‹ Œeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de JésusChapitre 69 sur 92 · POUR DIVERS SUJETS · texte numérisé non relu

POUR DIVERS SUJETS

INSTRUCTION Pour le Temps de l'Avert.

ANALYSE

Dans ce saint temps , l'Eglise honore l'incarnation du Verbe. Nous ne pouvons donc mieux nous y occuper que de la méditation de ce grand mystère, où le Verbe divin est venu sur la terre, lo découvrir sensiblement aux hommes la gloire de Dieu ; 2° combattre parmi les hommes et y détruire tous les ennemis de la gloire de Dieu ; 3° allumer dans le cœur des hommes un zèle ardent pour la gloire de Dieu.

I. Comment Jésus-Christ vient découvrir sensiblement aux hommes la gloire de Dieu. — Qu'est-ce que la gloire de Dieu? cette gloire de Dieu, telle que nous la devons maintenant entendre , ce sont ses perfections révélées et publiées au monde. Or, n'est-ce pas ce que nous découvre sensiblement le Fils de Dieu dans son incarnation?

C'est là que parait la miséricorde de Dieu.

Sa sagesse.

Sa puissance.

Sa justice.

Cependant, n'est-il pas étrange que Dieu soit si peu connu dans le monde, ou qu'on y vive comme si l'on ne le connaissait point?

II. Comment Jésus-Christ vient combalt7'e parmi les hommes et tj détruire tous les ennemis de la gloire de Dieu. — Trois sortes d'ennemis :

le démon , le péché , les biens de la

terre , ou plutôt l'amour déréglé des biens de la terre.

Il dépossède le démon de l'empire

3u'il exerçait sur la terre. Les idoles es faux dieux tombent, et les oracles se taisent.

Il efface les péchés des hommes , et , en qualité de victime , il présente à Dieu le sacriQce de notre salut.

Il attaque la cupidité et l'amour déréglé des biens de la terre en deux manières. Dans les justes, il déracine de leur cœur cette convoitise.

Dans les impies et les mondains , il la condamne au moins et la réprouve.

III. Comment Jésus-Christ vient allumer dans le cœur des hommes un zèle ardent pour la gloire de Dieu. — Premièrement , il nous donne la plus haute estime de cette gloire de Dieu.

Secondement, il nous fait trouver pour nous-mêmes un intérêt propre et essentiel dans celle gloire de Dieu.

Par où pouvons -nous glorifier Dieu? par les mêmes moyens que Jésus-Christ l'a glorifié. Honorons les perfections de Dieu , et reconnaissons-les. Combattons nos passions, qui sont autant de démons domestiques. Pleurons nos péchés ; effaçons-les par la pénitence. Renonçons , au moins de cœur, à tous les biens du monde.

LE dessoin de l'Eglise dans rinstitution de l'A vent, a été d'honorer le Yerbe incarné dans le chaste sein de la Vierge , et de nous disposer ainsi à la glorieuse nativité de cet Homme-Dieu. Nous ne pouvons donc mieux nous occuper pendant tout ce saint temps, que du grand mystère de l'incarnation; et quoique le Fils

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de Dieu s'y soit si profondément humilié et comme anéanti, nous le devons néanmoins coiisidénjr comm.e un mystère de gloire pour Dieu môme, selon qu'il nous est marqué dans ce sacré cantique que chantèrent les anges à la naissance de Jésus-Christ : G/oi/c d bku au plus liant des deux. En efFet, c'est en se revêtant d'une nature semblable à la notre, et en se faisant homme, que le Yeibe divin est venu sur la terre, 1" découvrir sensiblement aux hommes la gloire de Dieu ; 2° combattre parmi les hommes, et y détruire tous les ennemis de la gloire de Dieu ; 3° allumer dans le cœur des hommes un zèle ardent pour la gloire de Dieu. Appliquons-nous à méditer et à bien pénétrer ces trois vérités. Ce sera pour nous un fonds inépuisable de réflexions et de sentiments les plus propres à nous édifier.

§ I. Comment Jésus-Christ vient découvrir sensiblement aux hommes la gloire de Dieu.

