‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 29 sur 92 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Tous les hommes, de quelque condition qu'ils soient, nous tiennent lieu de prochain ; et quand ce docteur de la loi, dont il est parlé dans l'Evangile, vint demander à Jésus-Christ qui il devait regarder comme son prochain : Et quis est meus proœimus (Luc. 10)? que lui répondit ce divin Maître? Il lui représenta le prochain sous l'idée d'un pauvre inconnu, d'un voyageur, d'un passant trouvé par hasard dans le chemin de Jéricho, d'un homme sans nom : Homo quidam {Ibid.)] voulant par là nous apprendre, remarque saint Jérôme , que la charité ne faisait aucune distinction , et qu'il n'y avait point d'homme sur la terre à qui elle ne dût s'étendre , parce qu'il n'y en a point qui ne soit notre prochain. Mais il faut après tout convenir que, dans la profession religieuse, il y a deux sortes de personnes qui nous appartiennent et auxquelles nous appartenons plus particulièrement, vous et moi, en qualité de prochain : savoir, nos frères ou nos sœurs qui vivent avec nous sous le même habit, et nos supérieurs, que Dieu a revêtus de son autorité pour nous conduire. Or, je prétends que, sans une fidélité parfaite et une sainte soumission à la règle, nous ne

pouvons bien conserver la paix ni avec les uns, ni avec les autres; et que, dès l'instant que la règle est négligée, la paix en doit être nécessairement altérée. Encore un moment d'attention.

Et d'abord, violer la règle et être en paix avec les supérieurs, n'est-ce pas une contradiction? car, qu'est-ce, dans une communauté religieuse, qu'un supérieur? c'est le protecteur et le tuteur de la règle, qui, par une obligation propre et spéciale, doit la soutenir, doit l'autoriser, doit la défendre et la venger : qui doit, dis-je, la défendre; et contre qui? contre ceux qui voudraient entreprendre sur elle et la transgresser; qui doit la venger, et de quoi? de ces transgressions et des Iransgresseurs. Voilà pourquoi Dieu l'a choisi; et, comme dit saint Paul, ce n'est pas sans cause qu'il a le pouvoir en main : Non sine causa gladium portât (Rom, 13). Il a droit de me commander, il a droit de me punir, et je dois obéir à ses ordres, je dois subir telle peine qu'il lui plaît sagement et utilement de m'imposer : tout cela fondé sur la commission qu'il a reçue de maintenir cette règle , qui lui a été confiée et dont il est responsable. Si donc je ne la garde pas, et surtout si je m'obstine à ne la pas garder, il doit s'élever contre moi; il doit s'opposer à l'injuste possession où je voudrais m'établir de l'enfreindre impunément; il doit me déclarer une espèce de guerre, m'averlir, me reprendre, et user d'une salutaire correction : car c'est à quoi l'engage iiidispensablement son ministère; et s'il manquait là-dessus de fermeté, il serait encore plus criminel que moi, parce qu'il nuirait plus à la règle par sa molle condescendance, que je ne lui puis nuire par ma désobéissance. Or, il ne peut me contredire de la sorte sans qu'il y ait de la division entre lui et moi : ainsi je le mets dans la nécessité, ou de m'ôtre contraire, ou de se rendre coupable; s'il me souffre dans mon irrégularité, et qu'il la tolère, le voilà prévaricateur; s'il parle, s'il agit, et qu'il veuille me réduire, le voilà mon adversaire et ma partie; et parce qu'il doit toujours préférer la règle, qui est l'ordre de Dieu , à toutes mes volontés et à tous mes intérêts, il se trouve obligé en mille rencontres de me traverser jusqu'au péril même de me voir moins uni que je ne l'étais et moins attaché à sa personne : c'est ce que saint Bernard témoigne avoir éprouvé lui-même dans le gouvernement de ses religieux, et ce qui lui faisait déplorer la condition des supérieurs.

