‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 68 sur 92 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Oui, Chrétiens, c'était depuis la naissance du monde, où l'homme rebelle et criminel osa se révolter contre l'ordre de son Créateur et de son Dieu; c'était, dis-je, depuis ce premier péché, que la justice du ciel attendait une victime capable de l'apaiser, et demandait un sacrillce digne de la majesté du Seigneur violée et outragée. Ce n'est pas que dans le cours de tant de siècles écoulés depuis cette chute fatale à toute la nature humaine, les hommes n'eussent

offert à Dieu des hosties , et qu'ils ne lui eussent présenté divers sacrifices pour reconnaître sa souveraine grandeur et pour l'honorer; mais ces hosties n'étaient, ou que des fruits de la terre, ou que de vils animaux ; et de tels sacrifices ne pouvaient ôlre proportionnés à la dignité du Maître dont il s'agissait de réparer l'honneur et de venger les intérêts. Il n'y avait donc qu'une personne divine, il n'y avait que le sang d'un Dieu qui pût effacer pleinement et laver l'offense faite à un Dieu. Or, voilà ce qui s'accomplit au Calvaire, et c'est laque cette justice si rigoureuse et si inflexible dans la défense de ses droits, trouve enfin toute la satisfaction qu'elle avait si longtemps exigée sans la recevoir, et qui lui était due par tant de titres.

Car quelle victime lui est immolée sur l'autel de la croix? un Homme-Dieu , le Fils éternel de Dieu , égal à son Père, et possédant comme lui toute la plénitude de la divinité : hi ipso inhabitat omnis plenitudo divinitatis (Colos. 2). Dès le moment de son incartion, il avait déjà commencé ce grand sacrifice, puisqu'il n'était descendu sur la terre qu'en qualité de victime, et qu'il ne s'était revêtu d'un corps mortel, que pour en faire hommage au Créateur de l'univers , et pour le lui offrir en holocauste. Dans le temple de Jérusalem , il avait continué et comme perfectionné ce même sacrifice, lorsqu'il voulut être porté solennellement entre les bras de Siméon , et présenté par les mains de Marie. Mais tout cela n'était encore que le sacrifice du matin , et nous voici présentement au sacrifice du soir; à ce sacrifice où la victime doit être consumée tout entière; à ce sacrifice où tendaient depuis trente-trois ans toutes les vues , toutes les démarches , toutes les actions du Rédempteur des hommes ; à ce sacrifice par où toute la gloire du Seigneur devait être' réparée et tous les droits de sa justice rétablis.

Mais, que dis-je, et quelle dette le soumettait à cette inexorable justice, cet agneau de Dieu, cet agneau sans tache? de quelle offense pouvait-il être coupable, et qu'avait-il fait qui lui attirât la colère d'en-hautet qui l'exposât à un tel opprobre et à une telle mort? ah! Chrétiens auditeurs, c'est un mystère que vous ne pouvez ignorer, et c'est sur ce fondement qu'est établie et que roule toute la religion. Vous savez que de lui-même et de sa nature, ce Sauveur du monde est la sainteté par excellence; que dans le céleste séjour et dans les splendeurs éternelles, il reçoit les adorations de tous les esprits bienheureux, et en fait toute la félicité; que même dans cette terre d'exil où il a paru, et que dans celte vallée de larmes où il a voulu converser avec nous , il ne connut jamais le mal que pour le combattre et pour le détruire ; enfin , que c'est à lui que fut rendu plus d'une fois cet éclatant témoignage, qui retentit le long du Jourdain , et qui se fit entendre sur le Thabor : Voilà mon Fils bien-aimé, l'objet de mes complaisances : Hic est Filins meus dilectus in quo mihi benè complacui (Matth. 27). Vous en êtes instruits, et ce sont autant d'articles de votre créance. Mais- ce que vous enseigne aussi la même foi que vous professez, c'est que pour l'expiation du péché, ce Sauveur si saint en luimême, a pris toutefois la forme de pécheur; c'est que n'ayant jamais commis de péché, et étant incapable d'en commettre, il e

Bourdalout. — 4 IJ

néanmoins voulu porter sur son corps tous nos pùchés : Qui peccata nostra ipsepcriulit in corpore suo (i. Petr. 2) ; que son Père l'en a chargé, et qu'il en a été tout couvert : Posuit in eo iniquitatem omnium nostrûm (Isaï. 53). Tellement que nous le pourrions comparer à cette nuée qui conduisait les Israélites dans le désert, et qui , toute lumineuse d'une part, était de l'autre toute ténébreuse. Or, c'est justement sous cet aspect si dilforrae et si alTreux, que le ciel aujourd'hui le considère, et c'est sous cette lèpre du péché que la justice de Dieu l'envisage comme un objet digne de toutes ses vengeances. Voilà pourquoi elle s'arme contre lui , pourquoi elle le poursuit le glaive à la main , pourquoi elle prononce l'arrêt de sa mort.

Comment donc, afin de vous tracer encore de tout ceci une figure plus naturelle et plus propre, comment paraît-il au Calvaire? Représentez-vous, mes chers Auditeurs, cette malheureuse victime dont parlait saint Paul aux Hébreux , sur laquelle on mettait toutes les iniquités du peuple pour les expier, et qu'on jetait hors du camp pour la brûler. Ainsi Dieu l'avait ordonné dans l'ancienne loi; et qu'était-ce là, dit l'Apôtre , qu'une image sensible de ce qui devait s'accomplir dans la personne de Jésus-Christ? On le conduit hors delà ville, on le fait monter au Calvaire : c'est le dernier théâtre où il va paraître , et c'est là que l'attend la divine justice à qui il s'est rendu responsable, et qu'elle vient ordonner de son supplice et l'exécuter par les mains des bourreaux qu'elle a choisis pour ses ministres. Car souffrez, mes Frères , que je vous fasse part d'une pensée qui me touche, et qui doit vous remplir comme m.oi d'une horreur toute religieuse. Quaniî Dieu chassa le premier homme du paradis terrestre où il avait péché, l'ange du Seigneur se fit voir armé de l'épée, et ferma pour jamais l'entrée de ce jardin de délices. Ce fut encore par le ministère de l'ange exterminateur que Dieu frappa l'armée de Sennachérib , et que pour le salut de son peuple il fit éclater contre ce prince orgueilleux toute sa puissance. Mais quand, pour le salut du monde entier, il est question de consommer le sacrifice de ce divin médiateur, sur qui sont tombés tous les péchés des hommes et qui les doit effacer de son sang, je m'imagine que la suprême et souveraine justice descend elle-même, et que sans se montrer, elle préside à tout ce qui se passe dans cette sanglante et terrible exécution.