I. Que le Verbe éternel, en s'incarnant, soit venu découvrir aux homrn('3 la gloire de Dieu, c'est l'expresse doctrine de l'évangéliste saint Jean : Le Verbe , dit-il , s'est fait chair; il a demeuré et conversé parmi nous, et nous avons vu sa gloire. Quelle conséquence ! et le saint évangéliste ne devait-il pas, ce semble, conclure tout autrement, et dire : le Verbe s'est fait chair, et dans cette chair mortelle dont il est revêtu, il nous a caché la gloire de sa divinité. S'il disait : Le Verbe s'est fait chair, et nous avons été témoins de ses infirmités volontaires, de ses abaissements et de ses anéantissements , nous n'aurions pas de peine à comprendre la pensée de ce disciple bien-aimé, et elle paraîtrait très- nature 11 e ; mais que le Verbe se soit fait chair, qu'en se faisant chair comme nous, il se soit assujetti à toutes nos misères, et qu'en cela néanmoins il ait fait éclater sa gloire, c'est ce qui paraît se contredire, et de quoi nous ne voyons pas d'abord la liaison. Rien toutefois n'est plus juste que ce raisonnement, dit saint Augustin, et il ne faut qu'un peu d'attention pour en avoir toute la solidité et toute la vérité. Car si l;i gloire de Dieu devait être révélée aux hommes d'une manière sensible, c'était justement par les humiliations du Verbe; et il n'y avait que ce Verbe humilié , qui pût nous faire connaître l'excellence d'un Dieu glorifié. Tellement, conclut saint Augustin, que si saint Jean n'avait pas dit : Le Verbe s'est fait chair, nous n'aurions pu dire que nous avons vu sa gloire. Qu'est-ce que la gloire de Dieu dont il est ici question , et en quoi consiste-t-elle? cette gloire de Dieu , telle que nous la devons maintenant entendre, c'est-à-dire , cette gloire qui est dans Dieu, et que nous désirons de connaître, n'est autre chose que les perfections de Dieu. Par conséquent, découvrir aux hommes les perfections de Dieu, c'est leur découvrir la gloire de Dieu. Or, n'est-ce pas ce que nous découvre admirablement et sensiblement le Fils de Dieu dans son admirable incarnation?

II. Et d'abord , la miséricorde de Dieu pouvait-elle se produire avec plus d'éclat que dans ce mystère? pouvait-elle nous donner une idée de ce qu'elle est, comparable à celle-ci? a-t-olle jamais r'cn fait dans le monde qui en ait approché? 0 prodige! s'écrie

Bonrdaîoie. — 4 19

Zenon de Vérone ! nn Dieu réduit à la politesse d'un enfant; et cela pour qui? par amour pour son image et pour des créatures formées de sa main. Reconnaissons l'excellence de notre religion dans les vues excellentes qu'elle nous donne du maître que nous adorons , et de sa bonté sans mesure. Toutes les religions païennes, dans la vanité de leurs fables, ont-elles jamais rien imaginé de pareil? Nous avons des dieux, disait un des sages du paganisme; mais ces dieux passeraient pour des monstres s'ils vivaient parmi nous, tant ils ont été vicieux et corrompus. Nous, dit saint Augustin , nous servons un Dieu en qui tout est merveilleux ; mais de toutes les merveilles qu'il renferme dans son être divin, ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus incompréhensible, c'est son amour. Il ne faudrait donc que le mystère de rincarnalion pour confondre toute l'idolùtrie et toute la superstition païenne. Car, selon la belle remarque de saint Grégoire de Nysse, la vraie religion est d'avoir des sentiments de Dieu conformes à la nature et à la grandeur de Dieu : or, ce grand mystère nous fait concevoir une estime de la miséricorde de Dieu si relevée , qu'il n'est pas possible à l'esprit de l'homme de la porter plus haut.

