‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 60 sur 92 · SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES RENDUS CONTRE J.-C · texte numérisé non relu

SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES RENDUS CONTRE J.-C

qu'on ménage et qu'on veut flatter, c'est mêrae un inférieur qu'on n'a pas la force de reprendre, et dont on se laisse dominer. Ou sait bien ce qui serait du devoir de la charité , et l'on voudrait y satisfaire ; mais l'assurance et le courage manquent. On gémit intérieurement de la contrainte où l'on est, et l'on se reproche sa faiblesse, mais on ne peut venir à bout de la surmonter. De là ce consentement forcé, mais apparent, qu'on donne à la médisance. On la condamne dans le fond du cœur : mais de la manière dont on y répond, il semble au dehors qu'on l'approuve; il semble qu'on entre dans toutes les pensées du médisant, dans toutes ses idées et tous ses sentiments. Or, par là même on l'y confirme; et bien loin de le guérir, on le perd, et l'on se perd soi-même avec lui.

On l'écoute par une vaine curiosité. Combien de gens veulent être informés de tout et tout savoir? je dis tout ce qui ne les regarde point , et qui ne les intéresse en rien. Car voici ce qu'il y a souvent de plus étrange et de plus bizarre : c'est qu'on ignore ses propres affaires , qu'on n'a nul soin de les apprendre ni d'examiner ce qui se fait dans sa propre maison, tandis qu'on veut avoir une connaissance exacte des affaires des autres, et qu'on tient, en quelque sorte, registre de tout ce qu'ils font et de tout ce qui se fait chez eux. Au lieu donc de rejeter mille rapports, non-seulement inutiles, mais très-injurieux et très-pernicieux, on en est avide, on les recherche , et l'on en recueille jusqu'aux moindres particularités. C'est ce qu'on appelle ouvertures de cœur, confidences; et moi, c'est ce que j'appelle perfidies et médisances. C'est ce qu'on tâche de justifier par le droit de l'amitié ; et moi, c'est ce que je réprouve par le droit de la charité. Et où est-elle cette charité évangélique? comment l'accorder avec ces tours d'adresse, avec ces perquisitions, ces questions subtiles et captieuses avec ces longs circuits, pour amener une personne dans le piège , pour lui tirer ce qu'elle a de plus caché dans l'àme, pour l'engager insensiblement à vous le révéler, pour abuser de son ingénuité, ou plutôt de sa simplicité? Il faudrait lui enseigner à se taire, et l'on use de toutes les industries et de toutes les instances, pour lui arracher une parole qu'elle devrait retenir. Cependant on se sait bon gré d'avoir découvert telle chose qui n'est pas connue; on en triomphe, on s'en fait un faux mérite; et ce sera beaucoup si dans peu on ne la rend pas publique, et l'on ne produit pas au jour tout le mystère. Achevons.

On l'écoute par une secrète malignité. Un homme a des précautions à prendre et des mesures à garder; il n'aurait pas bonne grâce de s'élever hautement contre cet autre, et de déclamer contre lui; on ne l'en croirait pas, et tout ce qu'il dirait ne ferait nulle impression , on l'attribuerait à chagrin , à ressentiment, à prévention, à mauvaise volonté, parce qu'ils sont mal ensemble, et qu'ils ne se voient point; parce qu'ils sont liés à des partis tout contraires, et que le monde est instruit de leur division ; parce qu'ils sont actuellement en concurrence pour un emploi, pour une charge, pour quelque avantage que ce puisse être. Mais s'il ne peut s'expliquer lui-même, et s'il ne lui convient pas, qu'il lui est doux de trouver quelqu'un qui prenne sa place et qui parle pour lui! Peutêtre par bienséance en fera-t-il paraître quelque peine; peut-être

môme affectera-t-il (Texcuser ce qu'il entend, et d'y donner un bon sens. Mais que la malignité est artificieuse 1 il en dira trop peu pour une solide justification, et assez pour animer l'entretien, et pour engager encore à de plus amples détails et à de nouvelles médisances. Voilà le fruit de celte prétendue morlération. Autant et mieux vaudrait-il qu'il eût ouvert son cœur, qu'il en eût suivi tous les sentiments, et qu'il eût jeté au dehors tout le fiel dont il est rempli.