Non, Chrétiens, ne croyons pas que ce soit seulement ici la fureur des Juifs qui agisse, ni la cruauté des soldats : c'est la justice de Dieu. C'est elle, prenez garde, c'est elle qui veut que ce Dieu- Homme soit encore une fois dépouillé de ses habits , et qu'il ne lui reste pas même une robe qui le couvre : pourquoi? afin que par ce dépouillement total et cette extrême pauvreté, il porte la peine de toutes les injustices où nous a engagés et où nous engage tous les

i'ours une envie démesurée d'avoir un attachement excessif aux )iens de la vie. C'est elle qui veut qu'on l'étende sur la croix , et qu'en l'y étendant on lui disloque tous les membres; que pour l'y attacher, on se serve, non de liens, mais de clous, qu'on lui eh perce les pieds et les mains, et qu'on les y enfonce avec violence : pourquoi? afin que dans sa chair il expie tous les dérèglements de

la nôtre, tant de sensualités, tisnt de commerces criminels, tant de sales [tiaisirs , tant d'excôr^ et d'abominations. C'est elle qui veut qu'il obéisse à d'infâmes bourrec;::x; que, sans résister un moment ni prononcer une parole, livré a I.^ur pouvoir et soumis à leurs ordres, il se laisse remuer, traînrr, tourmenter selon qu'il leur plaît : pourquoi? afin que par une telle snumipsion il répare celte fatale désobéissance de nos premiers parents qiu nous a tous perdus, et que ce soit encore le châtiment de tant de transgressions de la loi du Seigneur, qui nous sont particulières et personnelles; de tant de résistances à ses adorables volontés, de tant de révoltes intérieures dans les afflictions qu'il nous envoie , et de tant de murmures et de plaintes. C'est elle qui veut qu'il soit placé au milieu de deux voleurs et crucifié avec eux ; que dans cet état on l'élève , on le fasse voir, on l'expose aux yeux de Jérusalem , et que le ciel et la terre soient témoins de sa honte : pourquoi? afin que cette ignominie publique soit la juste punition de toutes les enflures de notre cœur, de toutes ses complaisances et ses vanités , de tous ses projets ambitieux , et de tout son orgueil.

N'est-ce pas assez, justice de mon Dieu, et n'ôtes-vous pas enfin satisfaite? Sur quelle partie de ce corps sacré frapperez-vous encore, qui ne soit déjà toute couverte de plaies? Voyez et considérez ; voyez ces yeux tout éteints, cette bouche toute livide , ce visage tout, meurtri , ce sein tout déchiré et tout ouvert par le nombre des blessures qu'il a reçues; voyez ces pieds, ces mains, changés eu des sources de sang. Quels nouveaux opprobres a-t-il à essuyer? Le voilà comme abîmé, comme anéanti dans la confusion : il en est rassasié , selon l'expression de votre prophète , et si je l'ose dire , il en est comme enivré. Il n'importe : cette implacable justice a néanmoins toujours le bras levé , et ne le retirera point que sa victime n'ait été détruite : Sed adhiic manus ejus eœtenta (Isaï. 5).

C'est donc elle , suivez-moi, c'est elle qui veut qu'on s'assemble autour de ce Dieu souffrant, et que bien loin de le plaindre, on vienne insulter à ses souffrances ; qu'on lui reproche qu'il ne peut se sauver lui-même, après avoir sauvé les autres; qu'on le traite de profanateur et de destructeur du temple; qu'on blasphème son saint nom, et qu'on profère contre lui mille anathèmes : pourquoi? parce que c'est à lui d'acquitter par là tant de discours injurieux, tant de railleries malignes et piquantes, tant de paroles outrageantes, de paroles licencieuses et dissolues, de paroles impics et scandaleuses que nous met dans la bouche, et contre le prochain , et contre Dieu même , ou la médisance, ou l'animosité et la colère, ou le libertinage et l'irréligion : Sed adhùc manus ejus extenta. C'est elle qui veut que dans la soif qui le presse , et que lui cause l'extrémité de sa faiblesse et le dernier épuisement où il est réduit, on ne lui présente à boire que du vinaigre et du fiel : pourquoi? parce que c'est dans l'aigreur et l'amertume de ce breuvage que doivent être lavées , si je puis m'exprimer de la sorte , les grossières débauches et les intempérances de tant de mondains, leur avidité insatiable, leurs délicatesses infinies à flatter leur goût et à contenter tous leurs appétits : Sed adhiic manus ejus extenta. C'est elle qui yeut que dans un accablement si général toute res-

source lui manque , môme de la part de son Père; qu'il en soit comme abandonné ; qu'il n'en reçoive nul secours, nul appui sensible; que plus rigoureusement traité qu'il ne le fut au jardin, où le ciel au moins parut s'intéresser en sa faveur, et prit soin par le ministère d'un ange de le conforter, il soit désormais destitué de tout soutien; c'est à-dire , que son humanité roit délaissé- de sa diviuité, et que livrée à elle-même elle tombe dans la plus profonde et la plus mortelle désolation : pourquoi ? parce qu'il ne peut mieux satisfaire que par cet abandonnement, pour toutes les fausses joies du monde dont nous sommes si enchantés, pour toutes les vaines consolations que nous cherchons dans les créatures, pour la confiance trompeuse que nous y avons, pour l'indigne préférence que nous leur donnons et le pro'ligioux oubli de Dieu où nous vivons. Quepuis-je encore ajouter? Scd adhùc manus ejus extenta; c'est elle qui, sans se relâcher jusqu'au dernier souffle de vie qui lui reste , veut enfin qu'il expire entre les bras de la croix, et qu'avec ce grand cri qu'il pousse vers le ciel, il achève de rendre l'àme , et mette le sceau à l'œuvre de notre rédemption : pourquoi? parce que c'est par cette mort temporelle d'un Dieu , que nous devons être délivrés d'une mort-éternelle : Jésus autem , emissà voce magna, expiravit (Marc. 15).