JII. Il en est de même de la sagesse de Dieu. Que la prudence aveugle du siècle en juge comme il lui plaira, on peut dire, et il est vrai, qu'un Homme-Dieu est le chef-d'œuvre d'une sagesse toute divine, parce que c'est ainsi que Dieu a pris le moyen le plus convenable de réparer sa propre gloire et d'opérer le salut des hommes. Il avait été offensé , ce Dieu de majesté ; il lui fallait une satisfaction digne de lui , et nul autre qu'un Dieu ne pouvait dignement satisfaire à un Dieu. L'homme s'était perdu : Dieu voulait le sauver en le délivrant de la mort éternelle ; et comme il n'y avait qu'un Dieu, qui, par ses mérites infinis, pût le délivrer de cette mort, il n'y avait conséquemment qu'un Dieu qui pût le sauver. Il fallait que ce Sauveur fût tout ensemble vrai Dieu et vrai Homme. S'il eût seulement été Dieu, il n'eût pu souffrir; s'il eût seulement été homme , ses humiliations ni ses souffrances n'eussent pas été des réparations suffisantes. De plus, s'il eût seulement été Dieu, il eût été invisible, et n'eût pu nous donner l'exemple; et s'il eût seulement été homme , son exemple n'eût pas été pour nous une règle tout à fait sûre et à couvert de tout égarement. Mais étant Dieu et Homme , comme homme il a pu s'abaisser, et comme Dieu il a donné à ses abaissements une valeur inestimable et sans mesure ; comme homme il s'est montré à nos yeux pour nous servir de guide , et comme Dieu il nous a rassurés pour nous faire prendre avec confiance la voie où il est entré et où il a voulu nous conduire. Ainsi, dans ces jours de grâce et de salut, nous n'avons point de sentiment plus onlinaire à prendre que de nous écrier avec l'Apôtre : 0 richesses! 6 abîme de la sagesse et des jugements de Dieu {^om. 11)1

IV. Mais quelle vertu et quel pouvoir dans Dieu ne demandait pas l'accomplissement de ce grand ouvrage? Quel effort et quel miracle de la droite du Très-Haut : un Dieu-Homme, conçu par une Mère vierge; c'est-à-dire , dans la même personne, dans le même Jésus-Christ, la divinité jointe avec notre humanité, l'immortalité

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avec notre infirmité, la grandeur avec notre bassesse, l'infini avec le Oni, l'être avec le néant; et dans la même mère, la maternité avecla virginitél Voilà proprement l'œuvre de Dieu. Tout ce qu'il avait fait jusqu'à présent dans l'univers, n'était pour lui, selon l'expression même de l'Ecriture , que comme un jeu ; mais c'est ici que sa toute-puissance se déploie dans toute son étendue, et c'est dans la faii)lesse d'un Enfant-Dieu qu'il fait éclater toute sa force.

V. Il n'y a que la justice de Dieu qui semble demeurer inconnue et n'avoir nulle part dans ce mystère de grâce. Mais nous nous trompons, si nous le pensons de la ?orte ; et l'on peut môme ajouter, que de toutes les i)erfections divines qui reluisent dans la personne du Sauveur, la justice est celle dont les effets y sont plus sensibles , et dont les droits inviolables et souverains y paraissent avec plus d'évidence. Jusque-là que saint Chrysostome n'a pas fait difficulté d'avancer cette étrange proposition, mais qui n'a rien que de solide, toute surprenante qu'elle est, savoir, que dans l'enfer où Dieu exerce ses plus rigoureux châtiments, il ne fait pas néanmoins autant connaître sa justice, que dans le sein virginal de Marie , où le Verbe s'est incarné. La preuve en est incontestable. C'(*st que dans l'enfer ce ne sont que des hommes réprouvés qui se trouvent soumis à cette justice; au lieu que dans le sein de Marie, c'est un Homme-Dieu qui commence à en devenir la victime et à lui être immolé. Or, qu'est-ce qu'une justice à laquelle il faut une telle hostie et un tel hommage? d'où vient que le prophète royal , parfaitement éclairé dans la science et le discernement des attributs divins, après avoir dit que Dieu a montré aux hommes rauteur de leur salut , ajoute ensuite, qu'il a révélé sa justice à toutes les nations (Ps. 97).-

