MÉDITATION POUR LA VEILLE DE LA RETRAITE
Troisième point. La fin de ma retraite ne doit pas être de goûter le repos de la solitude. Ce repos est saint, niais ce n'est pas assez, et il y a un avantage plus solide qu'il y faut chercher. Il m'est permis de dire : dans le même sentiment que le prophète royal : Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe, afin que je prenne mon vol, et que je me repose dans le sein de Dieu (Psal. 54)? Mais il ne m'est pas permis de borner là mes vues et mes désirs. Je dois envisager dans ce repos quelque chose de meilleur et de plus nécessaire que ce repos mémo. La fin de ma retraite ne doit pas non plus être d'y employer plus de temps à l'oraison, d'y faire plus de communions , plus de lectures, plus d'austérités. Tout cela, ce sont d'excellents moyens dont je puis et dont je dois me servir; mais ce n'est pas la fin que je me dois proposer. Mon erreur a souvent été de confondre en ceci les moyens avec la fin, et de m'imaginer que j'avais fait une bonne retraite, parce que je m'étais régulièrement acquitté de'^'ces exercices.
Mais la fin de ma retraite doit être de réformer ma vie, de me bien connaître moi-même, et les desseins de Dieu sur moi ; de découvrir une bonne fois le fond de mes dispositions, de mes imperfections, de mes mauvaises habitudes; de régler toute ma conduite, toutes mes actions , tous mes devoirs; de me renouveler dans l'esprit de ma vocation; en un mot, de me changer, et de devenir, comme dit saint Paul, une nouvelle créature en Jésus-Christ (ii. Cor. 5). Car, si la retraite que j'entreprends n'aboutit là, et si j'on sors sans avoir rien corrigé de mes défauts ordinaires , en vain y aurais-je eu tous les sentiments de la dévotion la plus affectueuse, ce ne serait qu'une illusion pure. Il s'agit de me convertir, et non de raisonner, ni de contempler. Cependant, cette fin conçue de la sorte, est encore trop générale et trop vague. 11 faut, afin qu'elle soit plus efficace, qu'elle soit déterminée à quelque chose de plus marqué; et c'est à moi d'examiner devant Dieu quelle doit être [fOur moi la fin particulière de cette retraite : par exemple de me reformer dans l'observation de mes règles; de me réformer en ce qui regarde la charité, l'humilité, la mortification. Ainsi du reste.
Conclusion. Eclairez-moi, mon Dieu, dans le choix que je dois faire do cette fin; et donnez-moi tous les secours nécessaires pour y parvenir. Puisque c'est vous qui m'attirez dans la solitude , faitesmoi connaître la perfection où vous m'appelez, et les voies que j'ai à prendre pour y arriver. Ne permettez pas que celte retraite, qui a été pour tant de pécheurs un moyen de conversion , devienne pour moi, si je n'en retirais aucun fruit , un sujet de condamnation.
Que voulez-vous que je fasse, ô mon Dieu! car c'est à vous de me prescrire à quoi je dois conslammciit travailler durant ces jours de retraite , qui sont des jours de salut ; et c'est à moi, quoi qu'il m'en coûte, de retrancher tous les obstacles qui pourraient m'empêcher d'accomplir vos ordres et de seconder vos adorables desseins, quand ji>. les aurai connus. Il me semble, Seigneur, que mon cœur y est disposé; et qu'en commençant cette retraite, je pourrai , avec une liiirnbhi confiance, me rendre devant vous le même témoignage que votre prophète : Mon cœur est prêt, mon Dieu, mon cœur est
prêt (Psal. 56). Mais peut-être que je me flatte , et qu'il y a encore dans mon cœur de secrets replis d'amour-propre et d'attachement à moi-même. Aidez-moi, Seigneur, à les développer; achevez de préparer ce cœur, qui veut vous être soumis, et qui ne se sépare aujourd'hui du commerce des créatures, que pour mieux recevoir les impressions de votre grâce et de votre esprit.
De la fin de l'homme.
Notum fae mihi , Domine , ftnem mtum .
Seigneur, raites-moi connattre ma Gn. (Piii. 88.)