Quelle terreur, Chrétiens, et quelle consternation 1 La seule frayeur de ce lugubre spectacle et d'un tel acte de justice sur une personne divine ne dut-elle pas suffire pour ébranler toute la nature et la déconcerter? aussi la terre en trumbla, et le voile du temple se déchira, le soleil s'éclipsa, les pierres se fendirent , et les tombeaux en furent ouverts. Or, si cet effroi a pu se communiquer aux ôtres même inanimés, et agir sur eux , comment doit-il se faire sentir à nous, et quels effets doit-il proiuire dans nos cœurs?

Car quoique le plus essentiel et le premier de tous les motifs qui doivent nous attacher à Dieu et à la pratique de nos obligations, soit la reconnaissance et l'amour, toutefois une crainte chrétienne de la justice de Dieu, des vengeances de Dieu et de ses redoutables châtiments, n'a rien que de louable , rien que de saint et de salutaire. Jésus-Christ lui-même , dans son Evangile, en a fait la matière de ses plus fortes instructions, et y a employé les expressions les plus vives et les menaces les plus effrayantes. Ce n'était pas seulement au peuple qu'il les faisait entendre , ui aux pécheurs engajrés dans le monde , mais à ses disciples et à ses apôtres, parce que cette crainte des jugements du Seigneur convient à tous les états du christianisme et à tous les degrés de perfection.

Je ne puis donc rien faire de plus important pour votre salut, que de la réveiller dans vos âmes, et de vous apprendre à tirer de la croix du Sauveur et de sa mort que nous méditons et que nous pleurons, une des con.<équences les plus naturelles et les plus solides , quoique la moins ordinaire et la moins connue , savoir, que c'est une chose souverainement à craindre , de tomber dans les mains du Dieu vivant : Ilorrendum est incAderc in manus Dei vivcntis (îlebr, 10). Je dis conséquence la moins ordinaire et la moins connue. En effet, nous sommes accoutu-^K'S à ne considérer le mystère d'un Dieu crucifié que parce qu'il a de consolant pour nous^ et

nous n'en tirons presque jamais d'autre conclusion , que de nous conOcr en Dieu et dans reliicacc de ses rnôriLes. Confiaîico , mes chers Auditeurs, trop bien fondée, pour entreprendre de l'alfaiblir, et espérance que je suis bien éloigné de condamner , puisque je prétends au contraire vous l'inspirer dans la suite de ce discours, et vous y affermir. Mais ce que je voudrais d'abord vous faire comprendre, et ce qui demande toute l'attention de vos esprits, c'est que ce mystère de grâce est en môme temps un mystère de justice, et de la justice la plus formidable; c'est que s'il a de quoi nous encourager et nous rassurer, il n'y en a pas moins de quoi nous intimider et nous consterner: comment cela? faites-en avec moi la réflexion , et entrez dans ma pensée.

Quand le prince des Apôtres, saint Pierre, écrivant aux premiers fidèles, voulait leur donner une idée de la justice de Dieu qui les retînt dans le devoir, ou qui les engageât promptement à s'y remettre, si le péché les en avait écartés, il leur proposait l'exemple des anges rebelles et leur condamnation. Craignez, mes Frères, disaitil, et n'oubliez jamais à quel Dieu vous avez affaire : on ne s'attaque point à lui impunément , et l'on n'échappe point au bras de sa justice et à ses coups. Il n'a pas môme pardonné à ces esprits qu'il avait créés dans le ciel et enrichis des dons les plus excellents ; mais dès qu'ils se sont révoltés , et dès le premier péché qu'ils ont commis, il les a liés avec les chaînes de l'enfer, il les a chassés de son royaume , et précipités dans l'abîme, pour y ôtre éternellement tourmentés : Deus angelis peccantibus non pepercit , sed rudcntibus inferni detractos in tartarum tradidit cruciandos (ii. Petr. 2). Or, que devons-nous donc attendre de sa colère, si nous l'irritons contre nous? et puisque des anges bien supérieurs à nous et en force, et en puissance, ne peuvent néanmoins soutenir la rigueur du jugement qu'il a porté contre eux, et qui les a rendus autant de sujets d'exécration, que deviendrons-nous, fragiles créatures, qui ne sommes devant lui que de faibles roseaux qu'il peut renverser et briser du moindre souffle? Angeli fortitudine et virtute cùm sint majores^ non portant advcrsùm se execrabile judicium (Jbid.). Tel était le raisonnement du saint apôtre : mais sans oublier en aucune sorte le respect que je dois à une si grande autorité, je ne fais point difficulté de dire que nous avons dans la mort de notre divin Maître une preuve mille fois encore plus touchante et un exemple plus convaincant. Car ce ne sont plus seulement des anges que Dieu, comme souverain juge, n'a pas épargnés, mais son propre Fils : Proprio Filio suo non pepercit (Rom. 8). D'où nous devons connaître toute la puissance de cette adorable justice, toute sa sainteté, toute sa sévérité, toute sa droiture et son inflexible équité. Remarquez, je vous prie , tous ces traits : il n'y en a pas un qui ne soit capable de nous faire trembler, pour peu que nous soyons susceptibles d'une crainte raisonnable, et sensibles à l'intérôt de notre salut.

Je dis toute la puissance de cette justice de Dieu , puisqu'elle a étendu son pouvoir jusque sur un Homme-Dieu. Après cela, qui pourra nous arracher d'entre ses mains? qui pourra lui faire violence et l'arrêter? que lui opposerons-nous, et qui sera en état de

prendre contre elle notre défense et de nous sauver? Je dis toute la sainteté de cette justice de Dieu , puisqu'elle n"a pu voir le péché sans le poursuivre, môme dans un Homme-Dieu. Ce n'étaient dans cet Homme-Dieu que les péchés d'autrui ; ce n'étaient que des péchés dont il avait contracté la dette sans être coupable de TofTense : comment en poursuivra-t-elle les auteurs, et à quel jugement doivent-ils être réservés? Je dis toute la sévérité de cette justice de Dieu, puisqu'il a fallu, pour l'apaiser, le sang et la mort d'un Homme-Dieu. Hommes vils et criminels, quoi qu'elle exerce sur vous de vigoureux, sera-ce assez pour elle; et quand elle décharge sur le juste ses plus rudes fléaux, que prépare-t-elle aux pécheurs, et peuvent-ils se promettre d'être ménagés? Je dis toute la droiture de cette justice de Dieu et son inflexible équité , puisqu'elle n'a point eu même d'égard à la dignité d'un Homme-Dieu. Qui que nous soyons et quelque intercesseur que nous ayons auprès d'elle , en vain compterons-nous de la fléchir sans une satisfaction convenable, et espérerons-nous qu'elle se relâche jamais sur cela de ses prétentions.