VI. De tout ceci, concluons que le Sauveur du monde , en prenant un corps humain et visible , et nous découvrant ainsi les plus hautes perfections de Dieu , nous donne donc par là môme la plus grande idée de la gloire de Dieu. De sorte que sans attendre sa passion et la fin de sa vie mortelle , il peut dire à son Père , dès le moment de sa sainte incarnation : Mon Père, j'ai déjà commencé l'office pour lequel vous m'avez envoyé , qui est de vous faire connaître dans le monde. Je n'y entre que pour cela , et je n'en sortirai qu'après avoir consommé celte importante affaire. Car il est d'une nécessité absolue que vous soyez connu des hommes , puisque l'ignorance où ils vivent à l'égard de leur Créateur et du premier de tous les êtres, est un désordre essentiel dans la nature , et la source de tous les autres désordres. C'est pourquoi je viens en ce jour, afin que les hommes , en me contemplant , contemplent dans moi votre gloire , et que la lumière que j'apporte, se répande dans toute la terre et dissipe les ténèbres où elle est ensevelie.

VII. Cependant , après une telle manifestation de la gloire de Dieu , n'esl-il pas étrange qu'il soit si peu connu dans le monde ? Car ce qu'on appelle le monde , les sectateurs du monde , les esclaves du monde, ces hommes et ces femmes remplis de l'esprit du monde, connaissent-ils Dieu? ne font-ils pas profession de l'ignorer, ou du moins de l'oublier? ne vivent-ils pas comme s'il

n'y en avait point? leur grand principe n"cst-il pas de reffacor autant qu'ils peuvent de leur souvenir, et de n'y penser presque jamais? C'est la plainte que faisait le di?ci|ilc saint Jean , expliquant la génération éternelle et temporelle du Fils de Dieu : Dieu était au milieu du monde, comme le maître et l'arbitre du monde, et le monde nen avait nulle connaissance (Joan. 1). C'est la plainte que Jésus-Christ lui-même faisait à son Pore : Père saint , le monde ne vous connait point (Joan. 17). Quoi que j'aie fait pour lui annoncer vos grandeurs, son aveuglement a prévalu, et il y demeure toujours plongé. Déplorable aveuglement, s'écrie Salvien ; aveuglement qui va jusqu'à mettre Dieu , dans notre estime , audessous de tout ? On le perd sans regret , on se tient éloigné de lui sans inquiétude, on lui préfère le moindre avantage, le moindre [)laisir , et on ne lui donne la préférence sur rien. Sa grâce et sa iiaine nous sont également indiiïcrentes; tout cela, pourquoi? toujours pour la même raison : c'est que le monde ne l'a j.imais bien connu. Car si le monde le connaissait , ce Dieu si miséricordieux , ce Dieu si sage , ce Dieu si puissant , ce Dieu si juste et si saint, on ne vivrait pas dans le dérèglement où Ton vit, on ne s'abandonnerait pas à une telle corruption de mœurs, on ne viendrait pas l'outrager au pied de ses autels , on honorerait son culte , on respecterait ses temples , on pratiquerait sa loi, Oiî redouterait ses vengeances. iMais parce que le monde atfecte de le méconnaître, il n'y a point d'excès où l'on ne se porte.

YIII. Quoi donc! le dessein de Jésus-Christ est-il absolument ruiné? Il est descendu parmi nous , et il a voulu vivre au milieu de nous pour publier dans le monde la gloire de son Père : mais dans la suite des siècles , a-t-il été frustré de son attente? Non, sans doute ; mais outre ce monde perverti qui ferme les yeux à la lumière que le Sauveur des hommes est venu nous présenter, il y a un autre monde, un monde fidèle, un monde prédestiné, le petit monde des jusles et des élus. Ce sont ceux-là que Jésus-Christ s'est réservés , et qu'il se réserve encore ;[ c'est à ceux-là qu'il est donné de connaître les mystères de Dieuj et en particulier le mystère d'un Dieu fait homme. Oui, c'est à vous, dit saint Bernard, à vous qui êtes humbles , à vous qui êtes soumis et obéissants , à vous qui êtes modestes dans votre condition , et qui ne cherchez point à vous élever au-dessus de vous-mêmes par un orgueil présomptueux ; à vous qui veillez sur toute votre conduite et sur toutes vos démarches pour les régler : à vous enfin qui von?; appliquez à méditer les perfections de votre Dieu et à prati- . iior sa loi.