PREMIER POINT. Pourquoi Dieu m'a-t-il créé? pour le connaître, pour l'aimer, pour le glorifier en cette vie , et pour le posséder en l'autre. Voilà ma fin. Je ne suis point dans le monde pour y établir une fortune temporelle; je n'y suis point pour y acquérir de la réputation et de l'estime ; je n'y suis point pour y vivre agréablement et à mon aise. Tout cela n'est point ma fin, ni ne le peut être ; j'y suis pour y chercher Dieu, pour servir Dieu , pour y accomplir les volontés de Dieu. En cela^ dit le Sage, consiste l'homme, et tout l'homme (Eccl. 12).
Grande vérité sur laquelle roulent toutes les autres vérités ! C'est néanmoins cette vérité , que je n'ai pas connue jusqu'à présent, ou du moins que je n'ai jamais bien approfondie ; tellement que j'ai vécu comme si je ne la connaissais pas. Car, au lieu que j'étais créé pour Dieu, par un abus énorme de ma raison, je n'ai vécu que pour moi-même, je n'ai pensé qu'à moi-môme, je n'ai été occupé que de moi-même, j'ai rapporté tout à moi-même : en un mol , je me suis regardé comme si j'eusse été moi-môme ma fin. Ne suis-je pas obligé d'en convenir? Tel est donc l'affreux aveuglement dans lequel j'ai passé ma vie, ou la meilleure partie de ma vie. Si j'avais bien connu ma fin , et si je l'avais toujours eue devant les yeux , toute ma vie aurait été sainte. D'où sont venus mes égarements, mes relâchements, mes dérèglements? de ce que j'ai oublié cette fin; de ce que, mille fois et dans les occasions essentielles, j'ai négligé de faire cette réflexion si salutaire : Quelle est ma fin? de ce que, dans des afi'aires capitales, où la sagesse chrétienne me devait conduire, je n'ai pas envisagé ma fin. C'est là ce qui m'a perdu.
Non-seulement Dieu est la fin de ma création et de mon être en général, mais de toutes mes actions en particulier. Car il n'y en a pas une qui, par la raison que j'ai été créé pour Dieu, ne doive aussi être pour Dieu. Saint Paul n'en a pas excepté les actions même les plus indifférentes et les plus basses. Soit que vous mangiez, dit-il, soit que vous buviez, faites tout pour Dieu (i. Cor. 40). Que s'ensuit-ii de là? que tout ce que j'ai fait dans ma vie pour une
autre fin que pour Dieu, sans parler du désordre et du péché qui s'y rencontrait, n'a été pour moi devant Dieu de nul mérite. Quand j'aurais fait les actions les plus éclatantes, quand j'aurais fait des miracles, Dieu n'en ayant point été la On, tout cela n'est que vanité, et que vanité des vanités. Ils se sont délournés de leur fin , disait le prophète, et dès-là ils sont devenus inutiles (Psal. 13), ou plutôt, tout leur est devenu Inutile. N'est-ce pas là mon état , et puis-je assez le déplorer?
Deuxième point. Ce qui doit fortement m'exciter à tendre sans cesse vers ma fin, c'est qu'il n'en est point de plus excellente. Dieu, lui-même, n'en a pas une plus noble, puisqu'il est lui-même sa fin. De toute éternité, il se connaît, il s'aime, il forme des desseins pour sa gloire, et il les exécute dans le temps. Or en cela il ma créé à son image et à sa ressemblance ; car il m'a donné un entendement pour le connaître, une volonté pour l'aimer, un corps et une âme pour le glorifier. J'ai donc, en vertu de ma création , une fin aussi sublime que Dieu. 0 Seigneur ! s'écrmi le saint patriarche Job, qu'est-ce que Hiomme, pour mériter que vous l'ayez CTaltc de la sorte (Job, 7)? Reconnais, mon âme, reconnais ta dignité, non pas pour en concevoir un vain orgueil , mais pour rendre à Dieu l'hommage d'une profonde adoration, et pour lui offrir le juste tribut de tes louanges. Au contraire, quand j'agis pour une autre fin que pour Dieu, je m'avilis, je me dégrade , je renonce à l'honneur que j'avais d'être fait pour Dieu, et pour Dieu seul. Quand je me cherche moi-même , par une juste punition de Dieu , je me trouve moi-môme; et en me trouvant moi-même, je ne trouve que le néant. L'homme a oublié Dieu, et en l'oubliant il s'est méconnu, et par là il est devenu non-seulement semblable aux bêtes (Psal. 48), mais de pire condition que les bêtes : car au moins les bêtes, quoique privées de raison, agissent-elles conformément à leur fin , et Dieu est toujours leur fin ; au lieu qu'il n'est plus la mienne, quand je suis assez aveugle et assez insensé pour m'en proposer une autre que lui.