Ahl mes Frères, quelles vérités, et quand un pécheur, j'entends un de ces pécheurs obstinés qui vieillissent dans leurs désordres, et que toute l'ardeur de notre zèle, que toutes nos remontrances et toutes nos sollicitations ne peuvent ramener de leurs voies corrompues; quand, dis-je, à la vue du crucifix, un pécheur de ce caractère vient à se retracer toutes ses idées, de quel tremblement et de quelle épouvante doit-il être saisi? car il me semble que je puis bien lui appliquer ce que saint Léon pape a dit des Juifs , et que la comparaison n'est que trop juste. Il nous invite à contempler Jésus-Christ sur la croix : mais du reste, mes frères, poursuit ce saint docteur, à Dieu ne plaise que nous le considérions comme les impies , figurés par ces anciens Juifs à qui Moïse disait dans le désert , et au sujet du serpent d'airain : Yous aurez sans cesse votre vie suspendue devant vos yeux; vous la verrez, et bien loin que cet objet, si consolant pour les autres, anime votre confiance et dissipe vos craintes, vous serez toujours, en la voyant, dans le même trouble , parce que vous ne croirez pas y devoir trouver votre salut : Et erit vita tua quasi pendens antè te : timehis die et nocte, et non crcdes vitx tux (Dent. 28). A^oilà , continue le même saint Léon , comment, dans la suite des siècles, les Juifs incrédules et déicides ont dû encore envisager le Messie qu'ils avaient crucifié. Ils n'apercevaient en lui et dans sa croix que leur crime ; et demeurant toujours dans leur infidélité, cette vue d'un Dieu livré à la mort , devait les remplir, non point de la crainte salutaire qui part d'une vraie foi, et qui sert à nous justifier par la foi, mais de la crainte servile et désespérante dont est agitée et cruellement tourmentée une mauvaise conscience : Isti enim nihil in crucifixo Domino pTcTter facinus suum cogitare potiie^'unt , habentes timorcm , non quo jides vera justificatur, sed quo conscientia iniqua torquetur.

Triste image du pécheur ! Qu'est-ce à ses yeux que la croix de son Sauveur et de son Dieu? un monumont visible, mais terrible, de la justice du ciel : c'est-à-dire, d'une justice dont il dépend

mille fois plus encore que ce Dieu-Homme , à qui néanmoins elle a fait sentir son pouvoir d'une manière si éclatante et par un arrêt si absolu; d'une justice dont il aura en personne à subir lui-même le jugement, et à recevoir sa condamnation; d'une justice qui n'oubliera rien, qui ne passera rien, qui ne lui pardonnera rien ; d'une justice qu'il se rend tous les jours plus ennemie , en accumulant péchés sur péchés, et négligeant tous les moyens de les effacer; d'une justice devant laquelle tout ce que Jésus-Christ a fait tout ce qu'il a souffert pour lui ne lui sera de nul profit , de nul avantage , de nul usage, et ne doit même servir qu'à sa réprobation, puisqu'il ne s'en sert pas pour sa sanctification ; par conséquent, d'une justice dont il n'a rien de moins à craindre que la plus affreuse sentence et qu'un tourment éternel : TerriUlis quœdam expectatio judicii (Heb. 10). Si toute la religion n'est pas encore éteinte dans son cœur, peut-il n'être pas effrayé de ces réflexions; et pour n'en être point ému, ne faut-il pas qu'il soit tombé dans le plus mortel endurcissement?

Tout cela, dites-vous, ne l'inquiète guère , parce qu'il n'y pense point. Il est occupé de ses affaires, entêté de sa fortune, possédé de son plaisir. Il bannit tout le reste de son esprit , et il sait bien éloigner des pensées si sérieuses, et s'en délivrer. Oui, mes Frères, il le sait bien , et il ne le sait même que trop ; mais voilà justement ce que je déplore , et ce que je regarde comme le plus grand de tous les malheurs : car voilà ce qui l'entretient dans son impénitence, ce qui lui fait amasser contre lui un trésor de colère, ce qui le lui fait grossir chaque jour, jusqu'à ce qu'il en ait comblé la mesure , et que cette justice dont il ne tenait nul compte , et qui l'attendait au jour marqué, agisse enfin, ouvre elle-même le trésor de ses vengeances , et le fasse fondre sur lui pour l'accabler.

Je dis plus, Chrétiens, et s'il n'y pense point maintenant, il y pensera à la mort. Etrange renversement! A cette dernière heure où tout l'abandonnera, où tous les secours humains lui manqueront, du moins lui deviendront inutiles; où ces prétendues divinités qu'il adorait seront incapables de le soutenir, et où ces faux biens dont il jouissait sur la terre lui seront enlevés et lui échapperont , c'était la croix de Jésus-Christ , ou plutôt c'était Jésus-Christ lui-même attaché à la croix et y mourant , qui devait être sa ressource , son refuge, sa force, et ce sera le sujet de ses plus vives frayeurs et le comble de sa désolation. Le prêtre, pour le toucher, pour l'encourager, pour le consoler, et pour satisfaire au devoir de son ministère lui présentera le crucifix; il le fera souvenir que c'est son Dieu, l'auteur de son salut, qui lui tend les bras; il l'exhortera à se tourner vers lui , et à se confier en lui ; mais tandis que la parole du ministre lui frappera au dehors l'oreille sans pénétrer jusqu'au cœur, que lui dictera intérieurement sa conscience? que lui reprochera-t-elle? sou£ quel aspect lui montrera-t-elle ce Rédempteur immolé à la môme justice, qui le cite actuellement à son tribunal , et dont il ne peut se promettre d'être plus épargné que ne l'a été un Dieu? Quelle peinture lui tracc-t-elle de ses désordres passés? et malgré toute la vertu et tout l'efficace du sang divin , quelle espérance lui donnera-t-elle pour l'avenir? Que fais-je après tout,

mes chers Auditeurs? est-ce que je prétends diminuer voire conliance dans la croix du Sauveur et dans sa grâce? à Dieu ne plaise; mais je voudrais que ce fût une confiance solide , une conliance soutenue de vos œuvres et de votre correspondance : car il n'y en a point d'autre que celle-là qui vous puisse sauver, ni sur laquelle il y ait quelque fond à faire. Aussi est-ce pour vous l'inspirer que je vais présentement vous proposer Jésus-Christ crucifié, comme victime, non plus de la justice , mais de la miséricorde de Dieu. Ce sera la seconde partie.