Ce n'est pas que leur exactitude et leur sévérité à tenir la règle dans sa première vigueur et à ne la pas laisser déchoir, dût jamais nous aliéner d'eux, et nous causer à leur égard la moindre altération. Je dis plus, et je prétends que c'est même par là qu'ils nous devraient être plus respectables et plus chers, puisqu'en cela ils ne travaillent que pour notre avancement et pour notre bien. Mais qu'arrive-il? ah! mes Sœurs, ce que nous n'avons peut-être reconnu et expérimenté que trop de fois : c'est que notre imperfection nous fait prendre, pour ainsi dire, ce zèle des supérieurs à contre-fens, et qu'au lieu de l'approuver et de l'aimer comme moyen de sanctification par rapport à nous, nous le condamnons et nous nous en choquons, parce que nous sommes mal disposés à y correspondre. De là tant de plaintes, tant de fausses idées et de malignes interprétations ; ce qui est zèle et zèle le plus pur, nous le traitons de

SUR l'observation des règles. 91

caprice, de prévention, d'imprudence, d'excès; si, ponr nous redresser, un supérieur nous fait une juste et sage réprimande, nous nous excusons, nous disputons avec lui; s'il est forcé d'en venir à quelque punition qui nous humilie et qui nous mortifie, nous nous révoltons, non pas toujours d'effet et d'action , mais de cœur, mais de paroles, quoique ce soit une charité toute paternelle qui l'anime, nous nous mettons dans l'esprit que c'est une mauvaise volonté , et cette persuasion dont nous ne pouvons revenir, combien fait-elle naître de dépits, d'animosités, de desseins même et d'intrigues secrètes? Autrefois nous agissions simplement avec ce supérieur, et nous lui marquions de la confiance , mais maintenant ce n'est plus pour lui de notre part qu'indifférence et que froideur ; autrefois nous nous comportions avec lui comme avec un père; mais maintenant nous ne l'envisageons plus que comme un censeur incommode ; nous nous relirons de lui, nous nous en déûons, et si nous gardons quelques mesures pour ne le pas offenser ouvertement, ce ne sont que des dehors affectés et de trompeuses apparences. Lui, cependant, témoin de notre conduite, ne peut plus se confier en nous, et c'est, de part et d'autre, une défiance mutuelle : or, dans cet état , est-il possible qu'il y ait entre lui et nous de l'intelligence et de^la concorde?

Quel remède? vous le savez, mes chères Sœurs : l'esprit de régularité. Soyons fidèles à nos règles, nous serons soumis à nos supérieurs, et nos supérieurs , touchés de notre soumission , s'uniront à nous et ne penseront qu'à nous contenter : voilà le nœud qui nous rapprochera d'eux et qui les rapprochera de nous ; toute autre liaison que nous aurions ensemble, ne pourrait être que l'effet d'une politique humaine, et de la prudence de la chair. Entrons dans leur cœur par la voie de la sainteté; quand ils nous verront aussi zélés pour la règle qu'ils le sont eux-mêmes, ils nous estimeront et ils honoreront notre vertu. Nous ne devons rechercher ni cette estime, ni ces éloges; mais, sans que nous les recherchions, ce sera nécessairement le fruit de notre assiduité et de notre vigilance. Je dis nécessairement, car, prenez-y garde, à peine verrez- vous jamais une fille régulière être mai avec sa supérieure; et à peine voit-on jamais une supérieure être bien avec une fille qui se dérange et qui ne vit pas selon sa règle : vous voyez néanmoins de quelle conséquence cela nous doit être devant Dieu. Pour moi, disait un saint religieux de notre compagnie, c'est le bienheureux Louis de Gonzague, j'aimerais mieux encourir la disgrâce de tous les hommes, et m'entretenir dans un parfait accord avec mon supérieur, que de m'en séparer, et de m'attacher par là tout ce qu'il y a d'hommes au monde : pourquoi? parce qu'un supérieur et Dieu, ajoutait-il, ne sont à mon égard qu'une même chose : or, pourvu (jue je sois bien avec Dieu, que m'importe tout le reste? Ainsi en jugeait, dès la fleur de son âge, et ainsi parlait ce jeune serviteur de Dieu , encore plus illustre par sa rare piété que par la noblesse de son sang et l'éclat de sa naissance.