Point encore de fin plus nécessaire, soit par rapport à Dieu, soit par rapport à moi. Nécessaire par rapport à Dieu : car Dieu ne serait pas Dieu, s'il m'était permis d'agir pour une autre fin que pour lui. Il cesserait d'être Dieu, si je pouvais avoir droit de former la moindre pensée, de dire la moindre parole, de faire la moindre action , sans la rapporter à lui. Cependant il ne suffit pas qu'il soit ma fin par la nécessité de son être : il faut qu'il le soit, et il veut l'être par mon choix. Voilcà ce qui fait sa gloire; voudrais-je la lui disputer? Nécessaire par rapport à moi : car il n'y a que Dieu qui puisse me rendre heureux , et par conséquent , qui puisse être ma fin. Vous 'ni' avez fait pour vous, Seigneur, disait saint Augustin, et mon cœur sera toujours dans l'agitation et dans le trouble, jusqu'à ce qu'il se repose en vous. Quoi que le monde fasse pour moi, il ne me contentera jamais : je ne l'ai que trop éprouvé, pour n'en être pas convaincu. Il me faut quelque chose de plus que le monde , et je ne serai rassasié que lorsque je po."Scderai mon Dieu.
Bourdaloue. — 4 SO
Troisième point. — Tout, hors le péché, peut me conrluire à ma fin. Il n'y a point de créature dans l'univers qui ne m'aide à connaître Dieu , qui ne me découvre quelque perfection de Dieu , et qui ne doive m'inspirer de l'amour pour Dieu. Il n'y en a donc pas une qui ne puisse être, et qui ne soit actuellement un moyen pour m'élever à Dieu. Les deux, les astres, les éléments, tout m'annonce un Dieu; en sorte que je suis inexcusable, si le connaissant, je ne réponds pas à l'obligation étroite où je me trouve de le glorifier comme Dieu. Est-il possible, Seigneur, qu'il y ait eu des mondains assez infidèles pour ne vouloir pas écouler cette voix de toute la nature? Votre Apôtre néanmoins me l'apprend, mais aussi m'assure-t-il que, par un juste jugement, vous les avez tous livrés à leur sens réprouvé. Que serait-ce de moi , si jamais vous veniez à m'abandonner ainsi moi-même !
Quoi qu'il en soit, je dois, dans l'ordre de sa providence, regarder tout ce qui m'arrive comme un moyen dont Dieu veut que je me serve pour arriver à la fin qu'il m'a marquée : prospérité, adversité, santé, maladie, pauvreté, commodités, mépris, honneur, joie, affliction. Car nous savons, dit saint Panl, que tout cela contribue au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom. 8) ; parce qu'il est vrai que tout cela, si je suis fidèle à la grâce , me porte à Dieu, m'attache à Dieu, me soumet à Dieu, me force de recourir à Dieu. Et en effet. Dieu a conduit ses élus par toutes ces différentes voies; et toutes ces voies différentes, dans l'usage qu'en ont fait les saints, ont également servi à leur prédestination : dans tous ces événements, quoique contraires, ils ont trouvé le royaume de Dieu, qui était leur fin.