SECONDE PARTIE

C'est le caractère des œuvres de Dieu et de tous les desseins qu'il forme sur nous, d'être toujours accompagnés de sa miséricorde et de tendre au salut de l'homme et à son éternelle prédestination : UniversûB viœ Domini misericordia (Psalm. 24). Tellement, remarque le prophète, qu'il n'oublie point cette infinie miséricorde jusque dans sa plus grande colère et dans les plus sévères châtiments de sa justice : Cùm iratus fueris, misericordiœ recordaberis (Habac. 3), Il n'y a que l'enfer d'où cette bonté divine se tienne éloignée, et où elle ne fasse point couler ses grâces, parce qu'elle n'y trouverait point de sujet en état de les recevoir et d'en profiter. Mais partout ailleurs il lui est si naturel de se communiquer, que dans tous les ouvrages du Seigneur elle a toujours la meilleure part, et qu'à bien examiner môme les plus rigoureux jugements de Dieu, ce sont moins des jugements de justice que de miséricorde : Superexaltat misericordia judicium (Jacob. 2). Or, si jamais elle a paru, cette miséricorde souveraine et sans bornes, et si jamais elle a répandu ses richesses avec abondance , il est évident et incontestable que c'est dans ce mystère de Jésus-Christ crucifié et mort pour la rédemption du monde. Déeouvrons-en , mes Frères, autant que la faiblesse de nos esprits peut le permettre , et admirons-en l'ineffable et adorable conduite.

Il fallait une victime à la justice de Dieu, et une réparation authentique du péché de l'homme, je l'ai dit, et c'est ce que nous avons déjà médité. L'homme, de lui-même et de son fonds, n'avait rien , ni n'était capable de rien qui pût en aucune sorte égaler l'injure faite à la majesté du Très-Haut, et par conséquent il ne pouvait , de sju fonds ni de lui-même , la réparer ; c'est encore ce que j'ai lâché de vous faire comprendre. De là s'ensuivait, par une conséquence non moins nécessaire, que, sans les mérites d'un Homme- Dieu , l'homme était immanquablement perdu , et qu'il ne pouvait être sauvé que par les souffrances et par la croix de ce puissant Médiateur. Yoilà pourquoi Jésus-Christ est venu , voilà quelle a été la fin de sa mission et le fruit de sa mort. Tout cela est vrai , Chrétiens; mais tout cela ne nous apprend point que Jésus-Christ, absolument et indispensablement, ait dû souffrir, qu'il ait dû mourir. Parlons autrement, et mettons la chose dans un jour qui vous fasse mieux entendre ce point de religion.

Il devait venir ce Verbe de Dieu , et prendre une chair semblable à la nôtre. Dans cette chair passible et murlelle , il devait souffrir, il devait mourir : mais comment le devait-il? concevez-le. Il de-

vait, dis-jc, souiïrir, et il devait mourir : mais da?is cctîc supposition toute gratuite de sa part, et toute de son choix, savoir, qu'il voulût sauver le monde. Car c'est de quoi il était pleinement le maître , et à quoi nulle obligation ne l'engageait. Il pouvait lais?er l'homme dans l'abîme où il s'était précipité; il pouvait le livrer à son propre malheur, et par là s'épargner toutes les douleurs et toutes les ignominies de la croix. Oui, mes Frères, il le pouvait, selon toutes les lois de sa justice ; mais c'est ce que sa miséricorde n'a pu voir sans s'y opposer. Toutes ses entrailles en ont été émues, ces entrailles de charité et de compassion : Viscera miscricordiœ (Luc. 1). Il en a suivi les mouvements, et il n'a pu, si je l'ose dire, résister à des sentiments si tendres et si affectueux. Ainsi, de deux partis qu'il avait à choisir, ou d'abandonner le salut de l'homme, ou de s'abandonner lui-même à toute l'infamie d'un supplice aussi cruel et aussi honteux que la croix , il a mieux aimé nous racheter à ce prix , au prix de son sang, au prix de sa vie, que de consentir à notre perte éternelle. Or de là même, n'ai-je pas droit de conclure , qu'il s'est donc sacrifié sur l'autel de la croix comme une victime de miséricorde?

Solide théologie que l'Apôtre nous a si bien exprimée en deux courtes paroles, dont il était vivement touché, et qui, dans leur simplicité et leur brièveté, sont pleines d'onction et de consolation : Dilçxit me , et tradidlt semetipsum pro 'me (Galat. 2). Il m'a aimé, ce Dieu essentiellement et souverainement miséricordieux, disait le maître des Gentils; et parce qu'il m'a aimé, il s'est donné pour moi. Prenez garde, s'il vous plaît, à l'ordre qu'observe le grand Apôtre, et à la liaison qu'il met entre ces deux choses. Il ne sépare point l'une de l'autre comme si l'une était indépendante de l'autre; mais il les unit ensemble comme la cause et l'effet. Il m'a aimé, voilà le principe; et il s'est donné pour moi, voilà l'effet et la suite. De sorte que c'est, avant tout et par-dessus tout, son amour, qui lui a fait accepter et boire le calice de sa passion : Dilexit me, et tradidit semetipsum pro me.

Aussi demandez au même saint Paul, ce quc,faisait Jésus-Christ sur le Calvaire, où ses bourreaux l'avaient conduit, et où ils accomplissaient contre lui avec tant de barbarie les ordres qu'ils avaient reçus. Cette peinture est admirable , mes chers Auditeurs, et voici sans doute des expressions dignes de FEsprit de Dieu, dont le saint Apôtre était inspiré : écoutez-le. On l'attachait à la croix, ce Médiateur des hommes, on l'y clouait : mais lui cependant, d'une main invisible et par un excès de miséricorde , il y attachait l'acte qui avait été écrit contre nous, l'arrêt qui nous condamnait comme pécheurs; il l'effaçait de son sang, et il l'annuUait : Delens quod adversùs nos erat chirographum dccreti , et ipsum tulit de mcdio, afjîgens illud cruel (Colos. 2). On lui donnait la mort; et lui , en mourant, il nous rendait la vie par la rémission et l'abolition de tous nos péchés : Et vos cùm mortui essetis in delictis, convivificavitf donans vobis omnia dclicta (Ibid.). Il succombait à la violence des coups qu'il avait reçus, et à la rigueur des tourments qu'il avait endurés; mais dans cette défaillance môme, où la nature ne pouvait se soutenir et était obligée de céder, plus fort

néanmoins que toutes les principautés et toutes les puissances infernales , il défendait contre elles notre cause, il les combattait, il leur arrachait les dépouilles que ces esprits de ténèbres avaient enlevées et dont ils se glorifiaient, il les confondait à la vue de tout l'univers, il les désarmait et il en triomphait; content de mourir dans ce combat, pourvu que sa victoire , qui lui coûtait si cher, fût auprès de son Père notre rançon et notre salut : Eœpolians principatus, et potestates , traduooitconfidenter^ palàm triumphans illos in semetipso (Ibid.).

