SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES RENDUS CONTRE J.-C
revêtus de sa puissance pour réprimer cette audace , l'autorisent au contraire , l'appuient et lui laissent la liberté d'inventer tout ce qui lui plaît, et de l'avancer impunément, c'est le comble et le dernier degré de l'injustice. Or, voilà néanmoins ce que fait Caïphe dans la cause de Jésus-Christ, et à l'égard des faux témoins qu'on a subornés contre cet Homme-Dieu. Comme grand-prêtre et souverain juge , Caïphe devait les rejeter et même les châtier. Il était évident que leurs témoignages se contredisaient , et par conséquent , qu'il y avait dans leurs dépositions de l'imposture et du mensonge. Il n'ignorait pas au nom de qui ils parlaient, ni de qui ils étaient les ministres et les suppôts. Ils savaient qu'ils étaient gagés par les ennemis du Fils de Dieu pour l'opprimer et le faire périr. Mais bien loin de s'opposer à une si damnable entreprise et de confondre ces calomniateurs, il les reçoit favorablement, il les ('coûte , il se joint à eux, il tire de la bouche du Sauveur du monde un aveu touchant sa divinité, dont il lui fait un crime et qu'il traite de blasphème : Quid adhùc desideramus testes? Audistis blasphemiam (Marc. 14). Pourquoi tout cela? c'est qu'il entrait dans toutes les passions des scribes et des docteurs de la Synagogue; c'est qu'il était lui-même d'intelligence avec les Juifs, piqués contre Jésus- Christ; c'est qu'il était bien aise d'avoir, pour le condamner, des preuves au moins apparentes, s'il ne pouvait en avoir de réelles et de solides. Voilà ce qui le rend si facile à entendre tout, quelque peu de vraisemblance qu'il y découvre , et quelque persuadé qu'il soit que ce sont autant d'inventions et autant d'artifices de la plus injuste et de la plus violente cabale.
De là, Chrétiens, que viens-je vous enseigner, ou de quelle erreur voudrais-je aujourd'hui vous détromper? Appliquez-vous à ce point de morale, dont on n'a pas dans le monde une idée assez juste, et sur lequel on suit sans scrupule des principes très-contraires néanmoins, et à la raison , et à la religion. D'être auteur de la médisance , de la faire et de la débiter, c'est ce que les âmes vraiment chrétiennes reconnaissent aisément pour une injustice et un désordre; mais d'y prêter seulement l'oreille , de s'y rendre attentif, de ne l'arrêter pas autant qu'il est possible, et de n'y former nulle opposition, c'est ce qu'on ne pense guère à se reprocher, et ce qu'on met au rang des fautes les plus légères et les plus pardonnables. Or, je soutiens que sans rien dire soi-même au désavantage du prochain, on peut toutefois, par la seule attention qu'on donne à la médisance , pécher très-grièvement. Je soutiens que si c'est un crime d'attaquer et de blesser l'honneur d'autrui, c'en est pareillement un de ne le défendre pas de tout son pouvoir et de ne le pas maintenir. Je soutiens que Dieu, là-dessus , nous a chargés de l'intérêt de nos frères , que c'est un devoir, sinon de justice, au moins de charité; et que de manquer à cette loi indispensable, c'est désobéir à un précepte divin , et par là même, s'exposer à une éternelle damnation.
Je le soutiens, dis-je; et voilà pourquoi saint Bernard disait de la médisance, que c'est un étrange mal et bien funeste, puisque du môme trait elle cause la mort à trois personnes : à celui qui médit, à celui dont on inédit, à celui devant qui l'on médit ; à celui qui
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médit, et qui perd la vie de l'àme en perdant la grâce de Dieu; à celui dont on médit, et qui perd en quelque sorte la vie civile en perdant la réputation qui l'y entretenait; enfin , à celui devant qui l'on médit, qui perd la charité , dès-là qu'il en abandonne les intérêts, et qu'il permet qu'elle soit violée en sa présence. Tout ceci ne souffre nulle contestation ; mais il faut le développer encore davantage, afin que vous en ayez une intelligence plus parfaite, et que vous sachiez précisément à quelles règles vous pouvez dans la pratique et vous devez vous en tenir.
Je dis donc qu'il y a , selon la distinction commune , trois états différents, soit à l'égard de celui qui fait la médisance, ou à l'égard de celui qui l'écoute : un état de supériorité, un état d'égalité, et un état de dépendance. Comme je ne veux rien outrer, je conviens que chaque état a ses obligations particulières, et que dans tous ce ne sont pas les mêmes. Suis-je dans un état supérieur à celui du médisant? Je puis lui fermer la bouche; je puis user de mon autorité pour interrompre ses discours trop libres et trop mordants; je puis hautement lui déclarer et lui faire entendre que ce n'est point par de tels entretiens qu'on me peut {)laire, que le christianisme nous les interdit , et qu'étant chrétien, je ne suis pas dans une disposition à les tolérer, ni à les agréer. Suis-je dans un état égal , ou même dans un état inférieur? je n'ai pas le même droit alors de résister en face à la médisance, ni de m'élever aussi ouvertement contre elle et avec la môme force : mais je puis au moins me taire, et par mon silence la laisser tomber; mais je puis, par un air grave et sérieux, donner à connaître que je n'entre point en tout ce qu'on me dit, et que je n'y prends point de part; mais je puis, par des propos éloignés, couper la conversation, et peu à peu la tourner sur d'autres sujets ; mais je puis même, par quelques paroles d'excuse, couvrir les choses, les justifier ou les adoucir : car c'est ainsi que la charité le demande. Sans cela, que fais-je? Je me rends responsable devant Dieu de la médisance qui se commet , et j'en fais retomber sur moi l'iniquité. Voulez-vous savoir comment? vous n'aurez pas de peine à le comprendre.
En effet, c'est une illusion de penser que nous n'ayons à répondre que de nos propres péchés. Les péchés d'autrui", selon la part que nous y avons, doivent entrer dans le compte que Dieu exigera de nous; ou, pour mieux dire, les péchés d'autrui nous deviennent propres et personnels, dès-là que nous y participons, que nous y coopérons, que nous les favorisons, et que nous les fomentons. Or, écouter la médisance . je dis l'écouter sans nécessité, sans contrainte, d'une volonté délibérée et d'un plein gré, quand on pourrait, ou la repousser directement et la combattre, ou l'éluder adroitement et la détourner, c'est sans contredit y participer, c'est y coopérer, c'est la favoriser et la fomenter.
Pour vous en convaincre d'une manière sen-^ible, supposons l'esprit de charité tellement répandu dans le christianisme, que la médisance y trouvât partout des contradictions; que la plupart des chrétiens fussent prévenus de telle sorte et disposés contre elle, que personne ou presque personne ne lui applaudît ; que le pouvoir des maîtres fût employé à la bannir de devant eux et à la proscrire;