Quoi qu'il en soit, mes Frères, préservons-nous de la médisance comme du poison le plus contagieux et le plus mortel. C'est l'idée que nous en fait concevoir le Saint-Esprit , en comparant la langue du médisant avec la langue du serpent : Acuerunt linr/uas suas sicut serpentis {?s. 139). Le serpent pique; ce n'est qu'une morsure : mais de cette morsure le venin se communique dans toutes les parties du corps. Le médisant parle; ce n'est qu'une parole : mais bientôt cette parole retentit partout; on se la redit les uns aux autres, et pour user de cette figure, comme un souffle empesté, elle infecte également, et toutes les bouches d'où elle sort, et toutes les oreilles où elle entre. Ne nous arrêtons point tant à examiner ce que fait le prochain et ce qu'il ne fait pas. Si Dieu nous en a confié la conduite, veillons-y avec toute l'attention nécessaire ; mais du reste , en y observant toutes les règles d'une correction charitable; c'est-à-dire, en l'avertissant, en le reprenant de lui à nous, et non en publiant ses imperfections et ses vices, ni en le décriant. S'il ne dépend point de nous, et que nous n'en soyons point responsables, qu'avons-nous à faire de rechercher ses actions? de quelle autorité entreprenons-nous de le juger et de le censurer? Chacun devant Dieu portera son fardeau ; c'est à chacun de penser à soi , sans vouloir étendre plus loin ses vues. Que de soins superflus dont on se délivrerait ! que de retours fâcheux qu'on s'épargnerait ! que de querelles et de démêlés qu'on préviendrait, que de péchés qu'on éviterait! Combien une médisance a-t-elle troublé de familles, de sociétés, de communautés? combien a-t-elle blessé de consciences, et combien d'àmes a-t-elle damnées? De toutes les tentations dont nous avons à nous garantir, on peut dire que celle-ci est, non-seulement la plus universelle, mais la plus dangereuse et la plus difficile à vaincre. L'Apôtre saint Jacques en était bien persuadé , et nous n'éprouvons que trop tous les jours la vérité du témoignage qu'il en a rendu , quand il nous dit que la langue est un feu qui ne cherche qu'à s'échapper et à consumer tout : Et lingua ignis est (Jacob. 3); que c'est un mal inquiet , qui n'a point de repos et qui n'en donne point : Inquietum malum ; qu'il n'y a aucune espèce de bêtes si sauvages et si farouches que l'homme n'ait su réduire , mais que pour la langue , ou ne la peut dompter : Linguam autcm nullus hominum domarepotest. Et n'est-ce pas elle en elfet qui fait tomber les plus sages, et qui entraîne les plus vertueux? Il n'y a point d'état où elle n'ait causé des dommages infinis.

Au reste, mes chers Auditeurs, si nous nous sentons quelquefois atteints de ses coups, et si nous nous voyons en butte à la médisance, nous avons dans Jésus-Christ un beau modèle de patience. Imitons ce divin Maître, et ne soyons point plus jaloux de notre

réputation qu'il ne l'a été de la sienne. Ou ce qu'on dit de nous est vrai: reconnaissons-le humblement devant Dieu, et consentons, puisqu'il le permet, à en porter devant les hommes toute la confusion. Ou c'est sans fondement et sans raison qu'on nous accuse : contentons-nous, pour notre défense, d'une simple exposition du la vérité, et laissons au Seigneur le soin d'une plus entière justification; 11 y pourvoira dès cette vie môme, au moins dans l'autre. Quand le monde nous comblerait de ses malédictions, nous sommes heureux si nous pouvons à ce prix mériter les bénédictions du ciel, et obtenir la gloire éternelle, que je vous souhaite , etc.

Sur le Jugera eut du. Peuple contre Jésus -Clirist, eu faveur de Barabbas.

ANALYSE

SUJET

Pilate leur dit : Qui voulez-vous qu'on vous remette des deux? Barabbas, dirent-ils. Pilate leur repartit :

Que ferai-je donc de Jésus qu'on appelle Christ ? Tous lui répondirent :

Qu'il soit crucifié Que son sang

retombe sur 7ious et sur nos enfants.

— Image naturelle du péché et du pécheur qui le commet.

DIVISION

Malice du péché , 1 re partie. Peine du péché , 2" partie. L'une et l'autre ne se trouvent ici que trop bien exprimées,

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