De là, Chrétiens, nous ne devons point nous étonner des témoignages particuliers, ou plutôt des prodiges d'amour et de miséricorde qu'il fait paraître à cette dernière heure, qui doit terminer sa course et consommer sa charité pour nous. Plus il avance vers la fin de sa carrière , plus son cœur s'attendrit : il semble ne plus respirer que la miséricorde. Il prie, et c'est une prière de miséricorde; il promet, et c'est une promesse de miséricorde; il donne, c'est un don de miséricorde; il témoigne sa soif, et celte soif qu'il souffre , quelque pressante qu'elle puisse être , n'est après tout que l'image d'une soif mille fois encore plus ardente, qui achève de le consumer, et qui est un sentiment de miséricorde. Appliquez-vous.

Il prie , et c'est une prière de miséricorde , et de la plus grande miséricorde ; car il prie pour ses ennemis mêmes et ses propres persécuteurs. Il prie pour les prêtres et les docteurs de la Synagogue qui ont conspiré contre lui, pour les soldats qui l'ont arrêté, pour le peuple qui l'a insulté, pour les faux témoins qui l'ont calomnié, pour Pilate qui l'a condamné, pour les bourreaux qui l'ont crucifié. Encore s'ils reconnaissaient leur crime, et s'ils en marquaient quelque repentir! mais les voilà tous au pied delà croix , qui le comblent de nouveaux outrages, qui secouent la tête en se moquant et le raillant, qui se le montrent les uns aux autres comme leur jouet et un objet de mépris, qui, par mille impiétés et par les paroles les plus piquantes, l'attaquent dans sa puissance, dans sa sainteté , dans sa royauté , dans sa divinité. C'est au milieu de ce bruit confus et de cette multitude animée, que tout-à-coup il rompt le silence qu'il avait jusque-là gardé, et qu'il élève la voix. Il porte les yeux au ciel : que va-t-il lui demander? N'est-ce point pour en faire descendre la foudre? ce serait la juste vengeance de tant d'inhumanités et d'attentats; mais ne craignez point, Juifs sacrilèges et parricides, c'est la miséricorde qui le fait parler. Il ne prononcera pas une parole que ne lui ait dictée l'amour le plus généreux et le plus désintéressé. Mon Père, s'écrie-t-il, pardonnezleur, car ils ne savent ce qu'ils font. Il ne dit pas : Mon Dieu, mais : Mon Père , parce que ce nom de père est plus favorable pour se faire écouter et pour fléchir la colère divine : Pater. Il ne dit pas en détail : Pardonnez à celui-ci et à celui-là moins coupables que les autres, et qui ont eu moins de part à cette conjuration formée contre moi; mais en général et sans distinction , il dit : Pardonnezleur; ne voulant exclure personne de ce pardon, les y comprenant tous, même ceux qui l'ont accusé et jugé le plus injustement; même ceux qui l'ont frappé, meurtri, traité le plus violemment; même ceux qui lui ont enfoncé les épines dans la tête , les clous

dans les pieds et dans les mains. Sa miséricorde , qui remplit toute la terre , est universelle. Pas un seul pour qui ses bras et ses pieds ne soient ouverts; pas un dont il ne soit l'avocat, et dont il ne se déclare l'Intercesseur et le Sauveur : Dimitte illis. Il ne s'en tient pas à une simple prière; mais il tâche, autant qu'il lui est possible, de les justifier, et tout criminels qu'ils sont, sa charité lui fait trouver pour leur défense et en leur faveur une raison et un sujet d'excuse. Pardonnez-leur, parce qu'ils sont aveuglés , et qu'ils ne connaissent pas toute l'énormité de l'offense qu'ils commettent : Pater ^ dimitte illis ; non enim sciunt quid faciunt (Luc. 23)

Il promet , et c'est une promesse de miséricorde. En effet , Chrétiens, admirons le pouvoir et la vertu de sa prière. Rien de plus efficace , et le premier miracle qu'elle opère , c'est la conversion d'un insigne voleur. C'était un scélérat, peut-être encore pire que Barabbas, puisqu'on ne l'avait pas même proposé à la fête solennelle pour obtenir sa délivrance. C'était un blasphémateur et un furieux, qui d'abord s'était tourné lui-même contre Jésus-Christ, puisque, selon l'Evangile de saint Matthieu et celui de saint Marc, les voleurs qui furent crucifiés avec lui, l'outrageaient de paroles et le chargeaient d'injures : Et qui cumeo crucifixi erant ^ conviciabantur ci (Marc. 15). Mais au bout de quelques moments et par une secrète merveille de la grâce , voilà ce blasphémateur, ce voleur changé dans un humble pénitent, qui rend gloire à Dieu , qui confesse hautement ses péchés et se reconnaît digne de la mort, qui publie l'innocence de ce juste contre lequel il s'était élevé , qui s'adresse à lui comme à son Seigneur, comme à son Roi , qui se range au nombre de ses sujets, et lui demande une place dans son royaume ; enfin, qui reçoit de la bouche même du Fils de Dieu cette assurance si douce et si consolante : Je vous dis , en vérité , que dès ce jour vous serez avec moi dans le ciel, pour y jouir de la souveraine béatitude : Amen dico tibi , hodiè mecum eris in paradiso (Luc. 23).

