SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES BENDUS CONTRE J.-C
dès lors on n'en peut dire de bien. Mais pourquoi ne nous plaisentils pas? il ne faut point nous demander pourquoi, car nous ne le voyons guère nous-mêmes, et nous aurions de la peine à le marquer. Quoi qu'il en soit , dès qu'ils ne nous reviennent pas, et que nous en avons je ne sais quel éloigneraent, on ne leur passe rien , on ne leur pardonne rien, on ne les ménage en rien. C'est un plaisir de les faire sans cesse paraître sur la scène et d'en divertir les compagnies.
Une jalousie mortelle : on ne l'avoue pas , parce que de soimême c'est un vice honteux et humiliant; mais sans l'avouer, on ne la sent pas moins. Jalousie ingénieuse à déguiser la médisance sous les plus beaux dehors et à lui donner les couleurs les plus spécieuses; jalousie du mérite d'aulrui , de ses succès, de ses vertus et de ses perfections; jalousie entre les partis différents, surtout entre des personnes du sexe , plus susceptibles que les autres de celte passion, et par là même plus sujettes à médire et plus piquantes dans leurs traits satiriques et médisants.
Un esprit d'intérêt : examinez bien pourquoi dans la même vocation, dans le même emploi, celui-ci s'étudie tant à rabaisser l'autre et à le décrédiler; c'est qu'il voudrait tout attirer à soi et proQter aux dépens de celui-là qui lui fait ombrage. Examinez bien pourquoi , dans la cour d'un prince, la médisance est si fort en règne , et pourquoi il s'y répand tant de mémoires injurieux : c'est que chacun pense à s'avancer, et que tous ne pouvant occuper telle et telle place , vous vous trouvez par conséquent intéressé à flétrir quiconque pourrait y aspirer préférablement à vous, et les obtenir. Examinez même, si je puis user ici de cet exemple, examinez bien pourquoi dans le cours d'une intrigue criminelle , ce rival se déchaîne à toute occasion et avec tant de violence contre son rival : c'est qu'il travaille à l'écarter, et qu'il prétend posséder seul l'infâme et malheureux objet de ses désirs.
Que dirais-je encore? une humeur chagrine et critique : le monde est plein de ces censeurs par état, qui ne voient dans le prochain que ce qu'il y a de défectueux, ou ce qui en a l'apparence. Du moins est-ce à cela qu'ils s'attachent, sans égard à toutJe reste : n'ayant, ce semble , d'autre occupation , ni d'autre satisfaction dans la vie , que de déclamer, tantôt contre l'un, tantôt contre l'autre; cherchant en tout et y trouvant, selon leurs bizarres idées, de quoi exciter le fiel qui les dévore, et sur quoi le faire couler.
Un zèle mal entendu : ô que de médisances par là sont justifiées, sont consacrées, sont sanctifiées! Un médisant dévot, un médisant zélé ou prétendu tel , est le plus à craindre. D'un air tranquille et composé, d'un ton pieux et modeste, il en dira plus que l'emportement le plus passionné et la plus ardente colère n'en peut inspirer. Encore se flattera-t-il d'avoir en cela rendu service à Dieu , et s'en fera-t-il un mérite auprès du Seigneur. Content de lui-môme, il ira devant un autel ou au pied d'un oratoire , épancher son àme, et croira pouvoir dire comme David : Dans un matin, ô mon Dieu , sans autre glaive que celui de la langue ou celui delà plume, je combattais tous les ennemis de votre loi et j'exterminais tous les pécheurs de la terre (Ps.lUU).
Une envie démesurée de parler, de railler, de plaisanter. Je n'ai rien contre cet liomme, dit-on , je ne lui veux point de mal ; et si j'en parle , ce n'est que pour me réjouir. Divertissement sans doute bien charitable et bien chrétien I Vous n'avez rien contre lui , et vous le frappez aussi rudement que s'il y avait entre lui et vous l'inimitié la plus déclarée 1 vous ne lui voulez point de mal et vous lui en faites! vous n'avez en vue que de vous réjouir : hé quoi! de le noircir et de le diffamer; de le rendre au moins un sujet de risée, et de lui ôter par là toute la douceur de la société humaine, de lui causer mille chagrins et de lui aigrir le cœur contre vous, est-ce donc si peu de chose que vous en deviez faire un jeu ? Esprit railleur dont on s'applaudit, dont on tire une fausse gloire, dont on se laisse tellement posséder, qu'on n'est plus maître de le retenir. Esprit pernicieux qui trouble la paix , qui rompt les amitiés les plus étroites , qui suscite les querelles et les dissensions.
Enfin , une légèreté sans attention , sans réflexion , sans ménagement ni discrétion : on raisonne de tout à propos et hors de propos; on dit tout ce qu'on sait, et souvent tout ce qu'on ne sait pas; on n'a rien de secret , et quoi que ce soit qui s'offre à la pensée , on le jette d'abord tel qu'il se présente. Ce n'est point dessein prémédité, j'en conviens : c'est vivacité ; mais celte vivacité , ne fallait-il pas la modérer? ne fallait-il pas vous en défier? ne fallait-il pas profiter de tant d'occasions , où vous avez reconnu vous-même qu'elle vous avait emporté au delà des bornes? En serez- vous quittes quand vous direz à Dieu : Je n'y pensais pas. Il vous répondra que vous deviez y penser. Car que vous n'y ayez pas pensé, le prochain n'en souffre pas moins ; et c'est à vous de voir par où vous pourrez le dédommager.
Concluons, Chrétiens : voilà les principes de la médisance; or, de tels principes, que peut-il venir que de mauvais et de corrompu ? Si donc nous voulons acquérir la vie éternelle et nous garantir d'un des dangers les plus présents d'en être exclus pour jamais; si môme dès ce monde nous voulons couler d'heureux jours et couper la racine de mille peines, de mille disgrâces, de mille affaires désagréables : Quivult diligere vitam, et diesvidere bonos (i. Petr. 3) ; que ferons-nous pour cela? c'est de suivre l'important avis que nous donne le prophète en ces courtes paroles : Prohibe linguarn tuam à malo (Ps. 33), C'est , dis-je, de veiller sur notre langue et de la régler, d'y mettre un frein , et , si je puis m'exprimer de la sorte, un frein d'équité , un frein de charité , un frein de circonspection et de sagesse qui en arrête l'intempérance et qui en réprime les saillies. Ainsi nous éviterons le désordre de celui qui fait la médisance , et vous allez encore apprendre à éviter le désordre de celui qui l'écoute : c'est la seconde partie.
SECONDE PARTIE
Qu'il se trouve des hommes assez perdus d'honneur et de conscience pour s'attaquer à l'innocence même , et pour imaginer contre elle des faits supposés et de prétendus sujets d'accusation, c'est une des iniquités les plus criantes et les plus digne? de toute la sévérité des lois. Mais que ceux encore que Dieu à établis et qu'il a