IX. Plaise au ciel que nous soyons de ce monde chrétien! Ouvrons les yeux de la foi , et dans le cours de cet Avent, admirons les merveilles du Seigneur. Rendons-nous attentif à la voix de cet F.nfant, qui, du sein de sa mère où il est caché, nous invite à louer Dieu , à le bénir et à lui dire avec toute l'Eglise : Tai considéré vos œuvres. Seigneur, et j'en ai été saisi d'étonné ment. Car voilà votre ouvrage , ô mou Dieu ! voilà l'ouvrage de votre bras tout-puissant, A en juger par les dehors , je n'y vois rien que de commun , rien même que de bas et de rebutant ; mais c'est en cela

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môme qu'est le prodige. Où votre gloire devrait être ensevelie et anéantie , c'est là que vous la faite- paraître dans toute sa splendeur ; et plus vous semblez l'obscurcir dans de profondes ténèbres , plus vous lui donnez de lustre et en rehaussez l'éclat. Heureux que vous en fassiez rejaillir sur moi les rayons , et que vous m'ayez dessillé les yeux pour me la faire apercevoir à travers les ombres qui la couvrent! Que le monde envisage vos abaissements avec mépris , et qu'il s'en scandalise ; pour moi , malgré le scandale du monde et ses fausses idées, je redirai mille fois , et je ne cesserai point de chanter avec toute la cour céleste : Gloire à Dieu dans toute l'étendue de la terre et jusqu'au plus haut des deux !

l 2. Comment Jésus-Christ vient combattre parmi les hommes , et y détruire tous les ennemis de la gloire de Dieu.

I. Jésus-Christ fait plus encore. Pour mieux établir parmi les hommes la gloire de Dieu , il vient détruire tous les ennemis qui la combattaient. Dieu avait trois grands ennemis de sa gloire, le démon , le péché et les biens de la terre, ou plutôt l'amour déréglé des biens de la terre. Le démon avait usurpé un empire si absolu sur les âmes , que , de l'aveu même de Jésus-Christ, il passait pour le prince du monde, et l'était en elîet, non par une puissance légitime, mais par une possession tyrannique. Le péché, dit saint Paul, régnait depuis Adam jusqu'à Moïse, et depuis Moïse jusqu'à Jésus-Christ , causant partout de tristes ravages , désolant le royaume de Dieu , et suscitant contre lui ses propres créatures. Enfin l'amour déréglé des biens de la terre dominait presque dans tous les cœurs, où les hommes l'avaient placé comme leur idole , et auquel ils sacrifiaient leur conscience et leur salut. Voilà, dis-je, les trois ennemis que le Fils de Dieu est venu attaquer, et sur lesquels il a remporté de signalés avantages pour la gloire de son Père.

IL Cela est si vrai, que le démon n'attend pas môme le jour où le Messie devait naître, pour lui céder la place. Si nous en croyons les auteurs païens , qui ne peuvent être suspects lorsqu'ils rendent témoignage à notre religion, peu de temps avant la naissance de Jésus-Christ, on vit tomber les idoles des faux dieux où l'esprit de mensonge se faisait adorer. Tous les oracles se turent, hors ceux qui annonçaient la venue de ce Dieu-Homme; et plus d'une fois les puissances infernales furent forcées d'avouer que leur règne était fini , et qu'un maître au-dessus de tous les maîtres approchait pour gouverner le monde et le soumettre à la loi du vrai Dieu. En quoi s'accomplit par avance cette parole de l'Evangile : C'est maintenant que le monde va être jugé, et que le prince de ce monde sera banni (Joan. 12).