Mais moi, mes chères Sœurs, je vais même plus loin, et je soutiens que sans l'observation des règles, outre qu'on ne peut avoir la paix avec ses supérieurs, on ae peut non plus la faire sulpsister

entre les particuliers et les divers membres qui composent une mni«on religieuse. Ecoutez-en la preuve; car il n'est rien, dit saint Bernard, de plus efficace et de plus puissant pour lier les hommes ensemble, que la pratique d'une même règle. Aussi voyons-nous, dans Tétat religieux, tant de personnes qui ne se connaissaient point, dès qu'elles ont embrassé le même institut et les mêmes observances, s'affectionner comme frères ou comme sœurs, et contracter une alliance spirituelle plus forte que toutes les alliances de la nature. Qui fait cela, demande saint Bernard? c'est l'engagement au même genre de vie et aux mêmes exercices. Nous combattons sous les mêmes étendards , et nous avons tous les mêmes intérêts. Chaque règle a son esprit propre , et cet esprit de la règle est le môme dans tous les sujets qu'elle dirige et qu'elle conduit. Tel est le principe de notre union. Mais que ce fondement soit renversé, que ce lien soit rompu par l'infraction de la règle; comme les contraires doivent avoir des conséquences toutes contraires, ce qui s'en suit infailliblement alors, c'est que les cœurs se divisent, et Que le trouble bannit la tranquillité.

En effet, supposons une communauté semblable à la vôtre, mes très-chères Sœurs; je veux dire une communauté où la règle se soit conservée jusqu'à présent dans toute sa force et dans toute son intégrité, est-il rien de plus paisible? N'est-ce pas une Jérusalem, n'est-ce pas sur la terre un paradis et un jardin de délices? Mais si c'était une maison où il n'y eût ni ordre , ni règle , permettez-moi de le dire , ne serait-ce pas bientôt une Babylone? ne serait-ce pas un lieu de confusion, plus exposé que le monde même aux schismes et aux partialités? Car ce que saint Chrysostome a remarqué de l'homme en général , nous peut bien être appliqué en particulier. Rien de plus sociable que l'homme , dit ce saint docteur, quand il use de sa raison ; mais dès qu'il l'oublie, rien de plus opposé à la paix , ni de plus sujet aux dissensions et aux discordes. Il en est de même des personnes religieuses, et nous ne devons point craindre de le reconnaître ici pour notre instruction. Point de liaison plus étroite ni plus constante , que celle qui les attache les unes aux autres , tant qu'elles persévèrent dans la règle; mais qu'elles viennent à en sortir, rien de plus irréconciliable, de plus opiniâtre, de plus scandaleux que les factions qui se forment entre elles, et que produit la diversité des partis. Vérité qui n'est que trop connue; et plût au ciel que dans l'Église du Dieu de la paix, on n'en eût pas eu des témoignages si fréquents et si éclatants !

Ah! mes chères Sœurs, souvenons-nous de ce que nous sommes, souvenons-nous que nous avons succédé à ces premiers chrétiens dont on nous raconte tant de merveilles , et que nous représentons dans la religion l'état florissant de l'Église naissante. A quoi reconnaissait-on CCS fidèles des premiers siècles? à la charité. Ils n'avaient entre eux qu'un cœur et qu'une âme : Multitudinis credeu' tium erat corunum et anima una (àct. 4). Et sur quoi était fondée leur charité? sur ce qu'ils observaient une même règle de vie. Car du moment qu'ils se relâchèrent là-dessus, on vit croître parmi ce bon grain la zizanie : et quels désordres suivirent la triste désunion qui se fit des cœurs? C'est par votre infinie miséricorde , ô

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