‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 59 sur 92 · SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES EENDUS CONTRE J.-C · texte numérisé non relu

SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES EENDUS CONTRE J.-C

que la fermeté des égaux et même des inférieurs fût asRtz constante pour y témoigner toujours une certaine répugnance , pour y former toujours (juelque obstacle, du moins pour n'y consentir jamais, pour ne l'approuver jamais, pour ne marquer jamais par aucun signe, ni par aucune parole, qu'on y fît réflexion, et que l'esprit y fût appliqué : ah! mes Frères, dites-moi s'il y en aurait un seul? La médisance, ne trouvant point d'auditeurs favorables, ne recevant point d'éloges capables de la flatter et de l'exciter, se voyant au contraire, ou honteusement rebutée, ou reçue froidement et négligée, oserait-elle se produire? le chercherait-elle avec tant d'ardeur? serait-elle si hardie et si téméraire à s'expliquer ? n'y garderait-elle pas plus de mesure , n'y apporlerait-elle pas plus de réserve? Il est donc incontestable que ce qui l'entretient, et ce qui lui donne dans le monde un empire si étendu, c'est le bon accueil qu'on lui fait, et l'accès facile qu'elle rencontre dans tous les lieux où elle se présente. D'où il s'ensuit que la malice n'en doit pas être seulement attribuée au médisant, mais qu'elle doit rejailhr encore sur tous ceux qui contribuent à la médisance, en lui laissant une pleine liberté de lancer ses traits sur qui il lui plaît, et comme il lui plaît. C'est pour cela que saint Jérôme s'écriait : Heureuse la conscience qui no s'attache, ni k voir le mal , ni à l'entendre! Félix conscientia quœ nec audit , nec aspicit malum ! Prenez garde, je vous prie : ce saint docteur ne se contente pas de dire, qu'heureux est l'homme qui ne se porte point à mal parler, mais qui ne s'arrête pas même à écouter le mal : pourquoi? parce qu'il se met par là à couvert d'un des péchés les plus griefs, et en même temps les plus ordinaires.

Non, mes chers Auditeurs, rien de plus ordinaire que d'avoir les oreilles ouvertes à tous les mauvais contes qui se font , et à toutes les histoires scandaleuses qui se récitent. Je puis ajouter, que c'est aussi l'un des plus dangereux écueils où l'innocence soit exposée dans le commerce du monde. Une âme chrétienne et prévenue des sentiments de la religion, peut, avec moins de difficulté, s'abstenir de la médisance et ne la prononcer jamais elle-même; mais de ne la pas entendre , c'est de quoi il n'est pas possible de se garantir sans une vigilance continuelle sur soi-même, et sans une résolution à l'épreuve de toutes les occasions et de toutes les tentations. De là vient, pour peu qu'on ait la conscience timorée, qu'il est rare que nous allions parmi le monde, et que nous nous mêlions dans les conversations du monde, sans en revenir avec quelque scrupule dans le cœur sur ce qui s'est dit du prochain, et sur la manière dont nous l'avons reçu. Je me trompe, Chrétiens, et je devrais plutôt reconnaître , en ie déplorant , qu'il est rare et trèsrare que nous ayons là-dessus le moindre scrupule , parce que la plupart ne comptent pour rien d'écouter une médisance , et d'en raisonner avec celui qui la fait. On l'écoute avec indilférence, on l'écoute avec complaisance, on l'écoute par un respect humain et par une lâche condescendance , on l'écoute par une vaine curiosité; et ce qu'il y a de plus criminel enfin, on l'écoute par une secrète malignité. Autant de caractères, ou autant de degrés à distinguer, dans le péché dont on se charge devant Dieu. Suivez-moi,

Un l'écoute avec indifférence. Gomme on n'est guère touché fies intérêts du prochain, et qu'on ne se croit nullement engagé dans sa cause, on laisse parler chacun ainsi qu'il juge à propos. Ce n'est pas mon affaire, dit-on, et cela ne me regarde point; ce n'est point moi qui ai entamé celte matière, et dans tout cet entrelien , je n'ai été qu'auditeur et que témoin. Sur ce beau principe, on se rassure, et l'on se tient quitte de tout. Si , dans les visites qu'on rend et qu'on reçoit , si dans les compagnies que l'on fréquente , la charité est fidèlement observée et l'honneur d'autrui ménagé, on en est bien aise , et l'on en bénit le Seigneur; mais du reste, que la médisance y vienne prendre place, que la réputation de celui-ci ou de celle-là y soit impitoyablement déchirée, on en est peu en peine : pourquoi? parce qu'on ne peut se figurer qu'on en soit complice; parce qu'on ne peut se mettre dans l'esprit qu'on ait sur cela d'autre obligation que de se tenir neutre et de ne se point déclarer : comme si, voyant mon frère attaqué avec violence et sur le point de périr, je pouvais sans crime l'abandonner à l'ennemi qui le poursuit, et lui refuser mon secours, lorsque je suis en état de le sauver. Il n'est pas nécessaire, pour connaître l'indignité d'une telle conduite et pour la condamner, d'avoir recours à la religion : il suffit de consulter la loi de la nature et la raison.

On l'écoute avec complaisance. De tout temps la médisance a été, et est encore plus que jamais l'assaisonnement des conversations. Tout languit sans elle, et rien ne pique. Les discours les plus raisonnables ennuient, et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que faut-il donc pour réveiller les esprits et pour y répandre une gaîlé qui leur rende le commerce de la vie agréable? 11 faut que dans les assemblées le prochain soit joué et donné en spectacle par des langues médisantes; il faut que par des narrations entrelacées des traits les plus vifs et les plus pénétrants, tout ce qui se passe de plus secret dans une ville, dans un quartier, soit représenté au naturel et avec toute sa difformité; il faut que toutes les nouvelles du jour viennent en leur rang et soient étalées successivement et par ordre. C'est alors que chacun sort de l'assoupissement où il était, que les cœurs s'épanouissent, qnc l'altention redouble, et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle; et quoiqu'on ne lui marque pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre, il le voit assez par la joie qui paraît sur les visages, par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots, par les signes, par les gestes, les coups de tête. Tout l'anime; et se trouvant en pouvoir de tout dire, sans que personne l'arrête, où sa passion, où son imagination ne l'emportcnt-elles pas? On ne se retire point qu'il n'ait corSé, et l'on s'en revient enfin d'autant plus content de «oi, que sans blesser, à ce qu'on prétend, sa conscience, on a eu tout le divertissement de la conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante. Voilà co qu'on met au nombre des amusements permis, et de quoi l'on s'imagine être en droit de goûter toute la douceur, sans que l'innocence de l'âme en soit endommagée.

On l'écoute par un respect tout humain et par une lâche condescendance. C'est un ami qu'on craint de choquer, c'est un maître

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