à quoi se terminera la vie lâche que je mène, et que me servira d'avoir quitté le monde? Que deviendrais-je si Dieu m'appelait à lui, et quelle consolation aurais-je de mourir en cet état? Est-ce un état de perfection? Est-ce môme, par rapport à moi et à mes engagements,
lin état de salut? Tout cela, mes chères Sœurs, ce sont autant de vues dont on ne peut se défendre , et qui nous causent malgré nous les plus mortelles alarmes. Car vous l'avez sagement ordonné, mon Dieu, disait saint Augustin, et c'est un eflét de votre miséricorde aussi bien que de votre justice, que tout esprit hors de la règle trouve dans soi-même son châtiment et sa peine : Jussisti, Domine, et sic est, ut omnis inordinatus animiis pœna sit ipse sibi.
N'en cherchons point d'autre témoignage que l'expérience : elle suffit ici pour vous convaincre; et souflrez qu'outre les connaissances propres que vous pouvez avoir, je vous fasse encore part des miennes, et de ce qu'un long usage doit m'avoir appris. La Providence qui m'a honoré du saint ministère où je m'emploie par ses ordres, et dont je tâche à m'acquilter, celle Providence divine m'a conduit en bien des lieux différents; elle m'a fait connaître l'intérieur de bien des maisons religieuses; elle m'a confié bien des âmes, qui n'ont pas dédaigné de m'accepter, pour leur servir de conseil et pour être le dépositaire de leurs plus secrets sentimenls. J'en ai été édifié, j'en ai été touché, j'ai eu mille occasions de me confondre moi-même, et malheur à moi si je n'en ai pas profilé 1 Mais au milieu de tant d'exemples édifiants et touchants, on trouve quelquefois de ces personnes mal contentes et chagrines, à qui tout déplaît dans leur profession, et dont la vie, par là môme, n'est qu'amertume et que dégoût. Il y en a beaucoup moins que le monde ne veut se le persuader; et c'est une injustice qu'il fait à notre état, de croire que ce soit là le grand nombre, mais enfin il y en a eu de tout temps, et il y en a encore. Or, voici , mes chères Sœurs, ce que vous pouvez observer avec moi : c'est que de ces âmes ainsi rebutées et affligées, la plupart ne le sont que parce que ce sont des âmes paresseuses et négligentes, que parce que ce sont des âmes immortifiées et indociles, que parce que ce sont des âmes ennemies de toute contrainte, el qui n'ont jamais su se faire quelque violence pour se former a l'ordre d'une communauté et pour s'y accoutumer. Car, tout ce qu'il y a de religieuses ferventes el fidèles à leurs devoirs, bien loin de trouver le joug pesant et de se plaindre, ne cessent point au contraire de rendre gloire à Dieu et de le bénir de ses miséricordes envers elles; tout leur devient praticable , tout leur devient aisé ; elles se plaisent à tous les exercices de la rehgion , parce qu'elles les aiment ; et elles les aiment , parce qu'elles aiment la règle, et que ce sont des exercices que la règle ordonne. Mais ces âmes tièdes, volages, dissipées, répandues au dehors, sans exactitude et sans fidélité à leurs pratiques et aux fonctions de leurs emplois; voilà celles à qui les rnoindres observances paraissent insoutenables, et qui s'épanchent ïà-dessus en de si fréquents murmures.
D'autant plus aveugles que , par une erreur dont on ne peut presque les détromper, elles se persuadent que ce sera en se mettant plus au large, si je puis parler ainsi, en re rendant moins sujettes aux pratiques d'une maison, et en s'attribuant comme de plein droit des privilèges particuliers, qu'elles se procureront du soulagement et qu'elles diminueront leurs peines : illusion la plus spécieuse dans l'apparence, mais, dans le fond , la plus fausse et la
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plus trompeuse. Car je dis, moi , que plus elles chercheront à s'émanciper et à se licencier, plus elles seront exposées aux mécontentements et aux ennuis : la raison est que tout ce qu'elles voudront avoir de commodités et de vaines satisfactions aux dépens de leurs devoirs, ne servira qu'à les rendre encore plus sensibles, plus délicates; et que plus leur délicatesse, plus leur sensibilité augmentera, plus elles sentiront augmenter pour elles le poids de la règle. Il est vrai qu'elles se déchargeront d'une partie de cette règle; mais, quoi qu'elles fassent, il y aura toujours mille exercices dont elles ne pourront se dispenser; il faudra toujours garder certains dehors, il faudra toujours suivre un certain plan de vie , et, n'agissant alors que par nécessité et par contrainte, vous jugez assez de ce que chaque pas , dans une voie si difficile et si contraire à leurs inclinations, leur doit coûter. Ce n'est donc point un paradoxe de dire que dans l'état religieux , plus on ôte de la charge qu'on a à porter, plus elle pèse; que plus on élargit la route où l'on marche, plus on l'étrécit; et que, moins on veut se mortiGer, plus on s'attire de mortifications. Et c'est en ce sens que nous devons entendre celle belle et consolante parole du Sauveur du monde : Tollite jugum meum super vos : et invenietis requiem animabus vestris {lÂdX{\i. 11). Voulez-vous vous établir dans un repos solide et véritable? en voici le moyen et l'unique moyen : c'est de prendre sur vous mon joug , et de n'en rien retrancher : maxime que vous ne pouvez trop méditer, mes chères Sœurs, et qui mérite toutes vos réflexions. Il y en a parmi vous qui depuis de longues années en ont fait l'épreuve, et la font tous les jours; il ne tient qu'aux autres d'en connaître la vérité par elles-mêmes , et par la pratique encore plus que par les raisonnements : puissiez-vous toutes en profiler, et bien comprendre enfin de quelle importance il est que vous vous attachiez à l'observation de la règle , pour avoir la paix avec le prochain. Je conclus par cette troisième partie.