11 donne , et c'est un don de miséricorde. Car dans cette extrémité, voulez-vous savoir quel est, si je puis m'exprimer de la sorte, son testament de mort? Sont-ce des héritages temporels? hélas! que posséda jamais sur la terre ce Dieu pauvre, qui, dans tout le cours de sa vie, n'eut pas môme où se retirer ni où reposer sa tête? qu'est-ce donc? Ah! mes Frères, du haut de sa croix il baisse la vue : et qu'aperçoit-il devant ses yeux? Marie, sa mère, et Jean, son disciple : voilà son trésor, voilà sa plus précieuse succession. A ce double aspect , tout épuisé qu'il est , il sent encore toute la tendresse de son cœur s'exciter et se réveiller. Dans l'état d'accablement où il se trouve, et que chaque moment augmente, il n'est pas néanmoins encore tellement occupé de ses extrêmes douleurs, qu'il ne pense à l'une et à l'autre. Il ne les veut pas quitter sans leur donner une dernière preuve et leur laisser un gage authentique de son amour. Femme, dit-il à Marie, lui présentant son bienaimé disciple, voici votre lils : Millier^ ecce filius tuus (Joan. 19). Mon Fils , dit-il à Jean, lui présentant sa sainte mère, yoici votre mère : Ecce mater tua (Ibid.). Il sait qu'il ne peut mieux confier l'une qu'au plus fidèle de ses disciples ; et il sait qu'il ne peut mieux

^fll EXHORTATION

disposer de l'auire qu'en le remeltant dans les mains de la pins tendre do toutes les mères. Que dis-je, mes chers Auditeurs? dans ce don mutuel, dans ce riche don, tout est mystérieux. Ce n'est précisément, ni sa mère, ni son disciple, que ce Dieu des miséricordes envisage. Ses vues s'étendent bien plus loin, et ses faveurs n'ont point de bornes. Il veut que Marie, dans la personne de Jean, adopte généralement tous les hommes pour ses enfants, qu'elle en soit la mère, la protectrice, la médiatrice; et il veut que tous les hommes en l'acceptant comme Jean, en l'honorant et s'y conûant, aient dans elle une source abondante de toutes les grâces du salut, un asile toujours ouvert, et des secours toujours assurés et présents : Et ex illâ horâ accepit eam discipulus in suâ (Ibicl).

Enfin, il témoigne sa soif, et cette soif qu'il soufTre, n'est que l'image d'une autre soif bien plus pressante, qui est le désir de notre salut et le sentiment de sa miséricorde. Quand autrefois ses apôtres, voyant qu'après une pénible marche et depuis un long espace de temps, il n'avait pris encore nulle nourriture, et qu'il devait ressentir la faim, l'invitèrent à se reposer et à manger : Il y a bien une autre viande, leur répondit-il, que cette viande matérielle, dont j'ai besoin , et dont je me nourris L'aliment que je désire, et que je cherche en tout, c'est d'accomplir la volonté du Père qui m'a envoyé, et de donner à l'ouvrage pour lequel je suis descendu, toute la perfection qu'il demande. Telle était alors sa faim, et telle est présentement sa soif. Cette soif, c'est son amour, que toutes les eaux de sa passion n'ont pu éteindre; cette soif, c'est le zèle des âmes, de ces âmes que l'enfer tenait captives, et qu'il est venu racheter; cette soif, c'est une sainte impatience de consommer le chef-d'œuyre de sa miséricorde en consommant le sacrifice de sa vie : Sitio (Joan. 19). Plus l'heure approche, plus le feu croît, ce feu sacré dont est dévorée cette divine hostie. Malgré tout l'opprobre et tout le tourment de la croix, il ne regrette point la vie qu'il va perdre, parce qu'il voit par avance le fruit de sa mort. Il ne peut se refuser le témoignage qu'il se rend à lui-môme, qu'il a exécuté de point en point tout ce qui lui était prescrit, et qu'il a rempli toute sa mission : Consummatum est [IbicL). Il ne lui reste plus que de porter son âme entre lus bras de son Père, pour recevoir la récompense de tant de travaux : Pater, inmanus tuascommendo spiritum meum (Luc. 23). Il ne lui faut pour cela qu'un soupir, et ce dernier soupir, en terminant sa carrière, couronne ses combats, et dans le sein de la mort même commence son triomphe : Ethœc dicens expiravit {Ibid,).

Sur cela, mes chers Auditeurs, qu'ai-je à vous dire, et quels sentiments doit vous inspirer cette mort d'un Dieu? Viens-je encore vous le représenter comme un objet de terreur? Il est vrai, toute la terre en fut comme ensevelie dans les ténèbres, et ce fut un deuil universel. Mais après avoir payé d'abord à cet Homme-Dieu , mort pour nous, le juste tribut de notre reconnaissance et de nos larmes, il nous permet, jusque dans ce triste mystère, de reprendre le môme cantique que nous avons chanté avec la milice céleste, dans Iç mystère de sa bienheureuse nativité, et de nous écrier : Gloria

in altissimis Deo, et in terra pax hominibus ; Gloire à Dieu au plus liaut des deux, et paix aux iiommes sur la terre. Et en effet, c'est sur la croix qu'est raliûée celte nouvelle alliance que Dieu a voulu fiiire avec les hommes; c'est là que, du sang du Médiateur, notre réconciliation et notre paix est signée. Paix glorieuse au souverain Seigneur, puisqu'il y reçoit toute la satisfaction que pouvait exiger sa grandeur violée , et que la réparation môme est au-dessus de l'offense. Paix générale et commune à tous les hommes, puisque c'est la paix de tout le genre humain, et que sans distinction ni de juste, ni de pécheur, ni de juif, ni de gentil, ni de fidèle , ni d'idolâtre, il n'y a pas un seul homme qui n'y soit compris. Paix salutaire, où l'homme rentre dans tous ses droits auprès de Dieu; où, d'esclave qu'il était de l'enfer et du péché, il devient tout de nouveau enfant de Dieu et héritier du royaume de Dieu ; où toutes les grâces de Dieu recommencent à couler sur lui avec plus d'abondance que jamais, puisque la miséricorde du libérateur qui l'a sauvé est infinie, et que cette rédemption divine n'est pas seulement une rédemption abondante, mais surabondante : Quia apud Dominum miser icordia, et copiosa apud eum redemptio (Ps. 129).