111. Ce n'étaient là néanmoins que des présages de ce que Jésus- Clirist devait faire pour détruire le péché : autre ennemi non moins diincile à vaincre, ni moins opposé à la gloire de Dieu. Afin de bien entendre ce point, il faut supposer d'abord une vérité que la foi nous enseigne, et qui est indubitable, savoir, que tout ce qui s'est passé, et dans l'incarnation , et dans la naissance du Sauveur qui

l'a suivie , n'a rien eu de fortuit à son égard ; mais que tout a été de son choix , et qu'il n'y a pas une circonstance qu'il n'ait prévue en particulier, et qu'il n'ait lui-môme déterminée. Les autres enfants, dit saint Bernard , ne clioisissent ni le temps où ils naissent , ni le lieu de leur patrie , ni les personnes dont ils reçoivent le jour, parce qu'ils n'ont pas la raison pour en délibérer, ni le pouvoir pour en ordonner ; mais le Fils de Dieu avait l'un et l'autre , et comme dans la suite des années il devait mourir, parce qu'il le voudrait et de la manière qu'il le voudrait, aussi il s'est incarné, et il e^t né dans le monde, parce qu'il l'a voulu, et de la manière qu'il )'a voulu. Si bien que tout ce que les évangélistes nous ont appris , .^oit de son incarnation , soit de sa nativité : la pauvreté de Marie sa mère, l'obscurité de Joseph réputé son père, la rigueur de la saison où il a pris naissance, le plein dénuement et l'abandonncment général où il s'est trouvé, sont autant de moyens dont il a prétendu se servir pour la fin qu'il s'était proposée.

IV. De là il nous est aisé de voir comment tout cela en effet tend à la ruine du péché. Car le Sauveur du monde vient travailler à détruire le péché , parce qu'ainsi que nous l'avons déjà remarqué , il vient satisfaire pour les péchés des hommes, et présenter à Dieu le sacrifice de notre salut. Que lui manque-t-il dès maintenant pour être la victime de ce sacrifice, et une victime parfaite? La victime , disent les théologiens , doit être changée et comme transformée : or, quel changement qu'un Dieu sous la forme d'un homme (Philip. 2) 1 La victime doit être humiliée; et quelle humiliation qu'un Dieu réduit à l'état d'un enfant, et à l'état même d'un esclave. La victime doit être dépouillée, et est-il un dépouillement semblable à celui d'un Dieu, qui ne doit avoir en naissant, pour retraite, qu'une étable , et pour berceau , qu'une crèche? La victime doit mourir, et il est vrai que Jésus-Christ n'a pas même encore paru au monde; mais naître comme bientôt il naîtra et comme il s'y prépare, dans la souffrance et la douleur, exposé à toutes les injures de l'air, n'est-ce pas une espèce de mort? voilà donc le sacrifice commencé, quoiqu'il ne soit pas achevé; et par conséquent saint Bernard a raison de dire, que le péché reçoit ici une rude et violente atteinte. Si ce Dieu sauveur ne l'efi'acê pas déjà par sou sang, 'du lieu de sang il va verser des larmes; et ces larmes, dit saint Ambroise, sont des eaux salutaires qui laveront les crimes de ma vie. Larmes d'autant plus précieuses , qu'elles seront plus glorieuses à Dieu, et qu'elles le vengeront de l'ennemi le plus mortel et le plus irréconciliable.

V. Il faut après tout convenir que la destruction du péché ne serait pas encore complète , si le môme Sauveur n'en coupait la racine la plus féconde et la plus contagieuse, qui est la cupidité, ou l'amour déréglé des biens de la terre. Or, il vient attaquer ce puissant ennemi en deux manières, l'une à l'égard des élus, et l'autre à l'égard des réprouvés; l'une à l'égard des justes et des vrais fidèles et l'autre à l'égard des impies et des mondains. Dans les justes et les âmes fidèles, il triomphera de cette alfeclion désordonnée aux richesses du monde , aux honneurs du monde , aux plaisirs du monde, en la leur nrrnchant du cœur. Et dans les mondains et les

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