Or, voilà ce que je n'ai point assez connu : l'utilité de tout cela, et les desseins de Dieu en tout cela ; ou , si je l'ai connu d'une connaissance stérile et de spéculation, voilà ce que j'ai pleinement ignoré dans la pratique. Car, malgré les desseins de Dieu, j'ai abusé de tout cela : de la santé, pour vivre au gré de mes passions; de Vinfirmité, pour mener une vie lâche; des afflictions, pour murjnurer ; de la joie , pour me dissiper ; de la prospérité , pour m'enorgueillir; de l'adversité, pour m'abaltre. Quel renversement de l'ordre de Dieu! quelle infidélité à sa providence! quel oubli de mes propres intérêts ! Je ne dois donc désormais user des créatures que pour arriver à ma fin : c'est-à-dire, que je ne dois les estimer, les désirer, les rechercher, qu'autant qu'elles peuvent m'approcher de Dieu et me tenir uni à Dieu. Si je les regarde autrement, elles se tournent contre moi ; et pour venger à mes dépens le Dieu qui les a créées , bien loin de m'être utiles et profitables , elles me deviennent pernicieuses et dommageables.
Conclusion. Il n'y a que votre grâce, ô mon Dieu! qui puisse me tirer du déplorable aveuglement où je vis depuis tant d'années. Faites-moi connaître ce que je suis, et pourquoi je le suis; donnezmoi une idée vive de la fin où je dois aspirer; une idée qui me fasse agir, qui m'anime, qui me soutienne. Qu'il paraisse dans ma conduite que je suis en effet, non-seulement persuadé, mais touché de cette fin ; que mon unique soin soit de la chercher partout et en
tout , d'en renouveler tous les jours l'intention et le désir, et de me faire incessamment à moi-môme le reproche que Jésus-Christ faisait à Marthe : Vous vous embarrassez de bien des choses , et il n'y en a qu'une seule de nécessaire (Luc. 10). Or, cette seule chose nécessaire, c'est ma fin.
Quant aux moyens, Seigneur, je vous demande cette sainte indifférence où vous voulez que je sois à l'égard de tout ce qu'il y a dans le monde : biens ou maux, grandeurs ou humiliations, plaisirs ou afflictions; et que m'importe d'être riche ou pauvre, d'être sain ou malade, d'être méprisé ou honoré, pourvu que je sois à vous, et que vous soyez éternellement à moi? Que m'importe par quelle voie je parvienne à ma fin, pourvu que j'y parvienne ? Sainte indifférence qui me délivrerait de tous les troubles, de tous les chagrins, de toutes les inquiétudes, de toutes les craintes dont mon attachement aux créatures est la source! sainte indifférence qui bannirait de mon cœur toutes les passions dont il est continuellement agité I sainte indifférence qui mettrait le calme dans mon âme, et qui serait déjà pour moi une béatitude anticipée.
Ajoutez, mon Dieu, à celte indifférence une disposition encore plus sainte, de préférer, entre les choses du monde, celles que je connaîtrai m'ôlre plus utiles pour m'avancer vers ma fin , à celles que je saurai me l'être moins; car, quoique toutes soient des moyens pour aller à vous, il y en a qui m'y conduisent bien plus sûrement et plus infailliblement, et quelque horreur naturelle que je puisse avoir de celles-ci, je ne dois pas hésiter à leur donner la préférence sur les autres, qui me seraient plus agréables, mais dont il me serait plus facile et plus dangereux d'abuser. Surtout aidezmoi à m'élablir et à me fortifier dans la sainte résolution où je dois être , d''embrasser généralement et sans réserve tous les moyens par où vous voulez que j'arrive à cet unique nécessaire, qui est ma fin; car, s'il y a un seul de ces moyens que j'excepte, quand je prendrais tous les autres, dès-là je ne voudrais plus sincèrement ni efficacement ma fin, et la volonté que j'aurais d'atteindre à cette fin, ne serait plus qu'une velléité et qu une erreur. Point de restriction, ô mon Dieu! point de limitation ni de bornes, quand il s'agit d'une fin aussi essentielle que celle-là. Examen de mon cœur sur ces trois dispositions : Suis-je dans cette indillérence parfaite pour tout ce qui n'est pas Dieu? Suis-je déterminé à choisir, quoi qu'il m'en coûte, les moyens les plus sûrs et les plus propres pour me conduire à Dieu 1 "Veux-je les employer tous, et le veux-je oient