Qu'est-ce donc proprement que la croix de Jésus-Christ? le siège de la grâce et le trône de la miséricorde. Et quelle leçon plus importante ai-jc là-dessus à vous faire, que celle de l'Apôtre, par où je conclus : Habentes ergô Pontificem magnum, Jesum Filium Dei, teneamus confcssionem (Hebr. 4). Ainsi, mes Frères, ayant un aussi grand pontife que le Seigneur Jésus, Fils de Dieu, lequel s'est immolé pour nous, et qui, dans ce sacrifice, a voulu être tout ensemble et le prêtre et la victime, attachons-nous à cet article capital de notre foi ; et sans nous contenter de le croire, méditonsle sans'cesse et rappelons-en le souvenir, pour nous instruire, pour nous exciter, et surtout pour nous animer d'une sainte confiance en la miséricorde de noire Dieu. Quelles que soient nos misères, ne craignons point d'être rejetés : pourquoi? en voici la raison sensible et naturelle : Non enim habemus pontificem qui non possit compati infirmitolibus noslris; tentatum autem per omnia pro similitudine ^ absque pcccato (Hebr. 4); c'est que nous n'avons pas un pontife qui soit incapable de compatir à nos infirmités , faute de les connaître, ou qui ne les connaisse qu'en spéculation , et par là soit moins en état d'en être touché. N'a-t-il pas lui-même passé par toutes les épreuves, et hors le péché, qu'y a-t-il on quoi il ne se soit rendu semblable à nous? Encore a-t-il voulu porter l'image du péché, et mourir sous la figure du pécheur, Adeamiis ergô cum fiduciâ ad thronum gratiœ , ut misericordiani coiisequamur, et gratiam inveniamus in auxilio opportuno. Allons donc, Chrétiens, allons à la croix dans tous nos besoins, et comptons que nous y serons toujours secourus à propos et selon nos nécessités présentes.

Solide dévotion que je voudrais renouveler dans le christianisme, ou du moins parmi vous, mes chers Auditeurs : la dévotion au crucifix. C'est là que nous trouverons des grâces de toutes les sortes, puisque Dieu les y a toutes renfermées. Ce n'est pas sans mystère qu'un Dieu mourant, ou qu'un lYwu mort, y paraît les bras étendus cl le côté percé d'une lauce. U veut^ eu iiuus leudaut les bras, nous

embrasser tous; et dans la plaie de son sacré côté, il veut, comme dans un asile certain, nous recueillir tous. Je dis tous, et c'est ce que je ne puis trop vous redire , afin que nul ne l'ignore : car malheur à moi, si, par une erreur insoutenable , et contre tous les témoignages des divines Ecritures, j'entreprenais de prescrire des bornes au mérite et à la miséricorde de mon Sauveur. Sommes-nous dans l'état du péché, séparés actuellement de Dieu et depuis longtemps par le péché? c'est au pied du crucifix que nous recevrons des grâces de pénitence et de conversion, qui nous ouvriront les yeux de l'âme pour voir la grièveté de nos désordres, et qui nous amolliront le cœur pour les délester et les pleurer. Quelque éloignés que nous soyons du salut, nous ne pouvons l'être plus que les Juifs et que les bourreaux de Jésus-Christ : or, combien néanmoins de ces Juifs si endurcis et de ces bourreaux si intraitables et si barbares, conçurent auprès de la croix des sentiments de repentir, et ne se retirèrent qu'en se frappant la poitrine? Sommes-nous dans l'heureux état de la justice chrétienne , fidèles à la loi de Dieu et par là même amis de Dieu? c'est au pied du crucifix que nous recevrons des grâces de persévérance et de sanctification , qui nous affermiront dans la pratique de nos devoirs, et qui nous élèveront aux plus sublimes vertus. Les saints nourrissaient là leur piété, y allumaient leur ferveur, y amortissaient le feu de leurs passions, y puisaient des forces contre toutes les attaques de leurs ennemis invisibles et contre toutes leurs tentations. Si l'affliction nous abat , et que les peines, soit intérieures, soit extérieures, nous rendent la vie amère, et nous plongent dans la tristesse et dans l'accablement, c'est au pied du crucifix que nous recevrons des grâces de soutien et de consolation , qui nous relèveront, qui nous mettront dans la tranquillité et la paix, qui nous adouciront les douleurs les plus vives et les maux les plus cuisants. Une âme est étonnée d'un changement quelquefois si prompt et si subit. On avait apporté aux pieds de Jésus-Christ un cœur troublé, un cœur agité, un cœur serré, un cœur flétri et désolé; mais dans un moment tout se calme , tout s'éclaircit : le cœur, à la présence de son Dieu crucifié, revient à lui-môme, se reconnaît, se reproche sa faiblesse, reprend une vigueur toute nouvelle et se rétablit dans un repos inaltérable.

De vouloir ici parcourir tous les autres avantages que nous procure ce recours fréquent et dévot au crucifix, ce serait m'engager dans un trop long détail. Heureux qui fait de la croix, ou pU'.tOL de Jésus attaché à la croix, son confident, son conseil , son maître, son docteur, son pasteur, son guide , son directeur, son médecin , son tout; car Jésus-Christ seul lui sera tout dans la vie, et tout à la mort. Pesez bien , Chrétiens , cette dernière parole, tout à la mort. Quand il sera venu , ce jour qui doit finir sur la terre toute la suitj de vos jours; quand on vous aura fait entendre cet arrêt, dont tout homme, quelque saint qu'il soit, est effrayé : Vous mourrez; ou sans qu'on prenne soin de vous l'annoncer, quand une défaillance entière de la nature vous le fera malgré vous sentir; quand, aL'x approches de ce terrible moment, le passé, le présent, l'avenir, mille objets s'offriront à votre pensée pour ^ous alfliger, pour vous

inquiéter, pour vous consterner, ah ! mon cher Frère, oii sera votre ressource alors, où sera votre reconfort? dans le cruciûx. Où adresserez-vous vos regards, où porterez-vous vos soupirs? vers le crucifix. Qu'exposera-t-on à votre vue, que vous mettra-t-on dans les mains, que vous appliquera-t-on sur les lèvres? le crucifix. Quel nom vous fera-t-on prononcer? le nom de Jésus , et de Jésus crucifié. Ce sera Là le fond de votre espérance , si dès maintenant vous en faites le sujet le plus ordinaire de vos pieux exercices, de vos entretiens les plus intimes, et de vos plus affectueuses considérations. Plaise au ciel que vous vous disposiez de cette sorte, à passer des bras de Jésus-Christ mourant en croix, entre les bras de Jésus- Christ vivant, et triomphant dans la gloire, où nous conduisent, etc.

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